Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Angy le 26 Novembre 2015 à 17:16:27

Titre: La fuite sans fin
Posté par: Angy le 26 Novembre 2015 à 17:16:27
Bonjour à tous,
Je me suis inscrite ici il y a quelques mois mais je n'ai pas beaucoup eu le temps (ou plutôt pris le temps) d'écrire.
Après m'être un peu secouée je fais donc un come back  8) alors n'hésitez pas à vous lâcher sur les commentaires.
A bientôt


La fuite sans fin

Allongée sur le dos, j'ouvre les yeux dans une douleur atroce. Mon cerveau ankylosé peine à se mettre en marche. J’observe les formes dessinées par les rayons du soleil matinaux sur le plafond, elles ne me rappellent rien de connu. En tournant légèrement la tête sur la gauche, j'aperçois vaguement une armoire blanche qui me confirme que je ne suis pas chez moi. J'ai beau cligner des yeux, je ne distingue rien de familier dans la pénombre de la minuscule pièce où je me trouve. Par réflexe, je tends le bras à la recherche d'un interrupteur. Sans grande surprise, ma main ne rencontre qu'un mur lisse et froid.
« Où suis-je ? »
J'ai formulé ma question à voix basse. Sans attendre de réponse, je fais la liste des informations dont je dispose. Aucun souvenir précis de la veille ne me remonte en mémoire, je suis dans le brouillard total. Les seuls indices dont je dispose sont un lancinant mal de tête qui m'empêche de réfléchir et une grande difficulté à faire fonctionner mes jambes. Il me faut quelques minutes et une volonté de fer pour me glisser hors des draps. La bonne nouvelle est que je suis habillée, la moins bonne est que je porte une affreuse chemise de nuit. Déboussolée, je décide de faire abstraction de ce détail pour l'instant. J'avance à tâtons vers la porte de la chambre dans l'espoir d'y trouver un interrupteur.

Lorsque j'actionne le bouton, la lumière me frappe comme une gifle en plein visage et me laisse encore plus sonnée. Je porte mes mains en visière pour détailler les trois néons qui sont au dessus de ma tête. La blancheur de la pièce et sa disposition ne laissent pas de place au doute, je suis dans une chambre d'hôpital. Dans un état second, je tâte mes jambes du bout des doigts. Elles sont lourdes et douloureuses mais il n'y a pas de plaies ou de bandages. Pareil pour le reste de mon corps qui ne présente pas davantage de blessures visibles. Méthodique, j'exclus donc la thèse de l'accident et poursuis mes investigations.
« Une crise cardiaque peut-être ? Un malaise ? »
Ça me paraît peu probable, j'ai une santé de fer et j'approche à peine la cinquantaine. Mes parents sont encore en vie malgré des problèmes de hanche, de digestion et quelques infections sans gravité. J'ai bien une vieille tante qui perd un peu la tête et un oncle qui a un cancer mais il a toujours fumé comme un pompier. Aucune de ces pistes ne m'aide vraiment.

Je ne peux pas rester les bras ballants, il faut que je comprenne ce que je fais ici. Je détaille l'unique armoire de la pièce et ouvre quelques tiroirs sans intérêt. Ils ne contiennent que des vêtements vieillots qui ne m’appartiennent pas. Dans une boite en carton, je découvre un ordinateur qui n'a visiblement jamais été déballé. Je suis à l'hôpital mais sans souvenir ni blessure, dans la chambre de quelqu'un d'autre de surcroît. Chaque nouvelle découverte apporte un lot encore plus important de questions. Un sentiment d'angoisse commence à me broyer les côtes, j'ai du mal à respirer. Alors que je m'approche du lit d'un pas lent pour m'y asseoir, un autre détail me frappe.
« Où sont les machines ? Et les bips ? »
Bien que cet endroit ressemble à un hôpital, ça n'en est définitivement pas un. Il y a bien les néons, le lit médicalisé mais il manque tout l'équipement qui accompagne habituellement les malades. L'angoisse a fait place à une peur panique, je transpire à grandes eaux. Tout dans cet endroit me rend mal à l'aise. Tous mes voyants d'alerte sont passés au rouge. Plus je les regarde, plus je me sens menacée par ces inquiétants murs blancs. Je tends l'oreille mais aucun son ne me parvient. Un frisson me parcours le dos et monte se loger dans la moiteur de ma nuque.

