- J’aimerais que vous me laissiez tranquille.
- Elle voudrait que je sois là pour vous.
Je cesse de danser. Tout mon corps me hurle de le frapper. Il ne détourne pas son regard. Je m’écarte de lui et m’incline.
- Excusez-moi.
Je tourne les talons et me dirige vers la sortie. De l’air. Une boule dans ma gorge m’empêche de respirer. Je ne peux plus respirer. Je sors par l’entrée des employés et me retrouve dans la cour intérieure. J’inspire profondément, les mains sur mes genoux et les yeux fermés.
- Ca va Lou ?
Marie-louise est derrière moi en quelques secondes, la main dans le bas de mon dos.
- Tu devrais retourner avec Thibaut.
- Qu’est-ce qu’il c’est passé ?
- Il était là.
- Quoi ? Encore ?
- Je vais rentrer chez moi.
- Je te raccompagne.
Je me laisse faire. Je la connais et je sais qu’elle ne lâchera pas le morceau avant qu’on soit arrivé chez moi. Nous ne disons pas un mot dans le taxi. Elle me laisse devant ma maison. Je m’empresse de rentrer, monte les marches quatre-à-quatre et m’enferme dans ma chambre. J’entends ma mère regarder la télé à fonds dans le salon en bas. Je me cache sous ma couette pour oublier ce bruit désagréable. J’ai besoin de me calmer.
« Lou. »
J’allume mon téléphone, branche mes écouteurs et ouvre ta playlist. La première musique qui apparait est celle d’un jeux vidéo, celui que tu adorais. Assassin’sCreed – Ezio’s Family. Je me suis toujours demandé qui pouvait aimer les musiques de jeux-vidéo et de films à part toi. Je lance le morceau. Sa douceur me surprend. Je me sens transportée dans un autre monde. Tout disparaît, tout sauf cette musique. Plus rien ne peut m’atteindre. Je m'endors enfin, apaisée par la musique et par ta voix qui chante près de moi.
*
Le jour suivant, quelqu’un sonne à la porte.
- Lou ! Vas ouvrir ! crie ma mère depuis le salon.
Je descends les marches et ouvre le cadran en verre de la porte d’entrée pour voir qui est la.
- Bonjour.
C’est lui. Il me regarde en souriant. Je savais qu’il finirait par venir ici. J’en reste interdite. Mon cœur bat plus fort. Ma bouche s’assèche. Mes mains tremblent.
- Je peux entrer ?
- Qui c’est Lou ?
- Un… collègue de travail. Je sors quelques minutes maman !
J’ouvre le loquet et me glisse à l’extérieur. Mes bras se croisent sur mon torse. Je cache mes mains tremblantes comme je peux.
- Qu’est-ce que vous faite là ?
- Tu le sais Lou.
Il me tutoie maintenant... Je devrais peut-être appeler la police.
- Qui êtes-vous ?
Il me sourit et me réponds :
- Je suis le ciel.
- Allez-vous-en.
- Je ne peux pas.
- Pourquoi ?
- Je dois t’aider.
- Je n’ai besoin de personne.
- Sauf d’elle, n’est-ce pas.
Mes nerfs s’enflamme.
- Je vous interdis de parler d’elle ! Vous ne savez pas de quoi vous parlez !
- Au contraire. Je vous connais mieux que tu ne le penses.
« Lou. Calme-toi Lou.»
Je ne crois plus aux contes pour enfants. Tu ne reviendras pas. Je serais seule à jamais. C’est comme ça.
- Si vous ne partez pas, j’appelle la police.
Il s’incline légèrement, un bras devant son torse et recule avant de s’en aller. Je rentre dans la maison en claquant la porte derrière moi, furieuse. J’enfile mes bottes de pluies et mon manteau.
- Ou tu vas ?
- Faire un tour. Je reviendrais pour le diner.
Je sors avant qu’elle ai pu rajouter quoi que se soit. L’air frais du soir me brule la gorge, mais je n’en tiens pas compte. Mes jambes se dirigent seules dans les chemins boisés. Bientôt le lavoir m’apparaît. Je suis essoufflée. Mes jambes tremblent. Ma respiration est saccadée. Le soleil diffuse une faible lumière au travers des feuilles de chêne. J’essai de reprendre mon souffle avant de me diriger vers l’eau. Je la caresse du bout des doigts. Elle est glacée.
