Marie-Cécile
Quand les grandes portes vitrées s’ouvrent, je m’arrête un instant tellement la luminosité de cette fin juin agresse mes yeux. Mon cerveau est submergé par de multiples sensations oubliées. L’odeur de l’herbe fraîchement coupée ; la chaleur du soleil estival sur ma peau trop blanche ; les piaillements de mésanges, de quelques mouettes – la Loire n’est pas bien loin - qui tournent dans le ciel bleu profond de ce milieu de matinée ; le ronronnement discret du moteur d’une ambulance qui approche au ralenti.
La première personne que j’aperçois à l’extérieur, c’est maman. Debout, raide telle une statue de sel, elle ne bouge pas d’un millimètre ; son visage empâté et rougeaud contraste avec la pâleur de ses yeux gris qui me suivent sans ciller. Des yeux gris dont j’ai hérité, avec son nom et son titre.
Je m’appelle Marie-Cécile Anne Loz de Coët-Saintpair, et suis la fille d’une comtesse de vieille noblesse bretonne ; noble donc, et fortunée aussi. En effet, ma famille a su très tôt, il y a plus de deux siècles, se lancer dans le commerce maritime, les assurances et la banque d’affaires, et y réussir amplement.
Je suis fille unique et j’ai quinze ans.
Raconté comme ça, vous pensez forcément que je suis bénie des dieux, née avec une cuillère en or dans la bouche. Vous pouvez ajouter au tableau que je suis assez jolie, très intelligente et raisonnablement modeste.
Vous avez tout faux, vous vous fiez trop aux apparences.
Si je suis fille unique, c’est parce que mon père est mort dans un banal accident de la route alors que j’avais à peine un an. Maman s’est remariée rapidement - trop ? - avec un riche bourgeois nantais bien plus âgé qu’elle, un être froid et sans âme. Je n’avais pas trois ans, mais j’ai compris immédiatement que je n’avais à attendre de cet homme aucun amour, aucun égard, aucune attention.
Le drame pour moi a été que, placée devant un choix cornélien, maman a préféré son nouveau mari et m’a abandonnée à des nounous. Je dis bien « des », car aucune ne restait bien longtemps, mal payées qu’elles étaient et harcelées par mon beau-père. Car il n’était pas très fidèle, je ne l’ai compris que plus tard ; il trompait éhontément maman, la battait et la traitait comme une domestique.
Pourquoi, dans ces conditions, est-elle restée avec lui ? À ce que j’ai compris, on ne divorce pas dans son monde – qui était encore le mien il y a peu -, on masque son infortune sous le vernis de la respectabilité. Si le vernis se craquelle, on se claquemure. Bien sûr, les violences conjugales ne sont pas l’apanage des classes défavorisées, mais dans la haute bourgeoisie et la noblesse il est impensable de les étaler sur la voie publique. Ça reviendrait à s’exposer à la populace, à se montrer aussi démuni qu’elle devant l’injustice et la brutalité.
Avant mes six ans, j’ai commencé ma scolarité dans l’école privée Notre-Dame de la Couldre, une école située à Parthenay et dirigée par des bonnes sœurs. En pension complète, ne revenant chez moi que pour les vacances. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que je recevais plus d’affection à l’internat qu’à la maison.
En effet, quand je revenais à Nantes, maman ne me manifestait que froideur et mon beau-père m’ignorait superbement. L’enfant que j’étais avait pourtant soif d’amour, mais se heurtait à l’indifférence des deux seuls adultes qui comptaient pour elle.
J’ai essayé d’y remédier en travaillant de mon mieux, en m’efforçant de devenir une petite fille modèle pour leur faire plaisir et honneur. Las, je n’obtenais qu’indifférence en retour. Les années passant, j’aurais pu me rebeller pour enfin déclencher une réaction, mais ce n’est pas dans ma nature. Je me suis repliée sur moi-même, persuadée que tout était de ma faute. Je ne méritais tout simplement pas d’amour, je devais être porteuse d’une tare affligeante qui justifiait l’attitude de ma famille.
Je m’en suis voulu au point de sombrer dans la dépression un peu avant d’entrer au collège, pour mes dix ans. Cet été-là, je ne l’ai pas passé dans la demeure familiale, mais dans un centre de soins pour enfants perturbés. Ce n’est certes pas mon meilleur souvenir, mais la leçon a porté ses fruits : j’ai dès lors complètement masqué mes émotions et présenté un visage lisse et vidé de tout sentiment en présence de maman et de son mari.
Ensuite, j’ai été envoyée dans un nouveau cadre, une nouvelle école : le collège Sainte Geneviève à Rennes. Autant dire que je me retrouvais complètement déracinée une nouvelle fois. J’avais pleuré toutes les larmes de mon corps en quittant Notre Dame, perdant toutes mes amies de l’école primaire. Heureusement qu’à dix ans, on construit vite des liens, surtout entre ados enfermées dans une institution religieuse.
