II
Ce jour-là fut l’exacte réplique des jours, semaines et années précédentes. La princesse attendit patiemment que les hommes aient fini de manger avant de se sustenter, en silence, cela va de soi, comme le voulait la Loi. Puis, comme le voulait la Loi, elle s’adonna durant toute la matinée à des activités synonymes de sa condition, tels que la broderie et la harpe. Comme le voulait la Loi, elle passa la majeure partie de l’après-midi en compagnie de nombreux prétendants, rejetant poliment chacun de ces hommes qui ne s’intéressaient qu’aux richesses du royaume, mais poussée par sa mère, elle fut néanmoins obligée de promettre à certains d’entre eux de les revoir bientôt. Ces mariages arrangés la répugnaient au plus haut point, mais, comme le voulait la Loi, elle se taisait.
Le soir venu, après le dîner, elle put enfin se rendre dans ses appartements où elle attendit impatiemment que les servantes l’aient vêtue de sa robe de nuit et soient sorties avant d’abandonner l’irréel bonheur qu’elle avait peint sur son joli visage durant toute cette journée. Elle soupira et s’agenouilla sur la banquette. Elle ouvrit la fenêtre et posa ses bras sur le portant en fermant les yeux tandis qu’une douce brise de début de saison faisait voleter sa crinière dénouée, la faisant onduler doucement. Elle vérifia consciencieusement qu’aucune âme ne se trouvait en bas et que personne ne pourrait ni la voir, ni l’entendre. Rassurée, elle leva la tête vers les étoiles et laissa son regard se perdre entre les constellations du Crabe et du Lion. Elle observa longuement la Voie Lactée, puis, quand elle sentit que ses épaules s’étaient dénouées et qu’elle respirait paisiblement, elle ouvrit lentement la bouche, et chanta, dans un chant d’où transpiraient toute sa peine et sa colère :
Dans les flammes des bougies
Elle voit défiler sa vie
Bribes de souvenirs qu’on oublie
Arbres d’antan à jamais fleuris.
Son cœur s’apaisa doucement aux rimes qui la berçaient. En-dehors de la lecture, composer des chansons étaient ce qui lui plaisait le plus. Si on lui avait donné le choix, elle aurait sans hésiter une seconde choisi sa voie : barde. Parcourir le pays librement et apporter une part de rêve au Peuple, en chantant, simplement :
Dans ces lueurs jumelles
Sa vie s’entremêle
Entre sentiers et ruelles
De ses joues les larmes perlent.
Cette ballade aux tristes échos, elle l’avait écrite dans la matinée, alors que son ennuyeux précepteur s’évertuait à lui faire comprendre des théorèmes compliqués. C’était la première fois qu’elle l’a chantait, et pourtant, l’air était venu de lui-même et ses notes salvatrices lui mettaient du baume au cœur.
Pourquoi le prix, pourquoi le prix
D’une vie ennuyeuse à en mourir ?
Pourquoi le prix, pourquoi le prix
Quand est-ce que la mort prendra la place de la vie ?
Pourquoi le prix, pourquoi le prix
D’une vie où sont réprimés tous les cris ?
Pourquoi le prix, pourquoi le prix
Quand est-ce qu’un rire pou…
Un bruissement d’ailes accompagné d’un courant d’air froid l’interrompit. Elle sursauta et se retourna vivement, aux aguets, en poussant un petit cri de surprise. C’est alors qu’elle l’aperçut, sur son lit. Son plumage d’une blancheur immaculée détonait au milieu des couvertures carmin et ses petits yeux aguerris et débordants d’intelligence restaient braqués dans les siens. La colombe émit une sorte de roucoulement impatient qui résonna comme une invitation aux oreilles de la princesse. Hésitante et par peur d’effrayer le volatile, elle s’approcha prudemment. Réalisant qu’elle avait bloqué sa respiration depuis l’entrée de l’oiseau, elle respira profondément, tout en s’asseyant lentement sur le lit, à une distance respectueuse de son invitée, qui restait pourtant immobile comme une statue.
