Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: barnacle le 30 Novembre 2015 à 21:58:00

Titre: Oh, qu'on me pardonne
Posté par: barnacle le 30 Novembre 2015 à 21:58:00
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


   Les vampires sont tout sourire.
   C'est là le début et la fin de leur description clinique : ils sont une bouche – gencives, langue, lèvres, dents – sur un crâne humain, sur un corps d'homme. Leur « visage » n'est que ce sourire. Il y manque les yeux, le nez, les oreilles ; il y manque les plis du front, l'élasticité des joues, les humeurs du menton.
   Le premier vampire que j'ai tué cette nuit-là avait la courtoisie d'une peau humaine, posée sur le crâne et la mandibule. Mais même celle-ci n'était qu'une couche plastique sans expression – un masque de chair, peut-être littéralement. Le regard n'y lit rien —
   Qu'on m'excuse si ce portrait est trop clinique.
   Oh oui, qu'on m'excuse. Qu'on me pardonne si je sais déjà que vous ne comprendrez jamais tout à fait... L'image ne sera jamais la vision ; votre corps entier ne les verra jamais – vous n'aurez pas la rétraction de l'estomac, le frisson, l'abandon des jambes ; l'éblouissement obscur de la rétine et la déglutition interrompue ; la stupeur qui devient malaise, le malaise qui devient état d'être, chose éternellement sue – cette simple bouche, dans ce visage qui n'est pas.
   Oh, vraiment, excusez-moi.

   Le deuxième vampire que j'ai tué cette nuit-là n'avait même pas la prétention d'une peau. Les trois orifices du crâne – œil gauche, œil droit, nez – rappelaient différemment, presque plus directement, les traits qui lui manquaient. Ils offraient une abysse à contempler – mon dégoût en fut presque reconnaissant.
   Vous hochez la tête – hum hum, vous vous dites. J'ai vu une fois un crâne ; j'ai vu une fois un cadavre. Je connais ce certain malaise, oh ce petit picotement déplaisant de ma conscience quand un corps n'est plus qu'un objet. Vous savez, j'avais ce professeur qui louchait – vous commencez ; et vous n'arrêterez pas.
   Toujours à prétendre comprendre.
   Vous voulez plus de détails ? Le troisième vampire que j'allais tuer cette nuit-là – pas d'orifice. Oh, ça vous titille, hein ? Un crâne lisse comme une peau. Et vous voyez le crâne ; moi, depuis longtemps, je ne vois plus que le sourire. Ils sont tout sourire, tout le temps.
   Alors qu'on me pardonne lorsque je ne compris pas ce sourire-là.
   J'étais au sol, agenouillé, l'attendant. Il m'avait jeté hors de la cuisine pour me faire visiter ce long buffet dans le salon ; j'y étais entré comme dans du beurre, y avais découvert une vaisselle brisée, enfoncée par endroits dans mon dos. M'étais extrait avec peine du meuble, n'ayant que la force d'attendre son prochain mouvement.

   Il était resté dans la cuisine, patient. Il attrapa une des chaises renversées, presque comme pour la remettre en place ; il en brisa vite un pied, pieu de bois improvisé. Observa sa nouvelle arme, le sourire tourné vers elle – il me savait tombé – il me savait inoffensif. Il ôta quelques longues échardes du pieu, pour le rendre plus proprement pointu. Le travail fait, toujours patient, il se tourna vers moi.
   J'ai cru qu'il souriait, content de son arme.
   Il souriait pour me prévenir du coup fatal ; il était déjà dans le saut vers moi lorsque je compris enfin. Il visait le cœur. Je me décalai juste assez pour ressentir l'embout – moins mortel, non moins douloureux – s'installer sous mon épaule gauche. Je restai sous le choc. Le choc que mon système nerveux réclamait pour accepter et comprendre cette souffrance ; mais aussi, surtout… le choc qu'il ait voulu me tuer.
   Vous haussez les sourcils. Oh excusez-moi, bien sûr ; encore une fois vous ne comprenez pas. Les deux vampires que j'ai tués cette nuit-là – ils n'ont jamais cherché à me tuer de cette façon. Chercher à me blesser, certainement, à m'amener jusqu'à l'inconscience, à fatiguer la vie en moi jusqu'à la frontière de la mort : oui. Mais m'attaquer d'une façon si directe, viser la mort brutale ? Jamais.
   Le troisième vampire m'avait seulement prévenu, par son sourire.
   Et maintenant il reprenait le jeu normal ; moi toujours à genoux, lui une main agrippée sur mon épaule saine, l'autre sur son pieu, appuyait patiemment, laissant la douleur s'enfoncer, l'évanouissement me tenter. Celui-ci me tuerait-il si je perdais conscience ? Je savais que c'était un risque que je ne pouvais pas prendre.

