Les deux jeunes filles poussèrent ensemble la porte battante et pénétrèrent directement dans la cuisine où une puissante odeur de bacon les submergea et remua leurs estomacs encore endormis. Les effluves de friture enfumaient la pièce exiguë. Dos aux filles, Finley Gibbins s’affairait aux fourneaux à grands coups de gestes amples pour verser de la pâte à pancakes dans une poêle brûlante. Il faisait encore noir et, prêt à partir, il avait déjà revêtu son uniforme de sergent de la police municipale de Brokewood, son badge, ses rangers noires, et son Glock 19 porté à la ceinture, côté gauche. Shana se demanda alors quelle crédibilité pouvait avoir un policier empestant le bacon et cette réflexion faillit bien lui arracher un sourire. La radio, volume à fond pour couvrir les grésillements de la viande, crachait un vieux tube des années septante :
When I wake up in the morning, love
And the sunlight hurts my eyes
« And something without… hmm hmm… love… ding doun doum doum… hmm… ’vy on my mind… Triiioung… Then I look at you ! Whou, ça c’est de la bonne musique ! »
Il ne les avait pas vu entrer et continua de fredonner la chanson jusqu’à ce qu’elles l’interrompent :
« Bonjour, papa. »
Elles l’avaient dit en choeur, avec entrain, et Finley qui l’avait remarqué malgré le bruit ambiant en fut tout exalté. Il sentit la boule qu’il avait au ventre commencer à se résorber alors que naissait en lui l’espoir qu’il allait enfin les voir heureuses. Il lança un petit regard par-dessus son épaule puis se retourna complètement. Mais en voyant les visages fermés des filles et leurs yeux éteints, il comprit vite qu’il s’était fait des illusions. Il ne se démonta pas pour autant.
« Hé les filles, déjà debout ? »
Il n’eut pour seule réponse que le grincement sur le sol des chaises de la table à manger. Beverly s’assit et enfouit sa tête dans ses mains tandis que Shana plissait les yeux face à la lumière trop forte de l’ampoule nue suspendue au plafond.
« Vous connaissez cette musique ? » reprit-il.
And I know it's gonna be
A lovely day
… lovely day, lovely day, lovely day, lovely day…
« Non bien sûr, ce n’est pas de votre génération. Seize et douze ans, aha, vous n’étiez même pas nées à cette époque ! Rha, je n’arrive pas à me souvenir qui est-ce qui chantait ça… Stevie Wonder ? » demanda-t-il, plus à lui-même que comme une vraie question. Il réfléchit un instant, les sourcils froncés et le regard ailleurs, puis secoua la tête et se remit à s’occuper des pancakes qui commençaient à brunir.
« Il fait froid ici, osa au bout d’un moment Shana d’une petite voix.
– Tu as froid ma chérie ? répondit Finley. Mais tu es encore en pyjama et – il se courba et jeta un oeil sous la table –, et tu es pieds nus ! Je te l’ai déjà dit, tu dois mettre des chaussettes. »
Il lui sourit puis se tourna vers Beverly qui tenait dans la main un des couverts en plastique et l’observait avec dédain.
« Oui je sais, je dois encore réparer le lave-vaisselle. En attendant ça fera très bien l’affaire, tu sais bien que j’ai horreur de laver ces trucs à la main. »
Beverly ne répondit rien, elle ne le regarda même pas. Et pendant de longues secondes, plus personne ne parla. La tension ne cessa de grimper jusqu’à en devenir difficilement supportable. Shana retint son souffle. Mais c’est finalement l’animateur radio qui vint briser le silence :
… une chanson de Bill Withers, pour bien commencer la journée…
« Bill Withers ! Voilà, c’est ça. » fit Finley, soulagé.
… et tout de suite le bulletin d’information du matin…
Il pressa le gros bouton de la radio et l’éteignit.
« J’aurai déjà bien assez de mauvaises nouvelles comme ça au travail. »
Puis il renifla exagérément en l’air quelques fois, feignant de découvrir une nouvelle odeur.
« Mais on dirait bien que ça sent la nourriture par ici. Allez, tendez vos assiettes, il faut que vous mangiez pour être en forme aujourd’hui ! »
Il s’empara des casseroles et fit glisser pancakes et bacon sur chaque assiette. Il s’assit ensuite à son tour et entreprit de s’attaquer à son petit déjeuner.
Alors qu’il avait déjà englouti les deux tiers de son repas, il s’arrêta net, la bouche à moitié pleine, devant les assiettes fumantes que les filles n’avaient pas encore touchées. Il les observa interloqué.
