Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
C'était un des mecs les plus intelligents qu'il ait connus. Thomas avait toujours aimé les hommes – ou les femmes – de ce genre : solitaires, perdus dans les idées, à avoir tout lu, tout su, tout compris. Typiquement, ils ne parlaient pas à grand-monde, n'avaient que quelques amis. Thomas avait toujours été parmi ces amis-là – à admirer, essayer de voler un peu de leur intelligence.
Mais Marc n'était pas tout à fait comme les autres. Il s'élevait dans les idées, il s'élevait et ne redescendait pas. Il avait cette mauvaise barbe et ce regard sévère, mais mélancolique : comme si tout avait déjà été dit, comme s'il ne faisait que répéter, parce qu'il fallait les répéter, les vérités du monde.
Il y avait un poids dans ses mots et sa personne qui intimidait d'emblée. Thomas était son seul ami, le seul à s'oser près de lui. Peut-être parce qu'il sentait cette fatigue, cette tristesse de s'être déjà perdu par le trop-savoir.
Quelque chose clochait depuis plusieurs jours. Marc semblait hésitant à parler ; cette amitié forcée sur lui l'avait déstabilisé. Sa connaissance avait jusqu'alors été circonscrite presque exclusivement entre lui et les livres. En parler, voir l'évident ne pas être immédiatement compris bouleversait insidieusement la fabrique de son être.
Thomas ne pensait pas à mal ; de le voir bizarrement meurtri, il n'en ressentait que plus d'obligations. Il l'avait traîné jusqu'à une terrasse de café pour lui parler, lui faire du bien.
Il était dix-huit heures, l'année était 2012, la première bière arrivait. Les élections à venir semblaient un sujet de conversation naturel, alors Thomas lança :
« C'est triste à dire mais Hollande ne peut pas gagner. La politique c'est une affaire de charisme, même le vote anti-Sarko ne va pas suffire. »
La réponse fut d'abord mécanique, de l'ordre du déjà-connu, déjà-pensé, rapide à dire :
« Et pourtant, cette légitimité soporifique du légal-rationnel est peut-être pire que la charismatique. Elle l'est ; parce qu'elle cache mieux le monopole de la violence légitime. Après le désenchantement du monde, c'est son assoupissement...
– Tu penses qu'Hollande peut gagner, alors ? »
Il y avait eu un claquement métallique autour du mot « assoupissement », que Thomas n'avait pas pris la peine de noter ; c'était pourtant l'expression littérale d'un déclic. Un ordre interne avait été bouleversé par un mot prononcé de trop ; ce qui avait été dormant en Marc n'était maintenant que trop réveillé :
« Lefort a raison à moitié, mais il n'a pas encore compris – le lieu du pouvoir en démocratie est vide, tu comprends, vide !? »
Ce fut sa dernière parole claire.
Déjà les mots s'accéléraient, sans se culbuter – la parole avançait simplement plus vite que le souffle articulé par la gorge et la langue. L'homme savant s'était rompu vif, avait trébuché hors du matériel. Le barrage entre pensées et paroles s'était brisé : il s'exprimait à la vitesse de l'impression, par une pensée brute.
Déjà Thomas ne saisissait que des bribes : « réforme (...) retour sans fin sur la • Réforme, la forme sans res – sans forme, règne du re- » – « la plaie, le pli karchérisé, tout est dans le pli » —
« Attends, ralentis, je ne te suis pas. »
Tentative vaine. Déjà la voix des idées était trop rapide pour l'oreille humaine – pour toute compréhension. C'était la glossolalie des idées, la transfiguration des langues qui s'ouvrait, ne sachant se fermer.
Les yeux s'accordaient à la parole. Ils brillaient translucides, sans jugement ; leur vision éclairait et Marc était perdu ; Marc était prophète pour lui-même, discours de sa transcendance.
« Redescends ! » Une supplique à l'adresse de l'homme évanescent, vaine. Il avait quitté le sol et s'élevait progressivement, porté par sa parole.
Le spectacle de ce yogi mystique, récitant peut-être le vrai et l'avenir, attirait la foule progressivement. Elle venait voir, à défaut d'entendre. Nul n'entendait ; il n'y avait qu'un chant qui leur viendrait peut-être en rêve, cette nuit-là ou dans trente ans.
Thomas lui parlait toujours, désespéré. Il le connaissait, c'était son ami, peut-être que lui pouvait le faire redescendre :
« S'il te plaît, pour moi, reviens ! On peut en parler calmement, je te promets ! La politique, ça n'est que ça à la fin ! »
Marc, ce qui était encore Marc, parut l'entendre, mais il s'éloignait toujours ; il s'évaporait tandis qu'il s'élevait, rejoignait le grand nuage des anges, l'achèvement de la transcendance : le néant.
Et Thomas entendit ce qu'il crut d'abord un dernier mot, pour lui ; un retenti clair, tandis que le dernier atome de Marc rejoignait l'éther.
Mais ça n'était pas un mot ; c'était une main dans son être déjà effacé. Ce qui restait après l'idée.
Il lui tendait la main...
***
C'était un autre présent.
Une fin du monde, un toit d'immeuble ; des explosions au loin, la poussière du désert découvrant ses soleils.
La main tendue pour fuir et se taire, une nouvelle barbe : celle des jours sans sommeil.
« Peut-être – peut-être le silence. Ne parlons pas de politique et il n'y en aura plus.
Tu sais, tu sais, je suis un esprit romantique – j'aurais plutôt voulu une révolution.
Mais chut, prenons-nous la main, ne sais-tu donc pas que les opinions blessent ? »
Il crache la dent par le mot arrachée, la main toujours tendue.
« Il faut rêver d'un silence ou se taire ; le silence vient. Le babil comme silence, puis le silence vrai.
Peut-être peut-on le faire nôtre.
Il ne peut pas y avoir de discussions, de preuves – elles sont toutes des blessures.
J'ai mal.
Mais je ne peux pas. Je ne peux offrir que.
Tout est – insuffisant. »
***
...mais Thomas effrayé le laissa seul ; envolé.
Bonjour Barnacle, J'ai lu ton texte et c'est très drôle.
J'y ai trouvé une sorte d'héritage surréaliste, c'est vivant.
On pourrait croire que c'est un monde parallèle.
– « la plaie, le pli karchérisée, tout est dans le pli » —
hé hé ! karchérisée sans e (=au masculin)
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Eh ! bien, c'est un sujet d'actualité.