Le Dieu à la Peau d’OrLes eaux au teint de cinabre se renferment sur moi. Suffocation. D’ordinaire, le bain de sang nocturne ne m’effraye pas autant, j’y suis habitué. Pourtant, ce soir, j’ai peur. Seul au cœur du bassin de pierre, je perds pied et me noie. J’ai envie de crier, d’appeler au secours.
Je ne devrais pas. Ma divinité tutélaire m’a assuré que je ne risquais rien. Mon jeune dieu à la peau d’or, mon dieu tant aimé. Assis en tailleur dans un lieu sombre de la pièce, en un recoin de mon âme, il m’observe et m’explique que depuis toujours, tout n’est qu’un rêve. Un rêve. Les ténèbres, la lumière, il ne s’agit que d’une vaste illusion. Le visqueux liquide vital dont je me délecte reflète, dans une flaque brillante, l’alignement des trois lunes rousses. Des astres qui ne peuplent le ciel que pour moi, grâce à lui. Flottent-ils vraiment là-haut, sur la voûte céleste, ou sont-ils simplement peints au plafond de la crypte ? Je l’ignore. De toute manière, en réalité, les créatures de la nuit n’existent pas. Je ne puis donc en être une. C’est ce que mon dieu me répète sans cesse, dans un doux murmure inquiétant.
Voilà pourquoi lorsqu’il m’ordonne de tuer, ce n’est pas réel non plus, m’explique-t-il. Enfin, je crois.
***
Avant l’arrivée de mon dieu, mes nuits se passaient d’une manière horrible. Toutes mes nuits, sans exception. Ces saignées qu’on me faisait, ces liens qui me retenaient, et puis les médicaments… Combien de fois me suis-je réveillé et me suis-je mis à arracher les fils qui me criblaient les bras et la poitrine ? Combien de fois n’ai-je pas agressé une infirmière innocente, en tentant de lui arracher les yeux ? Chaque fois, ils m’enfermaient. Ils me traitaient d’aliéné, de danger pour les autres.
A présent, tous les soirs, une véritable fête a lieu. Je me repais de chair humaine, je la partage avec mon dieu. Même quand il n’est pas à mes côtés, je le sens sourire. Sa présence silencieuse suscite en moi un frisson indescriptible de crainte et d’amour mêlés. En suis-je vraiment heureux ? Je ne saurais clairement l’énoncer.
Ensuite, je reviens au temple de bronze, fier de ses colonnes métalliques ornées de bas-reliefs et de ses dalles ensanglantées, en marbre verdâtre. Un lieu lugubre, plongé dans des ténèbres que seules quelques torches estompent.
Le jeune dieu à la peau d’or, maculée de taches visqueuses et sombres, se tient au centre de la salle souterraine. Il sourit. Il s’immerge dans le grand bassin jusqu’à la taille et, en jetant un regard par-dessus son épaule, il m’invite à faire de même.
Ses longs cheveux noirs prennent la couleur trouble de l’eau dont il se baigne. Une eau pourpre, à l’instar de mes propres membres, couverts de sang. Ils ramassent un morceau de viande crue, le portent à ma bouche… ***
Je me réveille en sursaut, paniqué. Encore ce rêve, dont je ne parviens pas à saisir la teneur. Par réflexe, je porte immédiatement mes mains à hauteur du visage.
Elles sont effectivement trempées d’un liquide écarlate. Ce n’est pas un rêve. Mais c’est trop invraisemblable, trop délirant, pour être vrai. Le médecin me prenait toujours à part pour m’apprendre à faire la différence entre le réel et le rêvé, seulement, l’enfant à la peau d’or tisse tout, emmêle tout. Il m’a chanté sa mélopée de mort et j’ai obéi à ses ordres déments.
Un tremblement involontaire m’agite. Ce dieu me rendra fou, sans doute. Je suis sûr que c’est ce qu’il cherche, avec ses mensonges et ses visions terrifiantes de corps déchiquetés.
Mais il m’a promis qu’un jour, j’instaurerai son culte sur cette planète. J’obtiendrai alors le titre de grand prêtre. Celui qui a le droit d’achever chacun des sacrifices. Car ce dieu a besoin du précieux fluide rouge pour survivre. Et si je lui donne entière satisfaction, il m’emmènera avec lui dans les nuées écarlates et je règnerai à ses côtés. Il me l’a promis, à moi, simple adolescent parmi tant d’autres.
Alors, quelle importance si le prix à payer, c’est celui de quelques vies ? Ce n’est peut-être pas des êtres humains qui meurent, d’ailleurs : je suis incapable de me souvenir de ce que je fais, la nuit. Pour me rassurer, je repense au fait que je ne sais même pas qui je tue, exactement -malgré ma certitude paradoxale de bel et bien tuer. L’étrange goût qui s’attarde dans mon palais, l’odeur dont je suis imprégné et le sang incrusté sous mes ongles ne mentent pas. Tout cela m’effraie, sans que j’aie envie de réagir.
Je n’y veux rien changer, car je suis certain que cela rend heureux l’enfant-dieu à la peau d’or. Il me sourit sans cesse : n’en est-ce pas la plus belle preuve ?
Comme tous les matins, je me lève, aussi fatigué qu’avant de m’endormir. En jetant un coup d’œil à mon lit et au sol, je me rends compte qu’ils sont parsemés de gouttes poisseuses, eux aussi. Un détail dont je dois m’occuper immédiatement, avant que les aides-soignantes ne le voient. Encore à demi hagard, je me lave le visage et les mains grâce au pichet d’eau et au savon sec, puis je nettoie les traces de mes probables méfaits nocturnes.