   La règle fondamentale ne pouvait pas avoir changé.
   Si je ne meurs pas, je finis par les tuer. Ma chasse se fait par la résistance : je suis leur proie jusqu'à avoir survécu assez longtemps ; je souffre, jusqu'à avoir l'opportunité de tuer ce vampire-là. Ma seule force face à eux est ma volonté de vivre : j'avais tué le premier vampire ainsi, cette nuit-là, et  le second vampire. J'allais tuer le troisième de la même façon.
   Mon supplice l'occupait entièrement. C'était l'opportunité ; j'avais l'arme sur moi, je pouvais anticiper mon geste – tant que je ne flanchais pas, tant que ma décision de tuer restait complète et vive malgré toute douleur, toute fatigue... Le coup porterait. Alors je fis ce que le dernier geste de ma survie demandait de moi : j'attrapai de mon bras libre l'assiette brisée la plus tranchante dans mon dos et – avant qu'il n'ait pu rien savoir – l'égorgeai, poussai, le guillotinant à demi ; pleinement.
   Le sourire est tombé à côté du corps, avec le crâne sans orifice qui vous plaît tant.
   J'ai le temps de rêver au repos ; mais je sais déjà que le quatrième vampire que je tuerai cette nuit-là existe. Il est loin encore. Tôt ou tard nous nous rencontrerons, et j'espère simplement que les règles n'auront pas plus changé ; que tout reposera toujours, ultimement, sur ma volonté de vivre.
   Et ma nuit continue pendant que vous, oh vous, passez vos journées.
Titre: Re : Oh, qu'on me pardonne
Posté par: Ancre le 30 Novembre 2015 à 22:42:04
Un vampire qui cherche à tuer un tueur de vampires avec un pieu, oui tu es pardonné.

Une tranche de vie, ou plutôt un tranchant de vie bien sanguinolent.

Trois crânes au guide Glauque et Mytho.
Titre: Re : Oh, qu'on me pardonne
Posté par: Honnirique le 01 Décembre 2015 à 19:01:22
Sympathique petit "témoignage". Je n'ai pas grand chose à dire sur la forme, c'est bien fait. L'absence de visage donne à tes vampires un côté assez "malsain" et l'idée de les réduire à leur sourire, tant au niveau du physique que du mode d'expression, est intéressante. Le narrateur semble obsédé par certains détails (sourire, mode opératoire) et laisse le reste dans l'ombre.
Titre: Re : Oh, qu'on me pardonne
Posté par: Megadonut le 01 Décembre 2015 à 19:07:25
Salut !
Très sympa ce texte !
Tu nous plonge bien dans ton récit, ma forme est bien travaillée, le fond est super... (je crois que j'adore ton style d'écriture  :coeur:)
Sinon, la seule petite chose qui m'a manquée, c'est dans la description du vampire que tu nous fait au début : tu nous fais une super description, mais j'ai trouvé qu'il manquait un truc.
Les vampires, quand ils se regardent dans un miroir, n'ont pas de reflet. Tu aurais pu rajouter cet élément pour prouver qu'ils n'ont pas d'âme, car ils ne se reflètent pas...
Après, c'est juste un plus, ton texte est déjà très bien comme ça...
Bonne continuation !
Titre: Re : Oh, qu'on me pardonne
Posté par: barnacle le 01 Décembre 2015 à 20:27:12
Merci pour vos retours :)
Un détail que je n'ai pas partagé est que je m'étais donné comme contrainte un peu aléatoire d'écrire suivant une structure prédéfinie (au niveau alternance paragraphe d'une phrase/paragraphe normal), d'où l'obligation de faire du concentré plutôt que de m'étendre. Ce qui honnêtement m'arrangeait et me plaisait plus de toutes façons.
Titre: Re : Oh, qu'on me pardonne
Posté par: SoDeb le 02 Décembre 2015 à 22:17:46
Alors ce n'est pas du tout mon style de lecture, mais (étonnamment donc) j'ai bien aimé.
J'ai lu ton texte hier je crois (ou avant-hier, bref), mon avis général est plutôt très positif, mais j'avais quelques remarques, de mémoire, alors je reprends la lecture et je te mets tout au fur et à mesure :

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Mais même celle-ci n'était qu'une couche plastique sans expression – un masque de chair, peut-être littéralement. Le regard n'y lit rien –
Bon je sais, le tiret c'est un peu ta marque de fabrique, mais celui-là me gêne, probablement à cause du point au milieu de l'incise. On peut faire ça ? (C'est une vraie question)

