Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: barnacle le 06 Février 2016 à 16:42:22

Titre: Nova
Posté par: barnacle le 06 Février 2016 à 16:42:22
   Il n'y avait pas d'ombre lorsqu'il dansait. Tout était limpide.
   Il venait poser dans notre monde la question de l'homme parfait.
   Il est parti ; il ne danse plus.

***

   La soirée du nouvel an avait débuté avec un besoin de plus. Nous avions déniché cette maison de campagne dans le Limousin et étions libres de noyer sa nuit sous notre musique ; mais personne ne semblait vouloir brancher la stéréo, servir le premier verre, prononcer le premier mot.
   On avait rejoint l'endroit via différentes bagnoles, la radio crépitant, changeant puis se taisant tandis qu'on passait d'une région à l'autre, sans que personne ne la fixe ou l'éteigne ; on avait tous remonté la même petite route finale jusqu'à la maison à flanc de colline ; défait nos ceintures, ouvert les portières, passé son entrée ; erré d'une pièce à l'autre sans se regrouper.
   Nous avons regardé sans les contempler la cheminée de la pièce centrale, le parquet de bois, les escaliers périlleux, les chambres sous les toits ; la vue par la fenêtre vers le jardin de derrière, jardin pré, jardin campagne qui semblait n'avoir pour limite que la vallée lointaine.
   Ça devait être une belle soirée mais chacun avait été contrarié, vexé par une chose ou l'autre, sur le chemin et dans la semaine ; notre humeur avait été faite grise et notre envie tuée.
   Il aurait alors suffi que l'un de nous se secoue un peu ; la nuit tombait et c'est à peine si nous allumâmes la lumière pour pouvoir nous voir maussades, l'un assis, l'autre tournant en rond, une quinzaine de zombies refusant la réunion humaine, la fête qu'ils s'étaient tant promise.
   En tant qu'individus, nous avions tous connu des soirées où il avait fallu se forcer un peu, prétendre juste assez pour y trouver quelques moments de soulagement, d'exaltation ; en tant que groupe, tous également atteints, l'illusion semblait inachevable. Nous finîmes bien par faire semblant, quand il était déjà trop tard, parce qu'il se faisait tard. Il y eut de l'alcool, de la musique, danse et conversations ; il n'y eut pas l'ombre d'une envie de le faire, d'y croire.
   La morosité désinhibée n'était qu'ennui se fatiguant.
   Je me tournai vers la personne que j'avais conduite là. Notre histoire avait toujours été compliquée ; je lui demandai avec une brutalité que je n'avais jamais eue :
   « Tu veux baiser ?
   – Il n'est que dix heures. Attendons au moins minuit.
   – Ok, » dis-je. C'était raisonnable.
   Il fallait continuer à faire semblant sans qu'aucun de nous ne puisse y croire. Prétendre s'amuser, croire à la liberté qu'une nuit peut créer ; mimer ce léger au-delà de l'être ensemble que nos âmes retirées regardaient de loin ; éviter les regards ; ne pas y voir la vérité de cette mort intérieure momentanée, collective – danser, s'agiter, boire un peu plus. Propager notre mensonge comme vacarme jusqu'au fond de la vallée : fenêtres ouvertes, ignorant le froid, lumières crues, ignorant la nuit.
   Hurler parfois, sous couvert de joie, et y trouver le seul fond de satisfaction.
   C'était la pire soirée de notre vie, la grande teuf que nous avions longuement prévue. La vérité y jaillissait grise dans des silences : je n'ai pas oublié cette nuit-là, disait cette distance dans une conversation, je t'en veux toujours ; tu n'es pas mon ami, je ne te supporte que par politesse et le fait que tu le saches ne me dérange pas ; tu as commis six grandes erreurs dans ta vie, et j'étais l'une d'elles, et nous y repenserons au moins une fois par an, toujours avec tristesse, toujours sans comprendre comment nous avons pu continuer à nous voir après ça, parce que nous étions lâches. Aucun mot, aucun contact ne rappelait : je t'aime ; je me souviendrai toujours de toutes les fois où tu as été là, de tout ce que tu as fait pour moi. Rien n'osait dire : je te hais.
   Tout juste se laissait comprendre : oui baisons, puisqu'on va bien finir par le faire un jour, que ça soit une bonne idée ou non ; je pense parfois à toi comme à un chien ; certains soirs, dans tes mauvais jours, tu me rappelles ma mère et j'ai doucement envie de pleurer.
   Nous mourrions mille petites morts.
   Minuit approchait, et la poussée d'enthousiasme qu'il allait demander nous écrasait presque d'avance. Discrètement, chacun éteignit son téléphone portable ; ceux qui en avaient défirent leurs montres ; quelqu'un retira l'horloge ronde de la grande salle, la posa face retournée contre le mur.
   Chacun sortit progressivement dans le jardin pour fumer, pour prendre l'air, pour ne pas risquer d'être là si minuit résonnait malgré tout. Exister hors de la fête, s'en tenir à la frontière, nous donna presque le soulagement suffisant. Nous aurions pu en faire une délivrance, reconnaître dans cette ombre le camouflage du renouveau et nous en abreuver – mais l'heure fatidique approchait, celle qui marquerait l'année passée et celle à venir sous ces tristes augures, et nous pouvions à peine désengourdir notre silence :
   il fait froid
   oui il fait froid
   il y a du vent
   oui il y a du vent ;
   puis quelque chose attira les regards, à la lisière du jardin, là où la clairière rencontrait le bosquet. Un homme nu qui courait et chantait et criait ; un faune qui nous vit et d'excitation, chut, se releva. Un mec bourré qui trébucha à nouveau, avant de maîtriser sa marche assez longtemps pour réussir à nous rejoindre à grandes enjambées.
   Il se tint un instant au milieu de nous, le regard fou, la barbe claire. Souriant, ivre et orné de guirlandes rappelant le Noël passé ; il hurla quelque chose, son ivresse ayant quitté le monde des mots depuis longtemps, puis se mit à danser par grands gestes idiots.
   Nous avons vu le sexe d'un ange : imberbe, gigotant, les couilles rétrécies par le froid ; alors nous avons dansé aussi.
   Minuit a peut-être sonné ; la musique s'est tue tandis qu'elle passait à un autre morceau ; alors il a cessé sa danse, volé une bière qu'on lui aurait offerte, puis il est reparti.
Titre: Re : Nova
Posté par: Mogdhorel le 06 Février 2016 à 18:48:11
Salut barnacle,