Un silence, pesant, s’installa. La jeune fille ne savait que dire, que faire face à cette créature dont le simple regard suffisait presque à la détendre et à lui faire oublier ses soucis. Elle se demandait pourquoi la colombe n’était pas effrayée par elle, et quelle était la raison de sa venue. Ce n’était sûrement pas un hasard. Elle inhala un peu d’air, puis, à court d’idée et gênée par ce silence, elle se mit à chantonner quelques vers qu’elle venait tout juste d’inventer :
Toi, bel oiseau de jour
Aux plumes douces comme le velours
Toi, bel oiseau d’amour
Que fais-tu donc ici dans ma tour ?
L’animal avait relevé la tête au son de la voix mélodieuse de l’enfant. Attentif, il semblait bercé par la mélopée et il s’affaissa délicatement sur le couvre-lit alors que les notes, magiques, continuaient à flotter autour d’eux.
Viendrais-tu donc exaucer mes péchés ?
Péchés d’espoir, de liberté
Viendrais-tu donc me délivrer
Du poids pesant de ma destinée ?
Curieusement, la princesse se sentait en sécurité avec la colombe et savait, inconsciemment, que c’était réciproque. Elle ne craignait plus de l’effrayer. Elle se coucha à son tour, sa tête reposant près de celle du volatile, dont la simple présence suffisait à la rassurer. Indépendamment de sa volonté, un torrent de larmes, tel un tsunami d’émotions ravageur, déferla le long du fleuve de ses joues et sa voix se fit tremblante et désespérée.
Toi, tu es aussi libre que l’air
Moi, je suis enchaînée à ces pierres
Une condamnée, éternelle prisonnière
De toute cette peine qui m’enterre.
La princesse décela un mouvement chez l’oiseau devenu son ami. Son ombre bougea et son apaisante invitée se redressa. L’enfant s’assit alors tout en essuyant sa jolie frimousse et attendit en silence. Elle ne savait pas ce qu’elle attendait, mais elle avait l’étrange et inexplicable pressentiment que quelque chose devait se passer. Alors elle attendait, détendue à présent. Au fil des larmes qui avaient coulées le long de ses joues pâles, elle avait senti que tout ce qui la contrariait s’évanouissait avec. L’ivresse de l’apaisement avait envahi son être, elle ne savait plus où elle se trouvait, ce qu’elle avait à faire, elle s’était libérée de ses chaînes. Pour la première fois depuis très longtemps, elle éclata d’un rire cristallin.
Soudainement, l’air se fit plus lourd, comme chargé d’électricité mystique. La princesse se tut, respectueuse. La colombe plongea son regard mordoré dans les yeux émeraude de l’enfant. De longues minutes s’écoulèrent sans qu’aucun des deux protagonistes de cette scène n’esquisse un seul mouvement. Puis, le volatile ouvrit lentement la bouche et, au plus grand étonnement de la jeune fille, il lui parla :
- Tu as une voix merveilleuse, petite princesse. Mais un si joli visage ne devrait pas être aussi triste.
Une ombre passa dans les beaux yeux de la princesse.
- Cependant, reprit l’animal, je te comprends. Moi qui déteste les cages, je comprends ta soif de liberté. Je te propose donc un accord : si tu chantes pour moi durant tous les soirs de cette semaine, je te délivrerai. Tu pourras voyager librement au gré du vent et de tes envies, chanter pour qui tu voudras et quand tu voudras. C’est le plus beau des cadeaux que je te fais là. Acceptes-tu ce marché?
Sans hésiter une seconde et éperdue de reconnaissance, l’adolescente acquiesça avec ferveur et dévouement.
- Sois rassurée, gracieuse colombe ! Je chanterai pour toi tous les soirs.
L’oiseau, ravi de la réponse de son amie, inclina la tête. Elle étendit ensuite ses ailes, s’envola lentement et sortit par la fenêtre en prenant de la vitesse. Epuisée, la princesse s’écroula dans son lit. Pendant toute la nuit, des rêves de sa prochaine liberté lui dessinèrent un sourire sur ses lèvres vermeilles gorgées d’espoir.