Alors que je vérifie si mon visage est redevenu normal grâce au miroir craquelé, c’est avec satisfaction que je remarque les reflets de pépite dans mon regard brun. La pupille a perdu son aspect fendu de cette nuit, tout en conservant une partie de son éclat de topaze. Une once d’humanité en moins.
Sous mes airs enchantés, j’en suis en fait inquiet. Mais qu’importe, si je suis devenu une créature qui n’est plus qu’à demi humaine ? Le dieu à la peau d’or m’a souri, n’est-ce pas ?
J’ai appris ce que le dieu voulait m’enseigner, bien plus rapidement que ce qu’il croyait possible. Dissimuler les preuves qui pourraient m’incriminer. Hypnotiser les autres de mes yeux de félin, pour qu’ils ne se rendent compte de rien. Transformer mes mains en griffes et mes dents en crocs.
Non, ils ne la voient pas, ma métamorphose. Ni mes canines aiguës, ni mes yeux mordorés, ni mes ongles démesurés ne les alertent. Pas même ma démarche à demi sauvage, entre la furtivité du reptile et la férocité du jaguar.
L’Ere du Jaguar. Je serai le premier à l’ouvrir.
***
Encore un rêve. Mais j’ignore si c’est bien le jeune dieu qui me l’envoie.
Un animal se débat dans des flammes, dévore ses congénères et se retrouve seul .Il cherche alors des proies, tourmenté par le désir rouge…
Le Jaguar bondit dans le brasier. Mais si je suis le jaguar, quelle est la flamme destinée à me consumer ?
Suis-je vraiment le Jaguar ?***
Le jeune dieu à la peau d’or me sourit une fois de plus, dans ce songe, et me caresse le visage de ses longs doigts griffus. Ce n’est qu’à la sensation d’humidité sur ma joue que je me rends compte de l’estafilade qu’il vient de me faire.
Nous sommes tous deux perdus quelque part, dans l’immensité de l’ancien temple de bronze. Les yeux de chat de la divinité brillent autant que ses canines aiguës, qui n’apparaissent qu’à peine. Pourtant, lors de la morsure qu’elles m’infligent, elles s’avèrent parfaitement capable de satisfaire leur soif en me perçant la gorge.
Un instant, ma vision de lui se trouble. J’entrevois des mandibules, des écailles. Un thorax éviscéré, également. Une pellicule incarnate recouvre son exosquelette granuleux. Me menace-t-il ? Non, il me sourit encore.
Ensuite, sans même me prévenir, il me jette dans le bassin central, empli de sang.
« Dors. »
Pourtant, n’est-ce pas déjà ce que je suis en train de faire ?
Ma conscience m’abandonne, laissant des images m’envahir… Un rêve dans le rêve ?
***
Tableau de bord cuivré, touches inintelligibles et hublots, à travers lesquels l’on scrute les étoiles à perte de vue. L’Infini, gigantesque et tentaculaire. Menaçant, surtout.
Sentiment de culpabilité. Folie ?
Atterrissage brutal, raté. Naufrage. Mort violente de tous les autres. Le sang éclabousse les parois. Dévorer leur cadavre est le seul moyen de s’en sortir, en achever certains, même, pour ne pas mourir. Sols couverts de flaques carmin. Des cris étouffés, puis vient la solitude, drapée dans une étoffe tachée.
Plus tard, bien plus tard, une fois ces réserves morbides achevées, reste un espoir macabre. Une espèce intelligente, au-dehors ? Oui, mais qui l’est bien trop pour se laisser prendre à l’obsolète piège de la divinité incarnée.
Sauf peut-être une âme faible… un paria de sa société… un pauvre fou… ***
J’en suis maintenant certain, je me noie pour de bon ! Cette fois, j’essaie vraiment de demander de l’aide, mais c’est trop tard. Lors de mon cri avorté, le sang s’engouffre dans ma bouche et je tente d’en profiter.
Une dernière fois, j’entends siffler le monstrueux enfant trompeur, mon dieu à la peau d’or. L’imposteur.
«Calme-toi, petit humain. Tu ne mourras pas. Nous serons deux, désormais. Et si j’attends suffisamment longtemps, mon peuple renaîtra peut-être ici, qui sait ? »
Plus d’amour dans sa voix, à présent. Dans mon cœur non plus. Seule reste la terreur.
Je n’écoute plus, je me transforme. La souffrance envahit mon corps tout entier et elle ne me quittera plus, me prévient mon dieu doré. Mes canines se fixent, l’humain en moi s’efface. Mais pas ses souvenirs. Alors que la bête prend le dessus, je me remémore en détail ces nuits de massacre que mon inconscient avait dissimulées. J’ai décimé l’hôpital entier, sans m’en douter. Et cela ne fait que commencer.
« Tu es le premier. Le premier des hybrides de cette planète. N’es-tu pas heureux ?»
Si lui en est satisfait, ce n’est pas mon cas. Je voulais me venger, pas souffrir. Chacune des parcelles de mon enveloppe corporelle est douloureuse et je sens déjà monter en moi la soif de chair, de sang. Mon regard se vrille au sien. De nouveau, les yeux félins s’incarnent en un autre corps, celui-ci bien plus monstrueux. Puis l’illusion tombe entièrement, à jamais, cette fois.
« Tu me trouves laid ? Tu es identique, à présent. Et c’est fini. Tu ne pourras plus jamais faire la différence entre le monde du sommeil et celui de la veille. »
L’enfant-dieu m’a menti. La vie n’est pas un rêve. C’est un cauchemar de meurtre et de métal, qu’il me fera partager à tout jamais.