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Dans les temps hadéens, la Terre était molle et l'absence de vie flottait incertaine sans pouvoir poser le pied. C'est là qu'on avait caché l'Enfer, pendant tout ce temps. Ils l'ont cherché au fond de la Terre, dans l’abîme des âmes – ça n'était pas si loin. Mais l'idiotie, ou la modernité, en a comme perdu le souvenir ; il lui fallait un enfer organisé, bureaucratique, climatisé – climatisé ! Les âneries sont venues effacer la vague réminiscence que nous partagions ; nous n'y croyons plus.
Il était là l'Enfer, pendant tout ce temps. Il faut mourir pour le rencontrer, et essayer de mourir encore, sans cesse, pour le retrouver, sans cesse, patiemment installé sur ses millions d'années. L'Enfer était là, quand la Lune était encore dans la Terre ; dans ce simple chaos chaud, sur ces affreuses dunes d'ardent. La vie chronologique, pour avancer, devait peut-être enterrer cette mémoire insoutenable : l'Enfer réel, toujours possible.
Il n'y a pas de reproches distribuables. La Grande dame récupère les mourants et les replante, un peu plus tôt, un peu plus tard. Elle garantit le silence des morts en les ramenant à la vie ; toujours les fournées de morts lui viennent, geignantes, agonisantes, et toujours il lui faut les réincarner ; les prendre de sa grande pelle et les remettre au feu – un peu plus tôt, un peu plus tard à l'échelle de notre temps.
Et qu'importe si elle en perd quelques-un ; tant qu'ils se taisent, tant qu'elle les renvoie avant sa naissance même. La Dame classe si bien vraiment, ou elle classe tant qu'elle ne pourrait classer plus, et c'est ce qu'il y a de mieux. Votre mort est si douloureuse, mais votre traitement si rapide ; récupéré, replanté, rassagi – de nouveau vivant et silencieux. Elle fait le meilleur travail possible, ou celui qui lui convient le mieux : elle traite en gros, indifférente, pour garantir la rapidité et le silence, presque constant ; les voix des morts, si vite tues – ramenées vivantes, loin d'elle.
La vie toujours souffle les siens hors d'elle, mais la Dame toujours sait ce qui est bon, que nul ne reste mort ; que tout reste contenu. Et elle travaille ; elle n'attend pas ; elle n'oublie pas – seulement, des fois, elle laisse glisser ; elle jette un peu trop loin en arrière et elle ne les voit plus, ceux-là qui ne meurent plus, ceux-là qui ne vivent pas plus, coincés à essayer de vivre là où la vie n'est pas encore.
Et ils y croient, à la naissance de la vie ; nous y croyons tous ; la vie est apparue sur Terre, il y a quatre milliards d'années – dans quelques millions d'années maintenant, sûrement ; il faut bien que l'un de nous soit celui-ci ; il faut bien que l'un de nous soit la vie qui apparaisse sur Terre ; la vie est bien apparue, n'est-ce pas, apparaîtra bien ?
Vous souvenez-vous de la vie ? Non ; on se souvient de la vie qui essaye, qui s'annonce, prépare ses conditions, mais ne vient pas ; on se souvient de la réaction qui s'approche, mais ne se fait pas, ou se fait, mais ne fait rien ; des germes, de l'espoir, oh oui, des étincelles de pré-vie, qui meurent sans avoir vécu ; on se cogne dans les échecs de la vie, toujours ; la vie qu'on nous a promis mais qui ne vient pas, qui semble si improbable maintenant ; elle essaye, nous essayons tous, mais rien, non ; pas de vie sur Terre.
Et la conscience nous reste, d'être toujours la mère et l'enfant mourants, ces si petites choses qui ne s'enquillent pas, ne survivent pas ; qui barbotent mais nous laissent là, à ne plus croire en rien, écrasés, rejetés sans corps sans cesse ; nous ne pouvons plus atterrir ; nous ne pouvons plus décoller. La Terre est molle.