Je dirais que dans l'ensemble, ton texte m'a laissé un peu sceptique.
Pour sûr qu'il est bien écrit, et il y a une vraie force et de belles images (même si un peu mélancoliques) qui s'en dégagent.

Mais j'ai un peu l'impression d'être passé à côté du sujet, de ne pas avoir tout saisi ce que tu souhaitais transmettre.

J'ai bien accroché à la première moitié, après un peu moins. Il y a cette histoire de couple un peu en filigrane, mais ça reste assez vague, on ne sait pas trop qui ils sont, ce qu'ils veulent. Il a l'air d'y avoir une longue histoire entre eux deux, mais le lecteur en ignore beaucoup et du coup peut-être perd un peu le fil parfois.

J'ai bien aimé l'idée des téléphones éteints, de l'horloge décrochée, pour ne pas voir minuit. Mais au final, on ne sait pas trop pourquoi ils font ça. C'est peut-être mon esprit trop cartésien remarque.

Et à la fin, il y a cet être bizarre qui fait son apparition, et, même si c'est très poétique, je trouve que c'est un peu en décalage avec le reste du texte.

En fait, si je devais résumer ton texte, je dirais qu'il faut le lire comme ça, d'une traite, sans trop chercher à comprendre et juste se laisser bercer par les images et les émotions qu'il dégage.