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L'image ne sera jamais la vision ; votre corps entier ne les verra jamais – vous n'aurez pas la rétraction de l'estomac, le frisson, l'abandon des jambes ; l'éblouissement obscur de la rétine et la déglutition interrompue ; la stupeur qui devient malaise, le malaise qui devient état d'être, chose éternellement sue – cette simple bouche, dans ce visage qui n'est pas.
Bon, désolée, mais pareil ici, ton incise, outre le fait qu'elle soit bien longue, me gêne à cause des points virgule au milieu, et puis aussi, la suite de la phrase, après l'incise, ne va pas avec le début.
Enfin je fais ma pénible, mais je crois que tu es hyper calé en syntaxe et en grammaire, alors peut être que je me trompe complètement...

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Ils offraient une abysse à contempler – mon dégoût en fut presque reconnaissant.
J'adore cette phrase, tout particulièrement le reconnaissant en italique. C'est savoureux.

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Vous hochez la tête – hum hum, vous vous dites. J'ai vu une fois un crâne ; j'ai vu une fois un cadavre. Je connais ce certain malaise, oh ce petit picotement déplaisant de ma conscience quand un corps n'est plus qu'un objet. Vous savez, j'avais ce professeur qui louchait – vous commencez ; et vous n'arrêterez pas.
J'aime beaucoup

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Il m'avait jeté hors de le cuisine
la cuisine

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l'égorgeai, poussai, le guillotinant à demi ; pleinement.
Cette phrase me perturbe, c'est le "à demi ; pleinement"
D'un côté je perçois ce que tu veux dire, de l'autre j'ai cette petite voix dans ma tête qui dit "faudrait savoir, à demi ou pleinement ?" et c'est énervant...

Un joli texte, si je puis dire...
Titre: Re : Oh, qu'on me pardonne
Posté par: barnacle le 02 Décembre 2015 à 22:49:26
Merci SoDeb. Tu as raison de critiquer mes incises, c'est un peu mon "truc" justement oui, donc j'en abuse parfois un peu.
Le problème, je crois, est que ça rend les choses confuses. Je t'explique ma version des deux cas :
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Mais même celle-ci n'était qu'une couche plastique sans expression – un masque de chair, peut-être littéralement. Le regard n'y lit rien –
L'incise est fermée avec le point.
Le deuxième tiret est un usage rare, et honnêtement je crois exclusif à la ponctuation anglaise (les seules références que j'y ai trouvé sont en anglais (http://grammarist.com/grammar/emdash/)), pour marquer une interruption, une rupture dans un dialogue (ici le dialogue implicite narrateur-lecteur, ce qui complique encore les choses). C'est une version plus brutale des trois points de suspension.
Mais c'est vrai que c'est vraiment d'un usage rare, peut-être techniquement incorrect avec la ponctuation française, donc il faudrait que je me demande à quel point ça en vaut la peine.
Et je me rends compte qu'il n'a même pas la bonne longueur (— contre –), donc tu avais vraiment raison de le pointer.

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L'image ne sera jamais la vision ; votre corps entier ne les verra jamais – vous n'aurez pas la rétraction de l'estomac, le frisson, l'abandon des jambes ; l'éblouissement obscur de la rétine et la déglutition interrompue ; la stupeur qui devient malaise, le malaise qui devient état d'être, chose éternellement sue – cette simple bouche, dans ce visage qui n'est pas.
Pour moi le point-virgule ferme la première incise (et les règles de ponctuation que je trouve (http://www.btb.termiumplus.gc.ca/redac-chap?lang=fra&lettr=chapsect6&info0=6.10) semblent confirmer que c'est correct). La seconde incise commence ensuite normalement à "– cette simple bouche".
Mais encore une fois, si ça complique trop la lecture, est-ce vraiment la peine ?
(et il faudrait vraiment que je m'achète un bouquin sur les règles de ponctuation etc - parce que je ne suis pas hyper-calé, justement).

edit : et pour le à demi ; pleinement. Je vais réfléchir à mettre des points de suspension à la place du point-virgule, ça sera sans doute mieux.
Titre: Re : Oh, qu'on me pardonne
Posté par: SoDeb le 02 Décembre 2015 à 23:02:03
Merci pour tes lumières.
Pour ton premier cas, effectivement je n'ai jamais rencontré pareille chose. A toi de voir si ça vaut la peine, mais si le lecteur passe à côté je trouve ça dommage.
Pour le second cas, je comprend mieux. Ce qui m'a induit en erreur c'est qu'après le point virgule tu continues avec une structure et un sens proche de l'incise. Et ce n'est pas si gênant pour la lecture.