Les années ont passé. J’en arrivais à préférer les périodes de scolarité aux vacances, où je retournais dans un « chez moi » qui l’était de moins en moins dans mon esprit. Quand j’ai eu treize ans, j’ai réalisé que mon beau-père portait son regard sur moi. Enfin. Mais j’ai vite compris que c’était le regard d’un prédateur ; même si j’étais une parfaite oie blanche, je savais que je n’avais rien à attendre de bon de ce changement d’attitude.
Je n’osai en parler à personne, même pas à maman : j’étais certaine déjà de n’avoir aucun soutien à en attendre. Elle s’était réfugiée dans l’alcool, perpétuellement imbibée, entre deux whiskys dont elle descendait les bouteilles avec la régularité d’un métronome. Elle évoluait désormais dans un univers parallèle où elle refoulait et niait ses propres souffrances.
Lors de mes visites au domicile familial, je m’efforçais d’éviter mon beau-père, m’enfuyant dès que je risquais de me retrouver seule avec lui dans une pièce, m’enfermant à double tour dans ma chambre. Heureusement, la présence de gens de maison me permettait de mener à bien ma stratégie d’évitement.
Jusqu’au jour où…
Il y a six mois, lors des vacances de Noël, je rêvassais à la fenêtre. Il pleuvait sur Nantes en cette avant-veille de Noël ; la Loire en crue était grise et mouvante, les nuages plombés pleuraient, charriés par un capricieux vent d’ouest. Il est arrivé derrière moi sans que je l’entende.
— Marie-Cécile, j’ai la désagréable impression que vous m’évitez.
— Non, monsieur. Mais je n’ai pas l’habitude que vous me témoigniez quelque intérêt.
— Tu deviens une jolie fille, Marie.
Jamais au grand jamais il ne m’avait tutoyée, d’ailleurs il ne m’avait quasiment jamais adressé la parole en onze ans. Je commençai à me dérober latéralement, mais sa grosse main s’est refermée sur mon épaule et a serré, si fort que la douleur me fit monter les larmes aux yeux. Larmes que je refoulai, je me forçai à le regarder bien en face en me contrôlant de mon mieux.
— Vous me faites mal, lâchez-moi tout de suite.
Ma voix avait grimpé dans les aigus, mais elle ne tremblait pas ; j’étais raisonnablement fière de moi, même si la terreur m’envahissait.
— Te lâcher ? N’y pense même pas. Tu es une jeune femme, à présent, il est temps que tu saches ce que c’est qu’un homme, un vrai.
En éructant ces paroles terribles, penché en avant, le visage congestionné tout près du mien, il postillonnait et me secouait comme un prunier. Sans pouvoir me contrôler, je hurlai. Un cri long et puissant qui surprit mon beau-père ; il se redressa, mais sans me libérer pour autant.
La porte s'ouvrit, son grincement devenant perceptible quand j’ai arrêté de crier. Maman est apparue dans l’embrasure, elle a dû comprendre la situation dès qu’elle nous a aperçus devant la fenêtre.
Je n’oublierai jamais l’instant où j’ai vu son regard s’éteindre ; elle a baissé les yeux et est sortie de la pièce en refermant doucement la porte. Nous laissant seuls, m’abandonnant aux mains de son mari volage et violent.
— Alors, tu es contente ? Tu as vu que ta mère n’en à rien à faire de toi ? Tu es à moi, maintenant.
Oh ça, je l’avais bien vue, maman quittant les lieux ; mon cœur s’est brisé en mille échardes douloureuses devant cette ultime trahison. Mais la grasse satisfaction de cet homme rougeaud et brutal m’a servi de catharsis : ma main libre est partie vers son visage, alors qu’un nouveau cri jaillissait de ma gorge en feu. Mes ongles ont déchiré la chair, mon index découpant sa paupière inférieure. Le sang a commencé à sourdre dans les sillons, plus noir que rouge.
Il m’a enfin lâchée en poussant un grognement de cochon qu’on égorge, mais ma joie a été de courte durée.
Il m’a frappée.
Un poing massif a foncé vers mon visage, j’ai eu le temps de voir les nombreux poils poivre et sel couvrant les phalanges, les jointures ridées et blanchies, la grosse bague sertie de diamants et la chevalière en or cerclant majeur et annulaire. Puis plus rien.
Il semble que le jardinier a découvert la scène et, bravant mon beau-père, a appelé Police et Samu. À l’arrivée des secours, j’étais plus morte que vive. J’avais traversé la fenêtre et été déchiquetée en de multiples endroits par les éclats de verre. Quasiment vidée de mon sang, je n’avais survécu que par miracle tant les coupures étaient nombreuses et profondes.
Les internes de l’Hôtel-Dieu (le CHU de Nantes) m’avaient maintenue dans le coma quinze jours, le temps de sortir de la période durant laquelle le pronostic était réservé.
Durant ce laps de temps, j’avais été opérée à de multiples reprises, les cicatrices barrant mon ventre, mes bras et mes cuisses en attestent. Mon visage avait été mystérieusement épargné par le verre, mais pas par le coup de poing ; la chevalière avait découpé et imprimé sa marque dans la pommette, mon oreille gauche avait souffert, jusqu’au tympan qui avait éclaté.