« Est-ce qu’on pourrait arrêter de faire semblant ? » lança froidement Beverly.
Cette remarque atteignit Finley Gibbins en plein coeur. Il se figea, comme incapable de répondre. Puis d’un coup, il frappa du poing sur la table avec une telle force que toute la vaisselle décolla et retomba dans un bruyant tumulte de verre et de porcelaine qui s’entrechoquent. Les deux filles baissèrent aussitôt les yeux et Shana se mit à sangloter en silence. Uniquement agitée de quelques soubresauts, elle plissait les yeux très fort et deux chemins de larmes coulaient de part et d’autre de son visage.
« J’essaie, de faire de mon mieux. Je… », Finley s’arrêta, les mâchoires serrées, l’oeil brillant. Une larme coula le long de sa joue droite et vint se perdre dans les frisottis de sa barbe. Il releva le menton, déglutit péniblement puis continua :
« Votre mère vous manque ? »
A ces mots, Shana ne put retenir un hoquet de désespoir. Beverly, elle, se leva, les yeux dans le vague, et se dirigea vers la cuisinière. Finley lui prit l’avant-bras.
« Beverly, assieds-toi s’il te pl… BANG ! »
Elle avait empoigné des deux mains le manche de la poêle en acier et l’avait propulsée de toutes ses forces contre Finley. L’ustensile avait décrit un large arc de cercle et était venu s’écraser sur son crâne. L’homme était affalé sur la table, inconscient. Shana s’était arrêtée de pleurer, sidérée, et Beverly se tenait toujours debout, la poêle à la main, totalement pétrifiée par ce qu’elle venait elle-même de faire. Il n’y avait plus aucun bruit, juste le clapotement du café qui s’était renversé et qui gouttait sur le sol. Beverly se mit à crier :
« SHANA, viens ! »
En un seul mouvement, les deux filles détalèrent hors de la cuisine. Au même moment, Finley commença à remuer sur les débris de la table et marmonna quelques paroles incompréhensibles. Il s’appuya sur ses coudes pour se relever et réussit en dépit de tout à se remettre debout, mais la pièce tournoyait bien trop pour qu’il puisse trouver l’équilibre. Il fit alors quelques pas lourdauds sur place, glissa sur l’huile qui s’était répandue sur le sol et, dans sa chute, tenta vainement de se rattraper à l’étagère sur laquelle était posée la radio. Mais les planches de bois cédèrent les unes après les autres et Finley s’écroula par terre dans un vacarme assourdissant. En chutant, le bouton de la radio s’enfonça et le poste se ralluma.
… magnifique journée qui nous attend, il va faire beau, il va faire chaud, mesdames et messieurs, c’est un temps à laisser vos enfants courir dehors ! …
Beverly et Shana se retrouvaient à présent dans l’obscurité totale. Beverly tenait le bras de Shana d’une main et tâtonnait le mur lisse et froid de l’autre à la recherche d’une anfractuosité ou d’un relief quelconque. Elle le savait, elle l’avait vu, ça devait forcément être là. Elles avançaient petit à petit, dans le noir, la respiration hachée par l’angoisse, le chuintement de leurs pieds nus glissant sur le sol. Beverly ne décelait toujours rien, sa main sondait désormais le mur de long en large. L’avait-elle vraiment vue ? Etait-ce réellement de ce côté ? Elle douta, la panique menaçait de l’envahir. Des bruits de bris de verre émanèrent de la cuisine. Elle accéléra le mouvement, bascula de l’autre côté de l’étroit couloir. Soudain, Finley défonça la porte et une lumière diffuse révéla les détails de la pièce. De chaque côté, des murs gris de béton, désespérément nus, désespérément proches, qui se prolongeaient jusque dans les ténèbres. Fixé sur la gauche du plafond, le conduit d’aération rectangulaire et son ronflement caractéristique. Et au centre, à peine visible, encastré dans la matière, une sorte d’anneau luisait faiblement. La poignée d’une trappe. Ça ne s’était jamais trouvé à côté d’elles, mais au-dessus ! Trop tard. Shana poussa un cri strident, Finley l’avait attrapée par les jambes et la traînait vers lui. Elle essaya tant bien que mal de se cramponner à Beverly, planta ses ongles dans son avant-bras, mais finit par être violemment arrachée à elle, laissant de profondes entailles dans sa chair.
« Je t’avais dit de mettre des chaussettes ! » hurla Finley.
