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S'il me faut un rythme pour commencer l'histoire que je tiens à vous raconter ici, c'est le rythme classique de la pendule du salon. Ce décompte balourd et froid qui s'appesantit fatalement au fil de notre vie. S'il me faut commencer, alors voici le tic-tac binaire d'une l'horloge morne rivalisant implacablement contre le flot torrentiel de mes pensées enflammées.
Car il faut que je trouve quoi dire à Mélodie. Choisir la bonne façon de lui présenter les choses. Pourtant, une seule idée accapare l'ensemble de mes réflexions : je dois retrouver ce fils de pute et le faire payer. Les méthodes et les idées s'enchainent. Mais quant à imaginer les mots parfaits pour rassurer Mélodie, ça...
Mis à part le temps qu'on entend s'écouler, tout baigne dans un silence absolu. Pas un bruit de vent ni le moindre son. Pourtant, le pendule me semble faire un vacarme assourdissant. Il m'est presque impossible de garder une emprise sur mon raisonnement et de ne pas devenir complètement spectateur de mes émotions. J'attrape une cigarette, puis l'allume nerveusement, signant ma première rechute en six mois d'arrêt impeccables.
Depuis qu'on a Fiona, Mélodie rayonne. Impossible de séparer la gamine de l'animal quand la petite n'est pas à l'école, et c'est précisément ce qui m'angoisse. Dans quelques minutes, tout ce bonheur passera la porte du haut de ses cinq ans. Oh, n'allez pas vous y tromper : j'adore ce moment de la journée. Il faut la voir, à son petit rituel : d'abord elle court le long de l'allée en sautillant sur une marelle imaginaire, puis elle s'avance vers la porte blanche qu'elle ouvre maladroitement à l'aide de la poignée évidemment trop haute. Alors - et mes remarques n'y font rien - elle rentre, décorant l'entrée d'une couche de terre-crayon-peinture selon les jours de la semaine, et hurle "Fionaaaaaa ?" sans jamais essuyer ses pieds boueux en ce mois de décembre pluvieux. Fiona est bien sûr depuis de longues minutes à l'attendre derrière la porte ; alors elle lui saute dessus, et les deux passent de longues minutes à rire joyeusement
-l'une a le sourire dans la bouche, et l'autre dans sa queue-; puis Mélodie file à son gouter, suivie par sa bestiole tout aussi affamée. Je pourrais revivre ce moment en boucle sans broncher, tellement ma fille rayonne de bonheur et de simplicité.
Sauf que je viens d'enterrer Fiona dans le jardin. Ou du moins ce qu'il en reste.
Et je dois le dire à Mélodie.
J'ai repassé des milliers de fois le film dans ma tête et rien ne semble convenir de toute façon. Il y aurait tout un tas d'angles envisageables et de narrations adaptées à la psychologie enfantine pour lui cacher l'horreur absolue. Un truc du genre :
"Petite... Fiona ne reviendra plus. Je l'ai beaucoup cherché et je l'ai retrouvé, elle dormait au bord d'un chemin. Comme tu le sais, elle était très frileuse, alors papa l'a mis dans une couverture et papa l'a laissé dormir plus profondément, très calmement. Elle a rejoint le paradis des animaux, son corps est ici mais elle s'est envolée tout là haut. Ne t'inquiète pas : plein de bonnes choses l'attendent."
Quelle connerie ! Putain ! Ce qu'il faudrait lui dire, c'est ça : "Ecoute, Fille, je suis désolé. Un fils de pute nous a laissé Fiona pour morte sur le bord d'un chemin et je te jure sur ma vie que je vais le retrouver. Elle avait les yeux révulsés et baignait dans une mare de sang, la tête à moitié arraché. Elle est morte en souffrant terriblement. Le paradis n'existe pas, Mélodie : seul l'enfer existe. Et nous y sommes déjà. Prépare toi, tu vas être confronté à ça toute ta vie, même quand tu finiras par miracle par croire au bonheur." Voilà ce qu'il faudrait lui dire, à la gamine. Et ce serait encore lui mentir.
Si je dois continuer mon récit ici, le rythme se marie alors à celui de mon coeur qui bat à rompre la chamade. : il est 16h42 et le tic tac se fait discret devant la portière qui claque à quelques mètres de la maison. Ma main en sueur glisse contre le bois gelé de la table basse.
Petits pas sautillant sur fausse marelle. Poignée ouverte maladroitement.
— Fiona ?
Et merde... Vite.
— Fionaaaaa ?
Une gamine, ça cogite. C'est terrifiant. Ca vous rappelle que votre cerveau n'est que dépérissement là où le sien est développement.
— Elle est pas là fiona ? Papaaa ?
Je m'avance vers elle.
— Fiona n'est pas là, non. Il est arrivé quelque chose de grave...
Ses yeux deviennent humides. C'est pas possible... J'attrape sa petite main lentement et je l'amène sur le canapé. Pour la première fois depuis longtemps, je la soulève par la taille, et je la pose sur mes genoux. Elle ne dit rien : le pire est à venir.
— Fiona est partie, Mélodie. Elle est partie ce matin, par dessus la clôture - c'est pour ça qu'elle a été arrachée - et je suis rentré du travail ce midi. En revenant, j'ai vite compris ce qu'il s'était passé : Fiona est partie trop vite et a été renversé par une voiture.
