Note : ça parle un peu de cul sans être porno ou très vilain. Déconseillé au moins de seize ans, mettons, pour être prudent.
Je l'ai croisée pour la première fois quelques jours après avoir emménagé. Mon appartement était tout au fond du couloir, le sien juste avant le mien ; ma petite salle de bain était mitoyenne de sa chambre, comme j'allais vite être forcé de le deviner. Je n'ai pas pensé à grand-chose en la voyant – j'étais tout plein de ma résolution d'aller faire suffisamment de courses pour remplir un peu le frigo, plutôt que de me contenter d'improviser à base de pizzas et de pizzas de la veille.
Je sortais et elle rentrait ; elle a tourné la tête au bruit de ma serrure, m'a dit bonsoir, j'ai répondu et elle a fermé sa porte. Littéralement un aperçu. Je n'en ai pas pensé grand-chose. Socialiser avec mes voisins n'est pas vraiment mon genre. Mieux vaut s'en tenir aux cordialités de base, parce que si jamais on essaye de parler plus et que ça se passe mal, on n'y gagne qu'une série d'embarras.
Je n'ai pas pensé grand-chose d'elle, donc, non ; mais j'ai bien noté sa tenue. Une jupe de tailleur avec un chemisier blanc, et des escarpins probablement pas donnés ; l'impression générale de fringues qui suggèrent un niveau de vie bien au-dessus du mien – et des habitants de cet immeuble en général. Qui s'habille comme ça et se rabat sur un loyer de ce genre ?
J'ai résolu la question en un haussement d'épaules : peut-être qu'elle est du genre fake it till you make it, peut-être qu'elle revenait juste d'un entretien d'embauche avec son costume du dimanche. Après tout, les voisins : pas mes affaires. J'avais des courses à faire, il me manquait encore des essentiels type beurre ou sel, et il fallait que je garde cette liste mentale un minimum solide. Pas le temps de divaguer.
J'ai divagué un peu ; pas vraiment pensé à elle, juste à ma nouvelle situation, ce nouveau boulot qui, je le sentais déjà, n'allait pas me plaire ou durer. Bref au fait que j'étais juste parti renouveler ma merde dans une autre ville, plutôt que de changer de vie comme je me l'étais laissé espérer. Et j'ai oublié de prendre le sel, et le beurre, presque toute la liste ; mais mon esprit distrait a su acheter des chips et des bières, donc techniquement j'avais quelque chose à mettre dans mon frigo et de quoi manger pour le soir.
Au retour des courses, c'était l'inverse : elle ressortait et je rentrais. Elle-même était l'inverse, presque : ses cheveux blonds tombaient maintenant sur un T-shirt noir un peu défraîchi, porté avec un jean simple et des baskets. Ça collait mieux à l'endroit.
« Re-bonsoir, qu'elle me dit.
– Re-bonsoir », je répondais simplement, en sortant de l'ascenseur. Elle était rapide, pour les cordialités : à chaque fois, elle me les avait presque faites avant que j'ai eu le temps de la voir. Elle était même un peu expéditive, je suppose, mais tant mieux. C'est agréable de savoir d'emblée qu'un voisin va s'en tenir à l'essentiel.
Encore une fois : on avait à peu près le même âge – du côté le moins insouciant de la vingtaine – et on aurait sans doute pu être potes. Surtout la version d'elle fringuée simplement, en fait ; et puis elle n'avait pas levé de sourcils à la vue du pack de bières. Aucun jugement là-dessus, c'était bon signe. Mais les voisins : pas touche. Cette règle de vie-là était ferme.
Mais ça n'empêche pas la curiosité. Oh, rien de très actif ; juste un petit questionnement, sur cette dualité si bizarre, si évidente. Et elle portait et se tenait dans les deux styles de fringue avec la même aisance... Le tailleur pour les entretiens, le reste pour la réalité, c'était toujours ma meilleure théorie.
Ce qui n'a pas aidé avec la curiosité est d'une part que, bon, hum, je me suis vite retrouvé avec pas mal de temps libre. Je ne m'étais pas trompé sur ce nouveau boulot : ça n'avait pas marché, et j'étais de nouveau quitte pour jongler entre Pôle Emploi, les entretiens sans retour et appeler maman pour le coup de pouce de fin de mois. Enfin bon, je suppose que quand on fait un master en Langues et Littératures grecques et latines, on en assume les conséquences. Les basses, basses conséquences.
Et d'autre part, niveau curiosité – et qu'on me comprenne bien, je n'étais pas là pour juger la vie qu'elle menait – il y avait les mecs qu'elle ramenait. Avec un roulement assez conséquent, deux semaines max, mais vraiment – aucun problème avec ça. Non, le truc, c'était le type de ces mecs.
