Il n'y avait pas d'ombre lorsqu'il dansait. Tout était limpide.
Il venait poser dans notre monde la question de l'homme parfait.
Il est parti ; il ne danse plus.
***
La soirée du nouvel an avait débuté avec un besoin de plus. Nous avions déniché cette maison de campagne dans le Limousin et étions libres de noyer sa nuit sous notre musique ; mais personne ne semblait vouloir brancher la stéréo, servir le premier verre, prononcer le premier mot.
On avait rejoint l'endroit via différentes bagnoles, la radio crépitant, changeant puis se taisant tandis qu'on passait d'une région à l'autre, sans que personne ne la fixe ou l'éteigne ; on avait tous remonté la même petite route finale jusqu'à la maison à flanc de colline ; défait nos ceintures, ouvert les portières, passé son entrée ; erré d'une pièce à l'autre sans se regrouper.
Nous avons regardé sans les contempler la cheminée de la pièce centrale, le parquet de bois, les escaliers périlleux, les chambres sous les toits ; la vue par la fenêtre vers le jardin de derrière, jardin pré, jardin campagne qui semblait n'avoir pour limite que la vallée lointaine.
Ça devait être une belle soirée mais chacun avait été contrarié, vexé par une chose ou l'autre, sur le chemin et dans la semaine ; notre humeur avait été faite grise et notre envie tuée.
Il aurait alors suffi que l'un de nous se secoue un peu ; la nuit tombait et c'est à peine si nous allumâmes la lumière pour pouvoir nous voir maussades, l'un assis, l'autre tournant en rond, une quinzaine de zombies refusant la réunion humaine, la fête qu'ils s'étaient tant promise.
En tant qu'individus, nous avions tous connu des soirées où il avait fallu se forcer un peu, prétendre juste assez pour y trouver quelques moments de soulagement, d'exaltation ; en tant que groupe, tous également atteints, l'illusion semblait inachevable. Nous finîmes bien par faire semblant, quand il était déjà trop tard, parce qu'il se faisait tard. Il y eut de l'alcool, de la musique, danse et conversations ; il n'y eut pas l'ombre d'une envie de le faire, d'y croire.
La morosité désinhibée n'était qu'ennui se fatiguant.
Je me tournai vers la personne que j'avais conduite là. Notre histoire avait toujours été compliquée ; je lui demandai avec une brutalité que je n'avais jamais eue :
« Tu veux baiser ?
– Il n'est que dix heures. Attendons au moins minuit.
– Ok, » dis-je. C'était raisonnable.
Il fallait continuer à faire semblant sans qu'aucun de nous ne puisse y croire. Prétendre s'amuser, croire à la liberté qu'une nuit peut créer ; mimer ce léger au-delà de l'être ensemble que nos âmes retirées regardaient de loin ; éviter les regards ; ne pas y voir la vérité de cette mort intérieure momentanée, collective – danser, s'agiter, boire un peu plus. Propager notre mensonge comme vacarme jusqu'au fond de la vallée : fenêtres ouvertes, ignorant le froid, lumières crues, ignorant la nuit.
Hurler parfois, sous couvert de joie, et y trouver le seul fond de satisfaction.
C'était la pire soirée de notre vie, la grande teuf que nous avions longuement prévue. La vérité y jaillissait grise dans des silences : je n'ai pas oublié cette nuit-là, disait cette distance dans une conversation, je t'en veux toujours ; tu n'es pas mon ami, je ne te supporte que par politesse et le fait que tu le saches ne me dérange pas ; tu as commis six grandes erreurs dans ta vie, et j'étais l'une d'elles, et nous y repenserons au moins une fois par an, toujours avec tristesse, toujours sans comprendre comment nous avons pu continuer à nous voir après ça, parce que nous étions lâches. Aucun mot, aucun contact ne rappelait : je t'aime ; je me souviendrai toujours de toutes les fois où tu as été là, de tout ce que tu as fait pour moi. Rien n'osait dire : je te hais.
Tout juste se laissait comprendre : oui baisons, puisqu'on va bien finir par le faire un jour, que ça soit une bonne idée ou non ; je pense parfois à toi comme à un chien ; certains soirs, dans tes mauvais jours, tu me rappelles ma mère et j'ai doucement envie de pleurer.
Nous mourrions mille petites morts.
Minuit approchait, et la poussée d'enthousiasme qu'il allait demander nous écrasait presque d'avance. Discrètement, chacun éteignit son téléphone portable ; ceux qui en avaient défirent leurs montres ; quelqu'un retira l'horloge ronde de la grande salle, la posa face retournée contre le mur.
Chacun sortit progressivement dans le jardin pour fumer, pour prendre l'air, pour ne pas risquer d'être là si minuit résonnait malgré tout. Exister hors de la fête, s'en tenir à la frontière, nous donna presque le soulagement suffisant. Nous aurions pu en faire une délivrance, reconnaître dans cette ombre le camouflage du renouveau et nous en abreuver – mais l'heure fatidique approchait, celle qui marquerait l'année passée et celle à venir sous ces tristes augures, et nous pouvions à peine désengourdir notre silence :
il fait froid
oui il fait froid
il y a du vent
oui il y a du vent ;
puis quelque chose attira les regards, à la lisière du jardin, là où la clairière rencontrait le bosquet. Un homme nu qui courait et chantait et criait ; un faune qui nous vit et d'excitation, chut, se releva. Un mec bourré qui trébucha à nouveau, avant de maîtriser sa marche assez longtemps pour réussir à nous rejoindre à grandes enjambées.
Il se tint un instant au milieu de nous, le regard fou, la barbe claire. Souriant, ivre et orné de guirlandes rappelant le Noël passé ; il hurla quelque chose, son ivresse ayant quitté le monde des mots depuis longtemps, puis se mit à danser par grands gestes idiots.
Nous avons vu le sexe d'un ange : imberbe, gigotant, les couilles rétrécies par le froid ; alors nous avons dansé aussi.
Minuit a peut-être sonné ; la musique s'est tue tandis qu'elle passait à un autre morceau ; alors il a cessé sa danse, volé une bière qu'on lui aurait offerte, puis il est reparti.