Le Monde de L'Écriture

Salon littéraire => Salle de lecture => Théâtre et poésie => Discussion démarrée par: Gros Lo le 15 Février 2007 à 18:58:10

Titre: [Poésie] Les Trophées (Heredia)
Posté par: Gros Lo le 15 Février 2007 à 18:58:10
C'est mon recueil de poèmes préféré, il faut dire que je n'en lis presque pas.
Je ne sais trop comment décrire cet ouvrage, sinon que ce sont des textes superbes, qui nous font pénétrer dans un très riche univers de mythes et d'histoire ; ...
Voyez plutôt ;)

L'Oubli

Le temple est en ruine au haut du promontoire.
Et la Mort y a mêlé, dans ce fauve terrain,
Les Déesses de marbre et les Héros d'airain
Dont l'herbe solitaire ensevelit la gloire.

Seul, parfois, un bouvier menant ses buffles boire,
De sa conque où soupire un antique refrain
Emplissant le ciel calme et l'horizon marin,

Sur l'azur infini dresse sa forme noire.
La Terre maternelle et douce des anciens Dieux
Fait à chaque printemps vainement éloquente,
Au chapiteau brisé verdir une autre acanthe ;

Mais l'Homme indifférent au rêve des aïeux
Ecoute sans frémir, du fond des nuits sereines,
La Mer qui se lamente en pleurant les Sirènes.
Titre: Re : Les Trophées, de J.-M. de Heredia
Posté par: Gros Lo le 09 Mai 2008 à 17:43:43

Le texte que je préfère dans tout ce que j'ai pour l'instant lu de poésie française :


Les Conquérants.

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;

Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.


Titre: Re : [Poésie] Les Trophées (Heredia)
Posté par: Mister Pim le 13 Avril 2016 à 12:20:37
Pour beaucoup d'entre nous, cet auteur nous ramène à l'odeur de renfermé des vieux pupitres d'école à charnière, avec encrier et banc intégrés. La forme du poème en "sonnet" tournait chez lui à l’obsession. A deux ou trois rares exceptions, toute son œuvre repose sur cette architecture, à tel point que ses contemporains se foutaient de sa gueule, jugeant ses poèmes emprisonnés, corsetés, camisolés, ne pouvant être que des poèmes interchangeables. Claudel ironisait : « Ses sonnets partent tout seuls comme des boîtes à musique. »

C’est sûr, il en a fait beaucoup ; trop sans doute. Mais il est assurément un habile orfèvre, un joaillier précis. En outre, ce qui le dessert, plus que le mouvement, c’est l’école à laquelle il appartient : le Parnasse. Kezako, le Parnasse ? En gros la période charnière entre romantisme et symbolisme, une sorte de vaste et curieux bric-à-brac où les jeunes poètes d’alors – et non des moindres : Gautier, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Verlaine – se réunirent pour revendiquer le retour à l’art pour l’art en contestant le romantisme tout en lui reconnaissant ses belles pages. Enfin... ouais, c’est pas très clair. Disons pour faire simple que le Parnasse fut un laboratoire qui permit au symbolisme de faire ses armes. Une école dont Heredia est malgré tout l’une des perles. Même si, comparé à Baudelaire, Rimbaud ou Mallarmé, il semble tombé aujourd’hui dans l’oubli, on trouve chez lui des pièces d’une aura évidente où la science de l’expression concise, ramassée, lie si fortement les mots qu’ils produisent une sorte de représentation plastique.

Luc Decaunes le croquait en ces termes : « Hérédia, sans doute, n’est pas un aigle. Souhaitons tout de même ses ailes menues à tant de volatiles à quatre pattes dont nous voyons encombrée la basse-cour contemporaine. » 

Je voulais mettre un extrait mais celui posté par Lo, au-dessus, est bien meilleur que le mien. Y'avait dedans un "bouvier" daté qui cassait l'ambiance. Pour les intéressés, c'était L'Oubli.