Je posterai la 3e partie demain ;)
III
La princesse respecta le pacte. Les trois jours suivants, qui se déroulèrent dans une monotonie presque affligeante, elle chanta de sa voix mélodieuse devant sa fenêtre, à la nuit tombée, attirant la colombe qui l’écoutait puis disparaissait sans un mot. Cela l’inquiéta tout de même, elle se demandait si elle n’avait pas rêvé le dialogue auquel elle avait contribué. Elle commença alors à douter, et ne contrôlait plus ses émotions. Elle pouvait passer un moment emplie de joie et remplie d’espérance quant à la promesse de l’oiseau, et le suivant à se tourmenter, se questionner sur la réalité de ce qui lui arrivait et retenir ses larmes.
Sentir le vent dans tes ailes
Et virevolter dans le ciel
Sentir la chaleur du Soleil
Liberté, au bon goût de miel.
Apporte-moi ma délivrance
Petit oiseau, de paix et plaisance
Enrôle-moi dans ta folle danse
Allons gaiement sur les chemins de France.
L’avant-dernier soir était arrivé, et la colombe venait de s’envoler, sans avoir prononcé un seul mot. Désespérée et malgré tout un peu excitée de ce qui arriverait la nuit prochaine, l’adolescente peina à s’endormir, et ce fut une princesse exténuée et tourmentée que les servantes vinrent réveiller au petit jour.
Un peu courte, cette partie, mais la 4 est bien plus longue. ;)
Je sais qu'il est très tôt, mais j'ai eu envie de poster la fin de ma nouvelle, la dernière et ultime partie! Bonne lecture (si vous ne dormez pas, bien sûr...)
IV
Elle fut vêtue d’une longue robe bleu pâle munie d’une imposante traînée qui recouvrait le sol derrière elle et ses cheveux furent dressés en deux impeccables macarons. Pas un cheveu ne dépassait de sa coiffure. Elle avait une allure des plus impériales, et des sandales pourpres vinrent se coller à ses petits pieds. Tout au long du processus d’habillage, elle se mordit mille fois les lèvres pour éviter de renvoyer les servantes. Leur contact l’indisposait beaucoup plus qu’auparavant. Elle était nerveuse, sur des charbons ardents. Elle se retint, cependant, et prit son mal en patience en essayant de simuler un air détendu et serein sur son joli visage d’albâtre.
Vers dix heures, elle descendit lentement et silencieusement les escaliers de marbre gris avant de se rendre dans la salle des audiences et de prendre place sur son trône, au côté de sa mère qui ne lui adressa ni la parole, ni un autre regard que celui, désapprobateur, qu’elle lui lança.
La princesse soupira silencieusement et tenta de se concentrer sur le paysan venu se plaindre d’un conflit avec son voisin, à propos d’une parcelle de terre. Aujourd’hui était dimanche, le jour où les sujets venaient faire écouter leurs requêtes par les souverains, ou, comme dans ce cas précis, leurs désaccords.
Elle ne prêta bientôt plus qu’une oreille distraite aux conversations qui s’enchaînaient. Elle avait pour ordre formel de ne jamais intervenir dans les affaires de sa mère, et elle s’ennuyait vraiment. Elle porta son attention sur sa génitrice, qui ne mérite d’ailleurs pas, après mûre réflexion, que nous la désignions comme la mère de notre jeune princesse, et étudia son comportement face aux déclarations qu’elle écoutait, elle, attentivement. La jeune fille était impressionnée du professionnalisme dont la reine faisait preuve. Elle gardait son calme, dans toutes les circonstances et résolvait les problèmes en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Elle récoltait les bénédictions et les remerciements de ses sujets. Ils l’aimaient, et elle les chérissait. C’était impossible à ignorer, ou à nier.
La princesse se renfrogna, alors qu’elle sentait la jalousie tenter de la pervertir de ses griffes empoisonnées. La reine était omniprésente pour son peuple, mais pas pour elle, sa fille, la chair de sa chair, le sang de son sang. Cela la dégoûta, et elle se fit la promesse de partir loin de cette femme, avec ou sans l’aide de la colombe. Elle ne voulait absolument pas devenir comme elle, tellement préoccupée par le bien du Royaume qu’elle en oubliait sa progéniture.
La nuit tombée, quand elle fut de retour dans sa chambre, elle s’empressa de congédier ses suivantes en prétextant vouloir être seule, et elle leur ordonna de retourner dans leurs quartiers, leur annonçant, d’un ton sans réplique, qu’elle allait se débrouiller toute seule. Puis elle se dépêcha d’ouvrir son vitrail, de vérifier que personne ne pouvait l’entendre, et elle chanta, sentant l’heure de vérité approcher à grands pas :
J’ai chanté pour toi cette semaine
Pour me délivrer de ma peine
Pour ne pas devenir la reine
De la tristesse et de la haine.
