Elle
Elle était belle au-delà de toute considération estéthnique : ses cheveux longs et fins lui servaient de vêtement lors de ses aller-retours matinaux à la toilette ou au sortir de sa douche vespérale. Ils changeaient de couleur avec le temps et l'humidité, volaient au vent même en l'absence de celui-ci, comme mus d'une vie propre au service de sa magnificence. La Méduse elle-même aurait jalousé cette perfection capillaire qui n'a jamais changé mon cœur en pierre.
Sa voix cristalline résonnait pendant des heures dans mes oreilles enchantées, faisant vibrer mes tympans à l'unisson des voyelles éphémères qui me transmettaient sa divine parole : il était humainement impossible de faire la moindre différence entre ses pensées les plus intimes et le plus prosaïque de ces propos. Lorsqu'il lui prenait l'envie de chanter, je plongeais instantanément dans une transe cataleptique, mon corps esclavagisé se tordait dans les pulsions orgastiques incontrôlées. Depuis cette expérience, je n'ai jamais pu écouter la moindre musique : elles avaient toutes pour moi la brutalité de l'infâme pet gras d'un rustre.
Ses lèvres dessinaient un joli coeur rouge vif qui se déchirait à chaque fois qu'elle ouvrait la bouche. La peau blanche de son visage resplendissait d'une clarté aveuglante à provoquer un décollement de rétine. Son sourire éclatait d'une blancheur publicitaire avec néons surpuissants en guise de dentition. Son regard m'hypnotisait : ses yeux bleu trop clair maintenaient mes paupières ouvertes aussi fortement que si elles avaient été badigeonnées de colle epoxy ultra-rapide. Sa présence suffisait à mon bonheur et entretenait naturellement mon bronzage.
Mon dieu… Je suis déjà au nirvana alors que je n'ai parlé que de sa tête… Oserais-je descendre plus bas ?
Non, je risquerais d'en mourir… Comme à chaque bouchée de sa merveilleuse cuisine, un de ses talents inépuisables : elle faisait des crêpes si fines qu'elles n'avaient qu'un côté, confectionnait des tartes aux pommes de 8 sur l'échelle de Mixer, associait les aliments les plus anodins en mets complexes accompagnés de cocktails multigoûlores aux effets stupéfiants voire z'illégaux. Combien de fois l'avais-je imaginée avec des bras ou un nez avant d'entamer les desserts capiteux qui emplissaient mes narines de fragrances fruitées pendant que mon cerveau se noyait dans un océan d'endorphines exotiques ?
Chaque nano-seconde passée loin d'elle était une torture. Je me blottissais dans les coins des wagons de métro pour cacher mes tremblements, volais des kilo-minutes de pause au travail pour libérer mes spasmes de terreur dans les chiottes crasses de l'atelier. L'épuisement indéfectible qui en résultait rendait le retour supportable, ainsi que la joie immense de la revoir, de la sentir auprès de moi ; qu'elle me touche du regard et je ressuscite, régénéré à 200%, voué à lui donner mon amour en échange du sien jusqu'au petit matin. Chaque nuit était un week-end, chaque week-end un mois de vacances, chaque semaine de vacances une éternité de félicité.
Seul nos voisins se plaignaient d'elle lors de mes absences, notamment à cause du vacarme causé par ses onanismes tonitruants. J'ai fini par comprendre leurs récriminations le jour où j'ai trouvé le marteau-piqueur de Pedro planqué au fond du placard. Notre première dispute… Nous dûmes déménager le lendemain car le bâtiment menaçait de s'écrouler. Moi, j'étais devenu sourd et aveugle.
Ce fut le début de la fin : je ne pouvais ni la voir, ni l'entendre. Je me suis dit qu'il était temps pour moi de l'aimer autrement. Après tout, il y avait des gens aux sens diminués qui vivaient très bien en société. Dès ce moment, je mis mes autres sens à contribution, pour la redécouverte... d'Elle.
Elle avait une peau gélatineuse qui sentait le poisson frais. Quand je la serrais dans mes bras, elle semblait glisser comme pour échapper à mon étreinte maladroite. Couché sur elle, j'avais l'impression d'être sur un canot pneumatique au large des côtes bretonnes, le corps ballotté et transi par l'eau froide. Ses cheveux, plaqués sur mon visage et mon dos, me donnaient l'impression de dormir dans un lit d'algues marines. Au petit matin, je me prenais régulièrement les pieds dans ses tentacules en espérant atteindre les toilettes sans me gaufrer dans le lavabo ou la panière de linge.
Nos amours s'étaient figées dans une platitude ecclésiastique : nul amusement ni passion ne se dégageaient de nos désaccords. Même sa cuisine me laissait un goût de sel dans la bouche. Elle était devenu une méduse commune et moi un tas de chair insensible.
Je m'atrophiai dans mon âme et dans mon corps jusqu'à devenir momie immobile.
Elle s'en alla vers d'autres cieux ou d'autres abîmes, sucer une âme en manque d'amour dont les yeux éblouis et les oreilles saturées seront aveugles et sourdes à sa nature étrange.
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EDIT 1 : Corrections Pehache.
EDIT 2 : Corrections barnacle.
Depuis cette expérience, je n'ai jamais pu écouter la moindre musique : elles avaient toutes pour moi la brutalité de l'infâme pet gras d'un rustre.
J'adore cette finesse. Je n'en attendais pas moins venant de ta part.
Sinon, description rigolote. Pleine d'adjectifs qui font leur job humoristique...
Par contre on est clairement plus dans le loufoque que dans l'absurde.