Ils s'accordaient avec l'elle en tailleur ; beaux gosses en costard, clairement friqués. Toujours plus âgés, et soyons lucides : probablement mariés. Parfois je les croisais dans l'ascenseur, parfois en train de sortir, ou de frapper un peu désespéramment à sa porte. Et je ne pouvais pas ne pas les remarquer parce que – je vais être très franc – les businessmen hétéros, avec leur belle gueule carrée et sûrs d'eux : tout à fait mon fruit interdit, l'impossible, l'inaccessible – oh, le tellement désirable.
Ils étaient là, et j'en croisais de nouveaux régulièrement, avec leur réussite sociale et professionnelle, la tenue bien mise, la coiffure si parfaite, le corps bien sculpté – cocktail vitaminé et jogging à six heures du mat' tous les jours, ou salle de gym, ou les deux ; bref, des corps parfaits dans le plus élégant des emballages... Et moi, mon petit bide et mon cul osseux, oh, je les aurais laissés me prendre et me jeter.
Et c'était un stock toujours renouvelé ; elle était parfois avec eux dans l'ascenseur, ou les guidant dans le couloir, mais je n'avais pas une once de jalousie. Au contraire : je la bénissais pour me donner à voir d'aussi beaux spécimens.
Et ma vie n'était pas idéale – contrairement à la leur ; et je suis resté longtemps fixé uniquement sur eux, parce que c'était la vision qui me faisait plaisir sur le coup, et plus tard le fantasme. Ils me tournaient la tête ; je n'étais pas très bien, buvais trop, ne sortais pas assez. Je commençais à me dire qu'on pouvait peut-être vivre au RSA jusqu'à la retraite, qu'il n'y avait pas de problèmes, et ces fantasmes...
Je ne sais pas. Je fantasmais sur l'inaccessible, à tellement de niveaux, et ça occupait – disons-le franchement – une grosse partie de mon temps. J'avais besoin de ça, ceci dit, besoin d'un moment d'abandon, d'être juste vil. Vider le verre jusqu'à la lie, avant de me relever, de faire les choses sérieusement, d'arrêter le laisser-aller. Ou au moins, réalistiquement, de le limiter.
Et je l'ai fait finalement, limiter le laisser-aller. Je ne sais pas si j'ai des regrets sur ces mois-là : je n'étais pas net, ça n'était pas très joli à voir, mais en même temps, il me le fallait. N'être qu'un gros porc quelques temps, à m'astiquer le monocle sur des mecs et une vie qui ne serait jamais la mienne. Visiter le fond du trou, profiter de la boue. Je jouissais dans ma fange.
C'est pour ça aussi – parce que j'étais tellement occupé à me branler sur mes problèmes – que je ne me suis pas arrêté sur ce qu'elle faisait, elle, avec eux. Il y avait un détail bizarre que je n'avais pas pu m'empêcher d'entendre, quand j'étais dans la salle de bain et qu'ils étaient dans la chambre : le lit grinçait, le mec grognait mais elle... Pas un bruit. Et les grincements continuaient, et les grognements jusqu'à devenir des couinements mais elle...
Rien. Pas un gémissement, pas un mot. Je ne me suis pas arrêté là-dessus au départ, mais progressivement je me suis rendu compte : elle ne leur donnait jamais rien. Pas dans le lit, pas dans l'ascenseur, pas lorsqu'ils l'embrassaient dans le couloir. Elle les laissait faire mais ne donnait aucun mot, aucun geste, aucun signe : sexuel, affectif, amical, rien.
Et puis... Elle était désirable, je suppose, mais à ce point ? Je me suis dit que c'était peut-être... son boulot. Dominatrice, ou un truc dans le genre. Mais la théorie ne tenait pas. Les types ne l'auraient pas collée autant dans l'ascenseur, par exemple.
Il y avait aussi la musique qui venait de par chez elle, et entre autres une chanson qui revenait régulièrement, quand elle était seule :
You think you are a man / But you are only a boy
You think you are a man / But you are only a toy
Et Brassens parfois : une jolie fleur dans une peau de vache... J'ai fini par me dire que c'était son sens de l'humour, ou ce qui s'en approchait.
Où trouvait-elle tous ces mecs, et qu'est-ce qu'elle en faisait ? Parce que c'était elle qui les jetait, au final. Je m'en doutais mais j'en ai eu la confirmation un soir, en rentrant, quand j'ai croisé l'un d'eux, vieux d'une semaine peut-être, assis en pleurs devant sa porte.
(Je ne lui ai pas dit bonsoir ; techniquement ça n'était pas un voisin, donc pas de courtoisies)
Et ce mec-là, beau brun digne d'une pub pour du parfum, trentenaire tardif, je l'avais vu quelques jours plus tôt, parfaitement à l'aise avec elle dans l'ascenseur, à savoir où poser ses mains pour être dans le juste assez – oh, je l'aurais laissé dans mon juste-assez ; ce mec-là, maintenant défait, la chemise froissée, à chialer comme un gosse. Et elle était à l'intérieur – j'ai entendu du mouvement ; et lui aussi, à la porte, il a bien dû l'entendre, savoir qu'elle était là. Mais non, juste à pleurnicher. Je suis sorti jeter les poubelles une heure après : toujours là.
