C'est marrant cette tendance qu'ont les événements extraordinaires à justement se produire au milieu d'instants qui au contraire, sont d'une affligeante banalité ! Moi, j'étais simplement en train de manger une boîte de Raviolis quand c'est arrivé. Une boîte de raviolis "top budget", à la sauce tomate. Je ne suis pas certain que "raviolis" soit le terme le plus approprié pour décrire ces choses informes et flasques remplient de chiure grisâtre et baignant dans un jus vaguement orangé à la provenance douteuse, mais faute de mieux, disons que c'était bel et bien des raviolis. Les raviolis en conserve, c'est typiquement le plat qui s'adresse aux célibataires ramollis ou aux vieux prolétaires aigris. C'est un repas qui se mange généralement seul, sans trop de conviction, plus pour remplir un vide que pour vider un trop plein. Pour résumer, les raviolis en conserve sont ce que le commun des mortels appellent plus communément de la "merde en boîte".
Penchons nous désormais sur le terme "top budget" fièrement arboré par l'étiquette de la boîte (avec son pouce vert stylisé et levé vers le haut qui semble dire: "tu veux mon doigt?"). Disons clairement que ce n'est pas non plus l'indicatif qui me paraît être le plus adapté pour ce genre de produit. En effet, si l'on souhaite rester totalement rationnel et cartésien, on admettra volontiers que lorsqu'on achète une boîte de raviolis "top budget" c'est qu'on n'a plus rien à dépenser, or ce que l'on perd en dépense, on le dépense généralement à perte puisque il n'y a plus rien à dépenser. Il apparaît alors évident que l'offre s'adaptant à la demande (contrairement à la demande qui est rarement adaptée à l'offre), on finit forcément par s'offrir de la demande sans se demander ce que l'on a à offrir, et a contrario on nous demande de s'offrir ce que l'on n'a pas demandé à l'offre. Dans tous les cas c'est donc à nous de nous adapter à l'offre et à la demande, l'important étant simplement de consommer tout et son contraire, ce qui in fine n'est pas "top" pour son budget. Voilà toute la magie du marketing au service de l'économie capitaliste, une méthodologie concurrentielle qui consiste à embrouiller le mieux possible le consommateur afin de suffisamment le désintéresser quant à la qualité du produit fini. C'est ainsi que vous finissez un jour par manger des furoncles en sauce sur votre canapé Ikea en étant persuadé que cela sera bénéfique pour votre porte-monnaie. Je hais ce monde qui va jusqu'à rationaliser l'abrutissement des masses par le biais des boîtes de raviolis "top budget" !
Cette petite digression a le mérite de m'interroger sur une chose: les raviolis en boîte serait-il un plat de complotistes ? Je veux dire, ce n'est pas comme si ont était forcés d'en faire des tartines pour expliquer à quel point la circonférence de la lune est ronde, les pyramides sont triangle et toutes ses conneries que les binoclards asociaux balancent pour avoir l'air d'être des intellectuels engagés qui détiennent la vérité vrai (que si c'est pas la vérité c'est toi qu'a tout faux !). Ce n'est pas parce que l'on dispose d'une plume fertile que la pensée est féconde. Parfois il faut juste savoir taper dans le mille, tailler dans le gras, jeter mémé dans les orties ! Raconter une histoire ce n'est pas une question de vocabulaire, c'est avant tout une question de narration, de scénario, d'inspiration bon sang ! Mais revenons en à nos moutons, ou plutôt à nos raviolis...
Je mangeais donc une boîte de raviolis ce soir-là, et pour ne rien arranger à ma pitoyable situation, c'était un soir glacial de trente et un décembre. J'allais donc passer le réveillon à manger des raviolis "top budget" sur le canapé du salon, tout ça parce qu'une connasse border-line avait décidé d'annuler une soirée romantique la veille pour aller sucer toutes les bites de Paris au lieu de se voir offrir un dîner romantique avec un type parfois vulgaire, certes, mais totalement sympa ! Mais ceci est une autre histoire... Pour ajouter une petite touche d'optimise à ce bien triste tableau, je me dois de préciser que je savourais mon repas sur un magnifique canapé Norsbörg de chez Ikea que j'avais acheté quelques jours auparavant pour une somme plutôt rondelette, un canapé qui se fondait parfaitement dans la déco épurée du salon (rien de tel que le blanc sur blanc pour mettre en relief les subtilités du vide). Je me rappelle aussi que le vendeur qui me l'avait conseillé était un asiatique docile avec une raie sur le côté et des lunettes à double vitrage, le genre de type qui serait prêt à lécher la vitrine si son patron le lui demandait, un peu comme ces poissons débiles collés aux vitres des aquariums de restaurants chinois.
Mon canapé était donc en cuir blanc, ce qui donnait à la pièce un air de cockpit de vaisseaux futuriste. Je suis conscient qu'il peut apparaître étonnant que je dépense plus cher en canapé qu'en nourriture, mais vu la qualité de ce que je mange il vaut mieux que j'assure mes arrières. Peu importe la façon dont on gère son argent de toute manière, l'argent n'existe pas avant d'être dépensé, et quand il est dépensé il n'existe plus. Structurellement, l'argent n'est rien d'autre qu'un amas de chiffre sur un écran ou une liasse de papiers imprimés, c'est justement ça qui le rend ingérable. Dites le vous, l'argent n'existe pas, c'est pour ça que même sale il n'a pas d'odeur. Seulement quand t'en as plus d'argent, c'est toi qui commences à dégager une drôle d'odeur. Une drôle d'odeur de raviolis "top budget"...
Résumons maintenant tout ça: Je mangeais donc seul (puisqu'une nymphomane psychotique m'avait fait faux bond) un trente et un décembre, une foutue boîte de bubons jaunâtre sur mon canapé Nosenbörg blanc vendu par un poisson lèche vitrine dans la cabine de pilotage de l'"entreprise" quand un événement absolument extraordinaire c'est produit. Un événement qui allait bientôt bouleversé à tout jamais la vision que j'avais des raviolis "top budget". Coïncidence ? Je ne crois pas !
Ce soir-là, j'ai tout simplement découvert l'unique secret, la vérité vraie, transcendantale, l'ultime vérité qui se cache derrières nos innocentes boîtes de raviolis en sauce: les raviolis "top buget", c'est de la merde en boîte !