Salut lecteur !
J'ai repris ce texte dans une frénésie cet après-midi. J'ai tenté de simplifier un maximum le background pour ne pas alourdir le texte vu sa longueur (même si j'aimais bien certaines choses de la première version mais bon).
Une bonne lecture à toi !
Dernière réécriture : 2023.05.11
Une idylle de chair et d'acier
dans mon monde, tu n’étais pas le bienvenu
au tien, j’étais étrangère
*
— Mademoiselle ?
Un silence de plomb s’installa dans la grande salle.
— M’accorderiez-vous cette danse ?
Je relevai les yeux vers toi. Dans tes prunelles, je ne trouvai ni intérêt, ni mépris. Tu obéissais juste au code intégré à ton programme et te montrais attentif aux besoins de chacun des invités présents ; moi compris, la jeune fille solitaire, assise dans un coin reculé de la salle. Les autres convives nous observèrent avec cette curiosité malsaine qu’ils affectionnaient tant. Je les entendais : « Cette fille a toujours été bizarre. Vous pensez qu’elle va accepter ? qu’elle va accepter de toucher l’être sans âme ? A-t-elle perdu la sienne à croiser son regard ? »
Il était si facile pour cette élite de se servir d’autrui sans s’inquiéter, sans même adresser une politesse ou un regard, de se moquer, de pointer du doigt un manque d’humanité. Et les androïdes ne se plaignaient jamais de ce traitement dénué d’empathie. Alors oui, peut-être avais-je perdu quelque chose à ces quelques mots. Je me laissai envoûter par ta posture droite, bien plus naturelle sur toi que sur n’importe quel humain, par ton visage inexpressif et pourtant sincèrement inquiet de mon bien-être, ou par tes imperturbables pupilles, dorées comme un soleil, derrière lesquelles frétillait des filaments électriques.
Pour la première fois, je voulus laisser mon cœur décider. Mon cœur si solitaire, dont je cachais la sensibilité et qui ne rêvait que d’une chose : s’évader. Mon père m’adressa un regard lourd de reproches. Quelque fût mon choix, il le décevrait. Je le décevais toujours, malgré tous mes efforts. Ce soir, on me proposait un autre chemin, une nouveauté à laquelle il m’était difficile de résister.
Je regardai ta main tendue et y posai la mienne, insensible aux exclamations choquées. Tu m’entraînas avec assurance sur la piste de danse. Je virevoltai entre tes bras d’acier, un contact froid, doux et ferme ; agréable. Moi, l’adolescente dont tout le monde se moquait, me retrouvai au côté d’un cavalier pour une valse à mille temps, exposée à la vue acérée de l’assistance.
Un instant unique. Inoubliable, je l’aurais aimé éternel, mais c’était impossible. Je profitai alors de chaque seconde qui s’écoulait, me collai à toi si rassurant. Je te laissai guider mes mouvements et je n’eus plus l’impression d’une simple valse. Je me pris à croire en quelque chose de plus profond entre nous, espérai que tu le ressentais aussi. Pouvait-on dire ressentir pour un androïde ? Pouvais-tu ignorer cet instant aussi unique ? Une danse millénaire, celle de deux âmes qui se découvraient et s’unissaient avec grâce et élégance.
*
il n’avait aucune raison de m’apprécier
je n’avais aucune raison de le détester
*
— Pourquoi tu es aussi loin de la capitale ?
Assise à la terrasse du bar, je fusillai du regard l’homme qui s’installait face à moi. Il ne releva pas mon ton agressif. Dix ans que je fuyais mon passé. Je pensais avoir réussi. Cette soirée, cette danse, en était mon seul bon souvenir.
— Comment tu vas ? Tes parents s’inquiètent pour toi.
Il se tortilla sur sa chaise, seul signe de son inconfort. Plutôt que de le renvoyer, j’appelai le serveur. L’androïde apparut, vêtu d’un costume de seconde main froissé. Il tenait entre ses mains un carnet et un stylo. Les clients trouvaient cela plus rassurant de le voir noter les commandes. Mon indésirable compagnon de table blêmit en le voyant. Sans se soucier de sa réaction, le serveur m’adressa un salut familier, habitué à me voir. Je venais tous les jours ici et commandais toujours la même boisson, aussi ne prit-il pas la peine d’écrire. Lorsqu’il repartit, l’indésirable se râcla la gorge :
— Un androïde de première génération.
Ce n’était pas une question. Ce serveur ressemblait à son majordome, l’androïde qui m’avait entraînée sur la piste. On m’avait accusée d’être tombée amoureuse d’un androïde, d’avoir entretenu une idylle avec lui. Ces petits bourgeois de la capitale ne pouvaient accepter la vérité : les androïdes m’apportaient ce que j’attendais des hommes. Une oreille attentive, de l’empathie, une forme d’affection simple que les moqueurs ne comprenaient pas. Cette danse avait été le début de ma plus précieuse et secrète amitié.
— Tu veux quoi ? demandai-je de plus en plus impatiente.
Le serveur amena nos boissons. L’homme attendit, toujours nerveux, qu’il les dépose avec soin et retourne à d’autres clients. Une fois seuls, il sortit de sa besace un objet que je reconnus aussitôt. Il le posa entre nous et je saisis de mes mains tremblantes la petite sphère de métal de laquelle s’échappaient des fils colorés. La base du programme des androïdes, la source de leurs pensées et réflexions ; leur âme. Dante.
— Ils l’ont déconnecté avant-hier. Trop d’anomalies qu’il n’arrivait plus à cacher. Je n’ai pu récupérer que ça. Il souhaitait que tu le récupères.
— Il devenait trop humain.
Je ne savais plus quoi répondre. Jusqu’à cet instant, je le voyais comme un intrus qui devait disparaître. Ma vue se brouilla et je séchai mes larmes. Il m’expliqua qu’il était resté auprès de toi jusqu’au dernier instant. Et qu’il avait ensuite pris le premier train pour me rejoindre.
— Merci, bredouillai-je.
— Je l’appréciai beaucoup, avoua-t-il. Il s’était donné le nom de Dante. Sa façon de se créer une identité au-delà de sa condition d’androïde. Je savais qu’il t’appréciait ; et il savait que je t’aimais. Maintenant qu’il est parti, plus rien ne m’attend à la capitale. Je ne veux plus vivre dans le mensonge.
Je comprenais ce sentiment. Dire ce qu’on ne pensait pas, pour se protéger. Hypocrisie forcée. C’était notre quotidien à la capitale. Tu m’offrais la possibilité d’être enfin honnête.
— J’ai commencé à regarder les logements ici, reprit-il.
— Ils construisent un nouveau lotissement à la place de l’ancien théâtre.
— Si ça ne te dérange pas, j’aimerais bien qu’on se revoit.
Je plissai les yeux. Il m’avait apporté le cœur de son ami. Tu voulais qu’on se tende la main, n’est-ce pas Dante ?
— Tu peux dormir sur mon canapé, proposai-je. Le temps de te trouver un truc à toi.
— Merci.