Je suis restée dans le coma plus longtemps que prévu, malgré les tentatives des internes pour m’en sortir. Je ne me suis réveillée qu’en avril, soit presque quatre mois après l’agression. Un beau matin, j’ai ouvert les yeux et déclenché une alarme qui a fait surgir une infirmière. À compter de cette date j’ai eu droit à plusieurs opérations de chirurgie esthétique et réparatrice. Puis j’ai été transférée à Saint-Jacques, une annexe de l’hôpital spécialisée en rééducation fonctionnelle. Dès lors j’ai enchaîné d’innombrables séances de kiné et de piscine.
L’un dans l’autre, je ne m’en tire pas trop mal. À moitié sourde de l’oreille gauche, quelques dixièmes de moins à l’œil droit, privée d’une partie d’intestin et de l’utérus — oui, j’aurai du mal à enfanter, je pense —.
Ah, j’oubliais. Je réapprends à marcher, ce n’est pas pour tout de suite.
Je relance mon fauteuil roulant, j’ai tenu à faire de l’exercice et à le conduire moi-même. Fleur, une jeune ASH (agent de service hospitalier ; vous voyez, je commence même à connaître les fonctions et abréviations, à force de pratiquer) suit deux mètres derrière au cas où… C’est marrant de faire tourner les roues à deux mains, je me sens un peu plus autonome ainsi.
J’arrive jusqu’au grand panneau de plexi annonçant « Hôpital Saint-Jacques » et passe à côté de maman. Sans lui manifester la moindre attention ; c’est dur, mais j’y arrive assez bien, lâchant simplement un soupir quand j’ai réussi. J’ai pu l’examiner du coin de l’œil, malgré tout. Elle paraît plus vieille que dans mon souvenir, plus bouffie aussi. L’alcool fait cet effet-là, semble-t-il.
L’employée de l’ASE qui me suit depuis ce matin surveille maman d’un œil sévère. Pas question qu’elle avance vers moi, elle est sous contrôle judiciaire avec interdiction de m’approcher. Je sais qu’un procès va avoir lieu, que son mari risque gros et qu’elle est accusée de complicité. Je m’en fiche ; on leur a retiré l’autorité parentale et je suis sous tutelle de l’Aide Sociale à l’Enfance. Vu mon âge, je ne serai pas adoptable. Ça tombe bien, je n’en ai aucune envie.
Un chauffeur m’attend devant un VSL à la blancheur aveuglante. Je suis inscrite dans un centre de rééducation à Granville pour... je ne sais combien de temps. En plus des soins, je suivrai dès septembre les cours de première en télé-enseignement.
Arrivée devant le véhicule, je me redresse péniblement et Fleur, qui suivait le mouvement, recule prudemment le fauteuil. Je lui souris, j’essaie du moins car c’est encore un adieu. Cette jeune femme s’est occupée de moi bien plus que ne l’exigeait son rôle, séchant parfois mes larmes, venant papoter avec moi en dehors de ses heures de service.
— Au revoir, Marie. Je suis sûre que tu t’en sortiras, tu es une battante.
— Merci pour ta confiance, pour tout. Au revoir, Fleur. Je ne t’oublierai jamais.
Je ne peux retenir une larme lorsqu’elle m’embrasse sur les deux joues, je vois bien qu’elle est émue, elle aussi. Je me détourne et fixe quelques secondes maman. Elle n’a pas remué d’un pouce, me regardant toujours avec la même intensité, la bouche figée. À quoi pense-t-elle à ce moment ? À sa vie gâchée, à ses lâchetés ? Au mal qu’elle m’a fait, par omission, par absence, par défaut ? À la bouteille de whisky qui l’attend chez elle ? Chez elle, dans ce manoir classé qui n’est plus chez moi, car je n’y reviendrai jamais.
Je me détourne ; je n’ai ni la force ni le courage de lui pardonner.
La femme de l’ASE et le chauffeur rivalisent d’amabilité pour m’aider à m’installer à l’arrière, puis c’est le départ pour Granville. Trois heures de route, à peu près. J’appuie la joue contre la glace, les yeux dans le vague, murée dans le silence. Une larme coule lentement sur ma joue, je la laisse rouler.
Vous pensez maintenant que ma vie est pourrie, finie avant d’avoir commencé.
Vous avez tort.
Même si les apparences sont contre moi, je commence aujourd’hui une nouvelle vie ; ma vie. Pas celle que me proposent les autres, non. La mienne, celle que je veux, faite d’amour, de rires et de liberté. De beaucoup d’amour, beaucoup de rires, beaucoup de liberté. Je vais me battre, seule s’il le faut, pour la rendre belle.
Et croyez-moi, j’y arriverai.
Et croyez-moi, j’y arriverai.
LEXIQUE :
CHU : Centre hospitalier universitaire.
ASE : Aide sociale à l’enfance ; service départemental qui remplace l’ancienne DASS.
VSL : Véhicule sanitaire léger. Plutôt un taxi qu’une ambulance.