Il ceinturait Shana des deux bras contre son torse et emportait la petite fille qui continuait à crier et à se débattre. Il bifurqua à droite, se baissa, et les cris se firent comme étouffés. Malgré son bras qui la brûlait, Beverly les suivit aussitôt et s’engouffra à son tour dans le réduit de quatre mètres carrés. La pénombre permettait à peine de distinguer le matelas taché et moisi par l’humidité ambiante et qui recouvrait la majeure partie du sol, exception faite d’un petit carré où était posé le pot de chambre que Finley avait pour habitude de vider tous les trois jours.
« Lâchez-moi, je vous en prie, lâchez-moi… » gémit Shana.
Finley l’avait jetée sur le matelas et tentait de lui attraper les chevilles pour lui enfiler une paire de chaussettes antidérapantes tandis qu’elle le rudoyait à coups de pied dans tous les sens, ce qui ne semblait guère perturber le solide policier.
– Je - vous - ai - dit - de m’appeler PAPA ! rugit Finley. Et papa ne veut pas que ses petites filles attrapent le rhume, oh non, c’est pour ça que tu vas être une gentille petite fille et mettre tes putains de chaussettes ! »
Sur ces derniers mots, il la frappa du revers de la main. Beverly se précipita sur lui et sans réfléchir, saisit la crosse du pistolet qui dépassait de la ceinture. Elle voulut sortir l’arme de son étui mais celle-ci resta coincée à l’intérieur. Elle tira, tira, tira dessus mais rien ne bougea. A sa quatrième tentative, et alors que Finley s’apprêtait à la repousser d’un coup de coude, une lourde détonation déchira l’air l’espace d’une seconde… puis rebondit sans faiblir de nombreuses fois contre les parois. Beverly lâcha sa prise et retomba sur les fesses, les mains plaquées contre les oreilles pour lutter contre le sifflement aigu qui lui vrillait les tympans. Une odeur âcre de poudre s’était répandue dans l’endroit confiné. Shana, elle, paraissait tout à fait insensible à ce qui venait de se passer. Elle semblait repliée sur elle-même, complètement absorbée par les motifs en forme d’oursons de son pyjama qu’elle fixait intensément. Une tache aux contours imprécis apparut alors au milieu du vêtement et s’agrandit rapidement pour peu à peu engloutir tous les oursons avoisinants. Malgré la faible luminosité, tous purent discerner les reflets écarlates du liquide visqueux. Le contact froid du tissu détrempé de sang et plaqué contre sa peau démangea Shana qui essaya machinalement de le décoller.
« Regarde, regarde ce que tu as fait. Ce n’est pas gentil, ce n’est pas comme ça qu’on traite sa petite soeur. Tu seras privée de pancakes ! » gronda Finley.
Il gesticulait dans tous les sens en secouant la tête, jetait parfois un rapide coup d’oeil sur Shana et détournait immédiatement le regard, comme s’il ne pouvait supporter cette vision. Son front était perlé de grosses gouttes de sueur qui venaient s’ajouter à l’impression de panique qu’il dégageait.
« Comment vais-je nettoyer ça maintenant ? Un pyjama tout neuf. Comment vais-je nettoyer ça ? Avec de la Javel ? Tout ce sang. Oui, peut-être de la Javel. Un pyjama tout neuf. »
Beverly se releva, hébétée. Elle se sentait flotter à l’intérieur de son corps, à demi-consciente. Elle n’avait plus la force de réfléchir et son instinct avait pris le pas sur ses facultés de discernement et d’analyse. Elle fit un pas en avant puis s’immobilisa.
Et dans un élan qui lui transperça le coeur, elle partit à reculons et quitta la pièce.
Ses bras étaient trop courts. Elle sauta mais ne fit qu’effleurer la poignée de la trappe qui se balançait dans le vide. Elle sauta encore, pliant un peu plus les genoux, et parvint cette fois-ci à se rattraper à l’anneau qu’elle s’empressa de prendre à deux mains. Elle était maintenant suspendue de tout son poids à la trappe qui refusait toujours de s’ouvrir. L’idée que celle-ci était peut-être verrouillée lui effleura l’esprit, mais elle décida de nier cette éventualité. Il y eut un craquement. La structure s’affaissa de quelques centimètres. Et d’un seul coup, la trappe s’ouvrit entièrement et dans un nuage de poussière, un escalier se déplia et vint heurter le sol à vive allure. Beverly se laissa retomber et commença à grimper quatre à quatre les marches.
