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Les vampires sont tout sourire.
C'est là le début et la fin de leur description clinique : ils sont une bouche – gencives, langue, lèvres, dents – sur un crâne humain, sur un corps d'homme. Leur « visage » n'est que ce sourire. Il y manque les yeux, le nez, les oreilles ; il y manque les plis du front, l'élasticité des joues, les humeurs du menton.
Le premier vampire que j'ai tué cette nuit-là avait la courtoisie d'une peau humaine, posée sur le crâne et la mandibule. Mais même celle-ci n'était qu'une couche plastique sans expression – un masque de chair, peut-être littéralement. Le regard n'y lit rien —
Qu'on m'excuse si ce portrait est trop clinique.
Oh oui, qu'on m'excuse. Qu'on me pardonne si je sais déjà que vous ne comprendrez jamais tout à fait... L'image ne sera jamais la vision ; votre corps entier ne les verra jamais – vous n'aurez pas la rétraction de l'estomac, le frisson, l'abandon des jambes ; l'éblouissement obscur de la rétine et la déglutition interrompue ; la stupeur qui devient malaise, le malaise qui devient état d'être, chose éternellement sue – cette simple bouche, dans ce visage qui n'est pas.
Oh, vraiment, excusez-moi.
Le deuxième vampire que j'ai tué cette nuit-là n'avait même pas la prétention d'une peau. Les trois orifices du crâne – œil gauche, œil droit, nez – rappelaient différemment, presque plus directement, les traits qui lui manquaient. Ils offraient une abysse à contempler – mon dégoût en fut presque reconnaissant.
Vous hochez la tête – hum hum, vous vous dites. J'ai vu une fois un crâne ; j'ai vu une fois un cadavre. Je connais ce certain malaise, oh ce petit picotement déplaisant de ma conscience quand un corps n'est plus qu'un objet. Vous savez, j'avais ce professeur qui louchait – vous commencez ; et vous n'arrêterez pas.
Toujours à prétendre comprendre.
Vous voulez plus de détails ? Le troisième vampire que j'allais tuer cette nuit-là – pas d'orifice. Oh, ça vous titille, hein ? Un crâne lisse comme une peau. Et vous voyez le crâne ; moi, depuis longtemps, je ne vois plus que le sourire. Ils sont tout sourire, tout le temps.
Alors qu'on me pardonne lorsque je ne compris pas ce sourire-là.
J'étais au sol, agenouillé, l'attendant. Il m'avait jeté hors de la cuisine pour me faire visiter ce long buffet dans le salon ; j'y étais entré comme dans du beurre, y avais découvert une vaisselle brisée, enfoncée par endroits dans mon dos. M'étais extrait avec peine du meuble, n'ayant que la force d'attendre son prochain mouvement.
Il était resté dans la cuisine, patient. Il attrapa une des chaises renversées, presque comme pour la remettre en place ; il en brisa vite un pied, pieu de bois improvisé. Observa sa nouvelle arme, le sourire tourné vers elle – il me savait tombé – il me savait inoffensif. Il ôta quelques longues échardes du pieu, pour le rendre plus proprement pointu. Le travail fait, toujours patient, il se tourna vers moi.
J'ai cru qu'il souriait, content de son arme.
Il souriait pour me prévenir du coup fatal ; il était déjà dans le saut vers moi lorsque je compris enfin. Il visait le cœur. Je me décalai juste assez pour ressentir l'embout – moins mortel, non moins douloureux – s'installer sous mon épaule gauche. Je restai sous le choc. Le choc que mon système nerveux réclamait pour accepter et comprendre cette souffrance ; mais aussi, surtout… le choc qu'il ait voulu me tuer.
Vous haussez les sourcils. Oh excusez-moi, bien sûr ; encore une fois vous ne comprenez pas. Les deux vampires que j'ai tués cette nuit-là – ils n'ont jamais cherché à me tuer de cette façon. Chercher à me blesser, certainement, à m'amener jusqu'à l'inconscience, à fatiguer la vie en moi jusqu'à la frontière de la mort : oui. Mais m'attaquer d'une façon si directe, viser la mort brutale ? Jamais.
Le troisième vampire m'avait seulement prévenu, par son sourire.
Et maintenant il reprenait le jeu normal ; moi toujours à genoux, lui une main agrippée sur mon épaule saine, l'autre sur son pieu, appuyait patiemment, laissant la douleur s'enfoncer, l'évanouissement me tenter. Celui-ci me tuerait-il si je perdais conscience ? Je savais que c'était un risque que je ne pouvais pas prendre.
La règle fondamentale ne pouvait pas avoir changé.
Si je ne meurs pas, je finis par les tuer. Ma chasse se fait par la résistance : je suis leur proie jusqu'à avoir survécu assez longtemps ; je souffre, jusqu'à avoir l'opportunité de tuer ce vampire-là. Ma seule force face à eux est ma volonté de vivre : j'avais tué le premier vampire ainsi, cette nuit-là, et le second vampire. J'allais tuer le troisième de la même façon.
Mon supplice l'occupait entièrement. C'était l'opportunité ; j'avais l'arme sur moi, je pouvais anticiper mon geste – tant que je ne flanchais pas, tant que ma décision de tuer restait complète et vive malgré toute douleur, toute fatigue... Le coup porterait. Alors je fis ce que le dernier geste de ma survie demandait de moi : j'attrapai de mon bras libre l'assiette brisée la plus tranchante dans mon dos et – avant qu'il n'ait pu rien savoir – l'égorgeai, poussai, le guillotinant à demi ; pleinement.
Le sourire est tombé à côté du corps, avec le crâne sans orifice qui vous plaît tant.
J'ai le temps de rêver au repos ; mais je sais déjà que le quatrième vampire que je tuerai cette nuit-là existe. Il est loin encore. Tôt ou tard nous nous rencontrerons, et j'espère simplement que les règles n'auront pas plus changé ; que tout reposera toujours, ultimement, sur ma volonté de vivre.
Et ma nuit continue pendant que vous, oh vous, passez vos journées.