« Un matin dans les champs de blé
Tu t’es mise à chanter
Le sang a coulé dans la rivière
Liées pour toujours
Jamais je ne t’oublierais. »
Je te vois, apparaître sur le rebord du muret. Tu me regarde, les yeux emplis de tristesse. Je vois tes lèvres bouger au fur et à mesure que tu chantes pour moi. L’eau qui coule dans le lavoir t’accompagne de son air. Cette fois je pleure sans me retenir. Toi aussi tu pleures. Des perles d’étoiles coulent le long de ta peau de miel et tombent à la surface de l’eau. Je m’assois sur le muret, à tes cotés. Ma voix entonne la mélodie. Mes jambes pendent dans l’eau gelée. Je lève la tête et écoute le vent chanter dans les arbres. Je retiens ma respiration et pense très fort. Qu’a-tu pensé au moment où ton corps a glissé dans l’eau ? A-tu eu peur ? Ou étais-tu heureuse ? Je lève ma main au-dessus de ma tête et laisse filtrer la lumière au travers de mes doigts. Est-ce que ça fais si mal que ça, de disparaître ? Je te regarde. Tes yeux corbeaux pleurent encore. Je ferme les yeux très fort. Mes doigts se crispent sur la pierre. Je m'entend murmurer :
- Donne-moi du courage.
Je m’élance. Le liquide doux m’emplit la gorge et les poumons. C’est délicieusement douloureux. J’ai très peur. Mais je sais que bientôt je serais avec toi. Bientôt je ne serais plus seule.
*
Mes bras et mes jambes sont engourdies. J’ai chaud. J’entends ce son. Le piano chante Requiem for a dream. J’ouvre doucement les yeux. La lumière du jour m’assaille. Je suis dans un lit aux draps blancs. Un parfum de cannelle vient me chatouiller le nez. Je tourne la tête. Je suis dans une pièce que je ne connais pas. Je remarque mes vêtements sur le dossier d’une chaise, dans un coin de la chambre. Je soulève tout de suite les draps pour découvrir mon corps affublé d’un jogging bleu ciel. Je me lève, récupère mes vêtements, et me dirige vers la mélodie. Je me retrouve dans un couloir recouvert de tapisserie rouge saillante. Une porte entrouverte retient mon attention. Il est là, en train de jouer du piano. Alors que je pousse la porte il cesse de jouer, referme le couvercle et se tourne vers moi. Il ferme les yeux et commence à parler, d’un air paisible :
- Il était une fois, dans un pays très lointain, vivaient deux petites filles aux cheveux de chêne et aux yeux de corbeaux. Tout les matins elles allaient au puis chercher de l’eau pour leur mère. Ensuite, une fois le petit-déjeuner préparé et le repassage fait, elles couraient vers le lavoir, enlevaient leurs vêtements et se baignaient dans l’eau froide. Le courant gelé leur griffait la peau, mais elles s’en fichaient. Elles jouaient ainsi dans l’eau jusqu’à l’heure du déjeuner, puis y retournaient tout l’après-midi avant de revenir le soir venu, trempées jusqu’aux os, mais plus heureuse que jamais. Un jour, alors qu’elles s’amusaient sur le rebord en pierre, l’une des petites filles se laissa tomber dans le courant. Il l’emporta au loin, dans un silence glacé. La première petite fille pleura. Elle rentra en courant à la maison, expliqua tout à sa mère. Mais celle-ci ne pleura pas.
- C’est comme ça. Dit-elle.
Personne d’autre ne pleura. Personne d’autre ne l’aimait. La première petite fille retourna au lavoir, s’assit sur le rebord du muret et attendis. Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’un enfant, qui habitait en haut de la colline avait pour habitude d’observer les deux sœurs avec des jumelles. Ce qu’elle ne savait pas c’est qu’il les aimait, ces deux jumelles aux cheveux de chêne.