Elle arriva devant ce qui devait être une lourde porte de béton munie d’une grosse poignée métallique. Elle poussa de tout son corps mais l’objet ne cilla pas. Elle cria, tambourina à s’en ouvrir les poings mais le son mat que le béton armé renvoyait lui fit réaliser que personne de l'autre côté ne pourrait l'entendre. En larmes, elle finit par donner des coups de pied rageurs contre la porte, toujours immobile. C’est alors qu’elle aperçut sur le côté une faible lueur verdâtre provenant d’un digicode que dans la précipitation elle n’avait pas remarqué. Elle se mit à frapper frénétiquement sur le petit clavier, sans aucune logique d’ordre ou de longueur. Chaque touche émettait un petit bip distinct et ce qui ressemblait à une mélodie dissonante résonnait dans le noir. Des grincements montèrent du bas de l’escalier et Beverly vit la silhouette de Finley qui se découpait dans l’obscurité. Il avançait tranquillement, marche après marche. Affolée, elle se remit à pianoter.
Bip bip bip bip
Bip bip bip bip bip
Bip bip bip
Une main l’agrippa par les cheveux, la tira brutalement en arrière et Beverly chuta lourdement sur l’arête des marches qui lui rentrèrent dans le dos. Finley continua à la trimballer dans l’escalier comme s’il s’agissait d’un sac poubelle, la tête de Beverly ballotant dans le vide et heurtant chacune des marches.
Arrivé en bas, il lui serra le visage dans sa main droite et la dévisagea. Il avait la main pleine de sang et maculait de rouge le nez et les joues de Beverly. Il était si proche qu’elle pouvait sentir son souffle chaud aux relents de bacon. Il l’avait l’air calme, sa respiration était lente, mais une indescriptible fureur brûlait au fond de ses yeux noirs. Beverly porta la main à sa poche et en ressortit un petit objet d’un blanc laiteux. D’un geste vif, elle l’abattit brutalement contre la gorge de Finley. Il relâcha son étreinte et porta tout de suite la main à son cou. Il avait les yeux écarquillés et n’osait plus faire un seul mouvement.
Après un petit temps de catalepsie, il se décida à retirer sa main et constata avec horreur que sa paume était recouverte de sang. Paniqué, il commença à agiter le bras d’avant en arrière ; il tapotait quelques fois au niveau de sa carotide puis inspectait le bout de ses doigts ; et répétait l’opération. Il mit un moment à comprendre que le sang n’était pas le sien et que sa peau était toujours intacte. A cet instant, tous les deux se tournèrent vers la fourchette en plastique que Beverly serrait encore fermement entre les doigts et à laquelle il manquait désormais deux dents.
Finley fut à nouveau sur le point de bondir sur elle quand elle le frappa une deuxième fois et vint planter l’ustensile dans son oeil gauche. Il recula, épouvanté, les yeux et la bouche grands ouverts, et émit un son guttural qui se rapprochait plus d’un gargarisme que d’un véritable mot. Son oeil droit louchait sur la fourchette qui dépassait du gauche tandis qu’elle était secouée au rythme des battements de ses cils. Après quelques gestes maladroits dans le vide, il réussit à s’emparer du manche en plastique. Mais au lieu de tirer l’ustensile vers l’arrière, il l’inclina vers le bas si bien que la pointe de la fourchette cassa et resta fichée dans son oeil d’où suintait un liquide translucide.
Ignorant sa mutilation, Finley se ressaisit et sans que Beverly n’ait le temps de réagir, il la souleva et la projeta contre l’épais béton. Beverly hurlait à pleins poumons et dans le choc, sa mâchoire se referma sur sa langue et la sectionna. La douleur l’irradia instantanément, elle sentit son coeur battre entre les dents et sa bouche fut envahie par un amer et puissant goût de fer. Elle pouvait deviner le liquide chaud couler par-delà son menton et le morceau de chair qui pendouillait venir chatouiller son palais.
Finley se mit à déverser toute sa rage à coups de pied et de poing. Recroquevillée, Beverly sentait chaque impact briser ses côtes, broyer ses doigts, fissurer son crâne, démettre sa clavicule, éclater sa rate. La douleur jaillissait par tous les pores de sa peau et à mesure que les coups pleuvaient, les sens de Beverly s’estompaient. Sa vision se troublait, son nez était gorgé de sang et elle n’entendait plus les insultes de Finley que comme un lointain écho.
Il la frappa encore. Une fois, deux fois, trois. Et puis le noir. Et puis plus rien.
A lovely day, lovely day, lovely day, lovely day, lovely day…