Elle pleure déjà à chaudes larmes, mais reste suspendue à mes lèvres. Mes mains se posent sur sa joue, et je la plaque contre moi. D'une main assurée, je lui caresse le crâne en la collant contre mon torse. Je n'ai jamais compris vraiment d'où me venaient ces accès de génie paternel : quand il le faut, comme par un miracle soudain, des milliers d'années d'instinct se réveillent et agissent envers mon enfant plus que moi-même. Tout à coup, une aptitude surpuissante se réveille tout à coup pour ma famille, comme magiquement inscrite au fond de mon code génétique. Comme ses sanglots s'estompent, je reprends difficilement :
— Tu sais, Fiona n'a pas souffert. Je l'ai retrouvé sur le bord de la route et elle dormait profondément, juste avant de partir. Je l'ai mise dans une couverture, tu sais qu'elle est toujours frileuse et qu'elle aime bien les couvertures chaudes.. et bien elle est partie comme ça. Je sais qu'elle pensait à toi. Son corps est ici mais son âme est là-haut. Ce soir, je te la monterai dans le ciel, et tu verras, elle brillera comme une étoile.
— Elle est morte ?
Bordel !
— Oui... Je suis désolé...
Elle n'a plus rien dit. Pas un mot, pas une question. Choquée. Ou consciente de son impuissance. Dans les deux cas, après cette phrase ridicule et faussement protectrice d'une enfant de toute façon détruite pour un moment, le rythme est revenu à celui de l'horloge. La petite, c'était fait... Il me restait ma femme. Mélodie et moi sommes restés plusieurs heures, l'un contre l'autre, elle pleurant entre deux moments d'accalmie, et moi, les dents serrées de ne pas pouvoir lui dire que je ne suis pas seulement désolé mais que je retrouverai bel et bien ce fils de pute, quoi qu'il m'en coute, et que je l'ai égorgerai comme il se doit.
***
Deb' rentre dans le salon, et je me réveille. Le terme convient tout à fait, or je ne suis pas endormi : je suis dans une torpeur furieuse. La petite s'agrippe depuis des heures et l'horrible manège s'est alors imbriqué dans ma tête. La clôture, Noël... Tout est devenu plus logique. Débarrassé des angoisses de la déclaration à Mélodie, tout a pris sens.
J'avais averti ma femme de la mort de Fiona par téléphone auparavant. Alors, sans dire un mot, elle enlève son manteau délicatement, consciente de l'épuisement dans lequel la petite est baignée. D'un geste expert, en communiquant avec ses yeux magnifiques et dans un calme royal - tout aussi ancrée dans son ADN quand il s'agit de maternité- elle l'attrape et l'emmène au lit.
Je dois me faire violence pour me lever et me servir un double scotch plutôt que de rester bloqué sur le canapé. Même son baiser m'a paru fade... La violence vide les sens. L'horreur vide les âmes.
Alors qu'elle revient, je réalise qu'il va me falloir parler. Je n'ai même pas eu la force de préparer ce moment difficile, et je sens mes poings se serrer. Plus d'histoires...
— Comment ca va ?
Paye ta question...
— Aussi bien que puisse aller un père après une épreuve pareille.
— Tu l'as retrouvé ?
— Le voisin a vu le mec sortir du jardin. Il m'a dit qu'il avait un pantalon treillis et un Opel Zaphira gris... Directement, j'ai fait le rapprochement : je suis allé vers les bois et j'ai cherché sur le bord des chemins.
— Hein ?
— Le mec qui a fait ça est un taré fini, et surement un chasseur pour qui ce que nous faisons est stupide : souviens toi des remarques des villageois quand on a l'a prise avec nous. Figure-toi qu'il a arraché la clôture, nous a volé Fiona, l'a découpé, dépecé, et laissé pour morte dans un fossé juste à côté de chez nous !
Quand je prononce ces mots, j'ai l'impression de délirer complètement. Je pense qu'elle mettra autant de temps que moi à l'accepter. Est-ce qu'elle l'acceptera un jour ? Ses mains se portent vers sa bouche.
— Tu veux dire que..
Sans le réaliser, j'hurle, dément :
— J'ai fait les chemins des bois pendant des heures et je l'ai retrouvé ! Je veux dire que oui, le mec s'est pris pour un chasseur, mais dans notre jardin. Il nous a volé Fiona pour sa viande. Elle n'avait plus de peau, plus de bidou pour les papouilles, plus rien ! Pourtant la tête était bien celle de Fiona ! J'ai pu récupérer... quelques restes -
je déglutis- que j'ai enterré juste avant que Mélodie ne revienne de l'école. Je.. pense qu'il l'a mis aussi proche par provocation. Je...
Ma gorge se noue tout à coup, ou peut-être l'était-elle déjà un peu auparavant, mais je ne peux plus parler. Les larmes me montent aux yeux, ma femme s'effondre. Et de la même façon que sa fille, elle vient se plaquer contre moi. Fiona, putain... Cette queue en tire-bouchon, ce groin ridicule et ses grouinements... J'ai l'impression de mâcher mes propres dents sous l'effet de la colère. Mes tempes bouent. Lentement, je nous pose, ma femme et moi, sur le canapé, et deux longues heures de silence, encore. Que dire, que faire ? Deux heures de pensées froides et de transposition maladive. Comment porter plainte maintenant ? Quelle crédibilité devant les gens, la justice, les gendarmes ? "Bonjour, je viens porter plainte contre X pour le vol, dépeçage et toutes les horreurs qu'ils ont faite à ma truie domestique Fiona, animal préféré - et seul animal - de ma fille en état de choc."
Et s'il me faut un rythme pour finir, c'est le rythme du pendule qui s'accorde à celui de mon coeur pour marquer chaque seconde me rapprochant inexorablement de l'instant où je te saignerai à blanc, fils de chien dans un monde de chiens.