Quelques petits détails :

Citer
On avait rejoint l'endroit via différentes bagnoles, la radio crépitant, changeant puis se taisant tandis qu'on passait d'une région à l'autre, sans que personne ne la fixe ou l'éteigne ; on avait tous remonté la même petite route finale jusqu'à la maison à flanc de colline ; défait nos ceintures, ouvert les portières, passé son entrée ; erré d'une pièce à l'autre sans se regrouper.
Ça c'est vraiment bien

Citer
une quinzaine de zombies refusant la réunion humain
J'aime pas trop l'utilisation du terme "zombies" ici

Citer
la nuit tombait et c'est à peine si nous allumâmes la lumière pour pouvoir nous voir maussades,
J'aime beaucoup

Citer
la fête qu'ils s'étaient tant promis
promise

Citer
je lui demandai avec une brutalité que je n'avais jamais eu
eue

Citer
propager notre mensonge comme vacarme jusqu'au fond de la vallée ; fenêtres ouvertes, ignorant le froid, lumières crues, ignorant la nuit.
Très bon également

Citer
la grande teuf
Teuf, mouais

Citer
je n'ai pas oublié cette nuit-là, disait cette distance dans une conversation,
Je sais pas si c'est moi, mais j'ai mis un moment à comprendre la "distance dans une conversation"

Citer
certains soirs, dans tes mauvais jours, tu me rappelles ma mère et j'ai doucement envie de pleurer
Un peu bizarre le "tu me rappelles ma mère".  :o

Citer
un faune qui nous vit et d'excitation, chut, se releva, chut encore avant de réussir à nous rejoindre à grandes enjambées.
C'est quoi un faune ?
Le "chut", j'imagine que c'est fait exprès, mais pourquoi ?  :???:

Je suis pas non plus convaincu par l'abondance de points-virgules. Ça fait que beaucoup de tes phrases sont construites de la même manière et c'est un peu répétitif pour le coup.


Voilà, voilà.
Au plaisir de lire ton prochain texte !
Titre: Re : Nova
Posté par: AJGF le 06 Février 2016 à 21:42:28
Bonjour,

Premièrement ton est très bien écrit, il n'y a aucun la-dessus.
Par contre, je déplore un manque de matière dans ton texte. On ignore beaucoup de choses et je pense que tu effleures tous les sujets que tu aimerais nous divulguer. Par conséquent, le lecteur ne se sent pas concerné.

Au plaisir.
Titre: Re : Re : Nova
Posté par: barnacle le 06 Février 2016 à 23:44:16
Mais j'ai un peu l'impression d'être passé à côté du sujet, de ne pas avoir tout saisi ce que tu souhaitais transmettre.
C'est une réaction assez fréquente à ce que je fais. Il y a cette fausse attente en partie créée par le style clair que j'essaye d'avoir : le lecteur voudrait un sens clair pour aller avec, alors que ça n'est pas ce que je chasse. On me dit souvent qu'on "ne comprend pas", et j'ai toujours ce souci que comprendre n'est pas le verbe qui m'intéresse.
J'essaye d'y pallier de différentes façons à chaque fois - ici en ayant un premier degré de lecture réaliste. Mais des fois ça ne passe pas.

(edit du lendemain : j'ai précisé littéralement "un mec bourré" dans le texte, puisque ton commentaire m'a donné le sentiment que ça ne passait pas assez immédiatement)

Citer
Il y a cette histoire de couple un peu en filigrane, mais ça reste assez vague, on ne sait pas trop qui ils sont, ce qu'ils veulent. Il a l'air d'y avoir une longue histoire entre eux deux, mais le lecteur en ignore beaucoup et du coup peut-être perd un peu le fil parfois.
C'est quelque chose que j'avais négligé et qui me semble évident après coup : si j'introduis un "je" au milieu du "nous", le lecteur aura tendance à lui donner la primauté, à s'imaginer qu'il est important, alors que franchement non. Il n'est qu'une touche de couleur.

Citer
Citer
la fête qu'ils s'étaient tant promis
promise
Hum, les participes passés des verbes pronominaux s'accordent avec le sujet ou pas du tout, non ?
(edit du lendemain toujours : j'ai regardé la règle)

Citer
Citer
un faune qui nous vit et d'excitation, chut, se releva, chut encore avant de réussir à nous rejoindre à grandes enjambées.
C'est quoi un faune ?
Le "chut", j'imagine que c'est fait exprès, mais pourquoi ?  :???:
Un faune c'est ça : https://fr.wikipedia.org/wiki/Faune_(mythologie) (https://fr.wikipedia.org/wiki/Faune_(mythologie))
Et je précise au cas où : chut est le passé simple de choir. Parce que s'il n'y a pas de confusion à ce niveau-là, je ne comprends pas ton interrogation dessus.