Il est temps pour toi d’honorer le marché
Et de venir me délivrer
Au nom de l’accord que nous avons passé
Viens jusqu’à moi me libérer.
Elle exploita toutes les émotions qu’elle éprouvait, les relâchait dans le ciel au rythme des vers qu’elles ne chantaient presque plus, qu’elle psalmodiait plutôt, telle une prière divine. La colombe n’étant pas encore arrivée, elle continua sur sa lancée :
Je t’ai confiée toute ma vie
A tes ailes, j’ai confié le cri
De mon âme blessée et meurtrie
Brisée en millions de débris.
Elle s’interrompit et reprit son souffle en scrutant le ciel d’obsidienne de ses yeux aussi humides que l’herbe du matin bénie par la rosée estivale. Mais la colombe ne venait pas. Se sentant presque trahie, elle cracha, plus qu’elle ne chanta, à s’en arracher les cordes vocales :
Ces paroles, de ma chair, de mon sang
C’est la glace de mes sentiments
C’est la froideur de ce que je ressens
Il est temps que je parte maintenant.
Le soulagement l’envahit lorsqu’elle aperçut une petite tâche blanche parmi les étoiles, qui se posa sur la fenêtre. Rassurée, elle reprit d’une voix calme et apaisée :
Si tu savais comme mon cœur bat fort,
Moi qui croyais qu’il était mort
Il fait résonner tout mon corps
Je sens qu’enfin j’ai retrouvé le Nord.
Je suis prisonnière de mon triste sort
Qui m’assomme et me cause du tort
Mais il semblerait qu’à présent j’en sors
Qu’un bel avenir se profile alors.
Le silence se fit tandis que le petit volatile se rapprochait de la princesse et frôlait sa main de son aile soyeuse.
- Il est temps de te délivrer, petite princesse, murmura l’oiseau. Attends-moi, une seconde, veux-tu ? Je m’en vais chercher la clé qui te sortira de ta prison dorée.
La princesse hocha la tête, sans parler. Sa gorge était trop sèche et elle était trop émue pour prononcer ne serait-ce qu’un traître mot. La colombe s’envola et disparut dans la nuit noire. L’attente fut de courte durée, qui s’effectua néanmoins dans une tension presque palpable, car elle revint vite. Elle enserrait quelque chose dans son bec qu’elle déposa dans la paume entrouverte de l’adolescente. Ce que celle-ci vit la troubla profondément. Il s’agissait d’un simple et banal…caillou. Un gravier provenant sans doute de la cour du palais. Elle ne comprenait plus rien. Comment cela pourrait-il réellement la délivrer ? Elle jeta un regard inquisiteur sur son amie qui prit la parole alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir la bouche, la coupant dans son élan :
- C’est ta délivrance, mais tu dois trouver toi-même la solution, sinon, tu ne seras jamais libre. Viens avec moi et, je te le promets, nous parcourrons la France ensemble.
Sur ces derniers propos on ne peut plus énigmatiques, elle s’envola pour se poser sur une grosse branche de l’arbre le plus proche, attendant patiemment que la jeune fille trouve la solution, nécessaire à sa libération.
La princesse soupira et s’attela à sa tâche. Elle se creusa la tête toute la nuit durant, manipulant précautionneusement le caillou, comme s’il s’agissait du gros rubis de la couronne royale, le traitant avec le plus grand soin et le retournant dans tous les sens pour déclencher un quelconque mécanisme, qui sait. Elle ne trouva rien. Elle était découragée et fatiguée. La fumée sombre et sournoise du doute vint lui murmurer ses viles accusations à l’oreille, murmurant que la colombe s’était jouée d’elle, qu’il s’agissait juste d’une plaisanterie et qu’elle restait à l’observer seulement pour rire de son acharnement et de sa déchéance. Furieuse, l’enfant serra les dents et ravala sa tristesse. Hors de question de donner satisfaction à cette cruelle créature en pleurant devant elle !