J'arrivais à l'ascenseur quand elle lui a ouvert, finalement ; la porte de l'ascenseur se fermait donc je n'ai pas vu ou entendu grand-chose. Tout ce que je sais, c'est qu'en remontant des poubelles, j'ai croisé le mec qui sortait de l'immeuble, et il n'a jamais réapparu.
Moi, j'avais enfin trouvé un boulot correct, vaguement intéressant, et c'était pas mes affaires. Donc le manège a continué. J'y prêtais un peu plus attention et je voyais bien que les mecs changeaient progressivement à son contact, ils perdaient de leur assurance, de leur classe. Elle les rabaissait à mon niveau ; une part de moi, cruelle, se disait que je pourrais probablement attraper certains de ses restes. Mais non. Les voisins, pas mes affaires.
Un matin, un mec est sorti de chez elle et on s'est retrouvé ensemble dans l'ascenseur. Ça faisait plusieurs jours qu'elle le travaillait, il avait l'air un peu minable et j'ai été tenté de le prévenir, de lui dire : eh peut-être, cette fille, oublie. Puis il m'a regardé de haut pour retrouver sa contenance et du coup – tant pis pour lui. T'as raté ta chance, mec. Ta chance, et celle de tous ceux qui suivront.
Et pour être honnête, je me sentais de moins en moins attiré par eux. C'est comme si l’envoûtement était passé – surtout, j'avais trouvé un boulot, le sentiment que je pouvais faire quelque chose d'un peu utile. Alors tous ces mecs et leur fric, et leurs finances, ils n'étaient plus pour moi. Ils ne l'avaient jamais été, mais... Ce qu'il y avait d'interdit en eux pour moi, c'était un désir avec lequel je pouvais jouer, mais il ne m'animait plus.
Donc le ménage a continué, et j'ai laissé la voisine faire ce qu'elle faisait, sans même prétendre comprendre. C'était peut-être un truc sexuel, peut-être une méthode d'escroquerie bizarre : pas mes affaires. Juste les siennes, que je croisais trop confiantes ou déjà brisées, dans le couloir ou l'ascenseur.
Alors, quand on s'est retrouvé ensemble à monter dans l'ascenseur – elle était seule, dans ses fringues de personne normale –, j'ai juste dit mécaniquement :
« Bonsoir. »
Sans réaliser que je le disais avant elle, peut-être pour la première fois. Elle m'a regardé directement et a répondu :
« Bonsoir. »
Puis l'ascenseur est arrivé à notre étage, ding, porte ouverte, et elle a poursuivi :
« Eh, tu habites à côté de chez moi depuis combien de temps ? »
On était sorti dans le couloir et on se tenait là ; j'étais bien forcé de répondre :
« Six, sept mois, pourquoi ?
– Ça te dirait de passer prendre une bière ? Ça se fait, entre voisins. »
Règle numéro un : on ne socialise pas avec les voisins. Et c'est une briseuse d'homme – mon appartenance à la gente pédé devrait me rendre immune à ses charmes, et je n'ai aucune contenance à perdre auprès d'elle, mais quand même : mauvaise idée. Mon corps hurlait non, mon cœur était contre, mais ma bouche a hoché la tête... Alors je l'ai suivie jusqu'à sa porte, et dans son appartement.
Et... rien. Elle était sympa. On a parlé du quartier, de mon boulot, de choses et d'autres. C'était comme si elle cherchait juste un peu de compagnie. Tout était tranquille et je ne lui ai posé aucune question sur son boulot à elle, ou ce qu'elle faisait avec eux. J'ai compris à demi-mot que ça n'était pas tout à fait volontaire ; que c'était peut-être un petit peu politique... ?
Mais sinon on a juste parlé de tout et de rien. Je lui ai demandé ce qu'était ce morceau qui passait régulièrement – elle s'est excusée de si elle faisait du bruit, j'ai dit que c'était rien, et elle m'a répondu que c'était une reprise de la chanson d'untel par un autre groupe ; j'ai hoché la tête poliment et changé de sujet. Je ne connaissais pas.
Il a commencé à se faire tard et j'ai fait remarquer, très honnêtement, qu'il faudrait que j'aille dormir. Elle m'a souri, l'air de dire : oui, tu as raison, mène une bonne vie ; et m'a progressivement ramené à sa porte.
Sur le palier je me suis retourné. J'avais une question con quand même : ça fait des mois qu'on habite à côté l'un de l'autre, on vient de parler plusieurs heures et je ne connais même pas ton nom. Moi c'est, et toi ?
« Circé. »