Par contre, je déplore un manque de matière dans ton texte. On ignore beaucoup de choses et je pense que tu effleures tous les sujets que tu aimerais nous divulguer. Par conséquent, le lecteur ne se sent pas concerné.
Je ne pense pas qu'il y ait une multitude de sujets, d'abord.
Ensuite que certaines réalités sont plus fragiles que d'autres et résistent moins aux détails.
Mais je peux comprendre un sentiment d'étanchéité.

Merci pour vos lectures :)
J'y note bien les compliments et les encouragements, même si j'y réagis moins.
Titre: Re : Re : Re : Nova
Posté par: Mogdhorel le 07 Février 2016 à 15:55:46
Et je précise au cas où : chut est le passé simple de choir. Parce que s'il n'y a pas de confusion à ce niveau-là, je ne comprends pas ton interrogation dessus.
Effectivement, confusion il y avait.  ::)
Mon français étriqué m'avait poussé à y voir un "chuta" amputé plutôt que son équivalent plus distingué.
Titre: Re : Nova
Posté par: gage le 07 Février 2016 à 15:56:46
Salut barnacle !

d'abord les petits trucs qui grippent :
Citer
notre humeur avait été faite grise
je comprends l'envie que tu as de dire ça différemment, mais  "faite grise", je trouve que ça glisse pas.

Citer
Hurler parfois, sous couvert de joie
je pense que la formule serait correcte s'il y avait vraiment de la joie, or, apparemment il n'y a justement pas de joie ce soir-là. Peut-être que l'idée serait plutôt dans une expression du genre "faux prétexte" ou avoisinant.

Citer
si seulement quelqu'un avait eu la force pour le soulever un peu plus haut, le transformer en délivrance
est-ce que tu parles du "soulagement suffisant" ?
Et je ne comprends pas trop : il se serait passé quoi ? Cela aurait été communicatif ? Ça aurait été un antidote ?

Citer
attira les regards....... homme nu qui courait et chantait et criait
Ils auraient dû l'entendre avant même que leur regard ne soit attiré par sa présence à la limite du jardin. Avant même qu'il n'approche.

Citer
illuminé de guirlandes
elles sont où, ces guirlandes ? Tu ne les a pas évoquées avant.

Citer
se mit à se danser
  :???:

Citer
la musique s'est tue tandis qu'elle passait à un autre morceau
tu veux dire qu'elle se tait momentanément, avant de reprendre et que ça suffit pour briser le charme ?

Voilà, j'ai été très sensible à tout ce récit.
Cette neurasthénie collective passagère, au mauvais moment, dont les différents symptômes sont très bien observés.
La culpabilité sourde du narrateur de ne pas être capable de profiter de ce moment projeté longtemps à l'avance et dont il se réjouissait.
Je m'étonne un peu quand même qu'il soient vraiment tous sur la même longueur d'onde. C'est curieux, vu le nombre qu'ils sont.

Et puis l’apparition de ce catalyseur surréaliste qui les ébroue momentanément.
Que se passe-t-il après son départ ?  :)

Merci pour ce texte barnacle !
Si j'étais un garçon curieux je te demanderais bien de me dévoiler la part d'autobiographie du récit !  ;)
Titre: Re : Re : Nova
Posté par: barnacle le 07 Février 2016 à 19:41:21
Si j'étais un garçon curieux je te demanderais bien de me dévoiler la part d'autobiographie du récit !  ;)
Bonne chose que tu ne sois pas curieux alors ;) J'aurais été bien embarrassé.

Citer
Citer
la musique s'est tue tandis qu'elle passait à un autre morceau
tu veux dire qu'elle se tait momentanément, avant de reprendre et que ça suffit pour briser le charme ?
Yup, parfois dans une playlist il y a des secondes de silence au début ou à la fin d'un mp3, c'est basiquement ça.

Je vais voir ce que je peux faire pour tes autres remarques.
Merci de ton passage :)

(edit du lendemain : j'ai fait quelques modifs en fonction, j'en ferai peut-être d'autres plus tard.
Sur le point du "ils auraient dû l'entendre avant de le voir" : pas forcément, il y a le "vacarme" de la fête)