L’aube pointa bientôt le bout de son nez rose. Exténuée, la princesse, n’ayant pas fermé l’œil de la nuit, tenait à peine sur ses jambes et ses mouvements étaient imprécis, ses paupières lourdes. Elle était à présent trop harassée pour être en colère. A dire vrai, puisque nous ne voulons pas mentir, elle ne ressentait plus rien, aucun sentiment, aucune émotion, aucune corde d’étincelle qui ferait vibrer son âme. Elle était comme une page blanche à qui on aurait effacé tout le texte sur lequel elle veillait précieusement.
Soudainement, alors qu’elle tentait laborieusement de se relever, elle trébucha et échappa le caillou, qui ricocha plusieurs fois sur le portant avant de s’échapper et de dégringoler au sol.
- Non ! hurla la princesse, maintenant parfaitement consciente.
Bien que l’objet ne représentait qu’un très mince espoir, c’était toujours un espoir, et elle venait de le perdre pour toujours ! Elle ne parviendrait jamais à le retrouver ! Il était exactement semblable à tous les fichus cailloux de cette fichue…cour !
La princesse redressa brusquement la tête, les yeux brillants de joie et d’excitation mal contenues. Elle avait enfin compris ! Son regard croisa celui de son amie, fier et noble. Elle ouvrit entièrement la fenêtre, se ménageant le plus grand espace possible. D’une main, elle saisit un pan de sa robe afin de ne pas se prendre les pieds dedans et, de l’autre, elle agrippa fermement l’extrémité du portant. Le cœur battant tellement qu’il semblait vouloir s’enfuir de sa poitrine, elle monta sur la banquette puis passa une de ses jambes dehors. Doucement, elle s’assit, ses pieds nus ballotant dans le vide. Sa respiration sifflante se bloqua. Elle n’était plus sûre de ce qu’elle voulait faire. Et si elle avait mal interprété ce signe ? Elle chercha une once de réponse dans les yeux de la colombe, mais ceux-ci restait impassibles et immobiles, presque amorphes, ce qui ne la rassurait que très moyennement.
Elle se raisonna. L’issue de ce qui allait se produire importait peu, finalement. La délivrance ou la mort. N’était-ce pas deux formes de libération ? Etre libre ou mourir. Au fond, n’était-ce pas deux moyens d’être libérée ? Si. Elle n’avait plus à avoir peur, quelle que soit l’issue de la démarche. Elle allait être libre, d’une façon ou d’une autre.
Après mûre réflexion, ce challenge lui plaisait. C’était…enivrant. C’est cela. Enivrant. Il suffirait d’une brise pour qu’elle bascule, mais elle n’avait plus peur. Elle se sentit enfin vivante, à cet instant-là, où elle ne savait quand est-ce qu’elle tomberait, où elle tanguait entre la terre et le vide, entre la tour et le sol, entre la vie et la mort. La vie et la mort, elles la fuyaient, elle n’était plus rien qu’un oiseau soumis à la volonté d’un vent capricieux et impérieux. Elle comprit ce que ressentait la colombe, elle le ressentait enfin, la liberté. Ces moments-là, on les savoure, avant de sombrer.
C’était le moment. Il lui suffit d’un mouvement, un seul. D’une poussée, elle s’éjecta du portant et dégringola dans le vide, à toute vitesse, et en même temps d’une lenteur insoutenable. La peur refit surface, et le film de sa vie défila devant ses paupières qu’elle avait fermées. Et c’est à cet instant-là, précisément, qu’elle sut qu’elle ne voulait pas mourir. Mais des visions de son corps disloqué se découpant sur le sol s’imprimèrent dans son esprit. C’était trop tard. Elle ne pouvait plus revenir en arrière.
Mais, alors qu’elle allait s’écraser sur le sol et voir sa terrible vision se réaliser, elle sentit un courant d’air électrique diffus s’infiltrer dans son système, parcourir ses vaisseaux sanguins et transformer ses organes. Elle se sentit incroyablement bien, c’était comme une drogue au sein même de son cœur, de son cerveau. La liberté, la délivrance, enfin.
Une seconde plus tard, une robe bleu pâle s’échouait à terre, alors que deux colombes au plumage immaculé disparaissaient dans le ciel azuré.