Je repère mon sac à main sur une chaise, il est sacrément abîmé mais je suis trop heureuse de voir un objet familier pour m'en soucier. Je fouille frénétiquement à la recherche de mon porte-feuille et de son contenu. La première chose que j'y trouve est la photo de mes deux fils. Elle a été prise il y a quelques années à peine mais ils ont déjà bien grandi. L'aîné a été rattrapé par l'adolescence et son frère, qui ne voulait pas être en reste, l'a rejoint dans sa rébellion. Une certaine distance s'est installée entre nous mais ce n'est qu'une période transitoire,  je sais qu'ils ont toujours besoin de leur maman. D'un seul coup, je ne peux plus penser à autre chose qu'à mes garçons. A cet instant précis, je n'ai qu'une seule certitude en tête, je dois les retrouver.
« Il faut que je sorte d'ici. »
Cette fois je n'ai pas chuchoté, j'ai parlé d'une voix forte et décidée.
 
J'entends des pas dans le couloir, c'est le moment ou jamais d'agir. Je n'hésite pas une seule seconde, j'ouvre l'armoire une nouvelle fois pour enfiler le long manteau beige et une paire de chaussures. Mon instinct a pris le dessus, il a fait stopper les tremblements et mène la danse. Sous le coup de l'adrénaline, je tire les rideaux pour évaluer mes possibilités de fuite. La chance est avec moi, je suis au rez de chaussé et je n'ai qu'à enjamber la fenêtre pour atterrir sur un parking désert. Je sais déjà où je vais aller, je vais rejoindre ma maison et mon mari. Lui pourra m'expliquer ce qui se passe, il sait toujours quoi faire. Dans mon dos, j'entends la porte de la chambre s'ouvrir. Je suis déjà dehors, je ne me retourne pas. J’accélère le pas pour rejoindre la route sans me retourner.

Dans la précipitation, je n'ai pas eu le réflexe de prendre mon sac à main avec moi. J'ai juste glissé la photo de mes enfants dans une des poches du manteau. Je la frôle du bout des doigts pour me donner du courage. Un tas de questions se bousculent dans mon esprit mais je concentre mon attention sur la suite de mon plan. Je n'ai pas d'argent, j'exclus donc les transports en commun des possibilités de fuite. Je ne suis pas habillée pour faire du stop, j'ai une dégaine à effrayer le plus charitable des conducteurs. J’aperçois un taxi garé à quelques mètres, le chauffeur à l'air de s'ennuyer ferme. Je masque mon angoisse derrière un sourire et l'approche d'un pas qui se veut léger. Je ne dois pas l'effrayer, j'ai l'intime conviction qu'il est ma meilleure chance de fuir cet endroit avant que l'on me rattrape. Heureusement pour moi, il ne respire pas l'intelligence et n'oppose aucune objection lorsque je lui demande s'il est libre. Je monte à l'arrière et lui donne mon adresse en songeant que je le paierai plus tard, lorsque j'aurai retrouvé les miens et fait la lumière sur ce qui m'arrive.

J'ai les yeux fixés sur l’horloge du tableau de bord, les minutes ne pourraient pas s'écouler plus lentement. Je n'arrête pas une seule seconde de cogiter mais je n'ai toujours pas l'ombre d'une explication qui tienne la route. J'ai tout envisagé, même le complot et l'enlèvement. Ça pourrait être crédible si j'étais quelqu'un d'important mais ce n'est pas le cas. Quand je distingue enfin mon quartier, un sourire se dessine sur mon visage pour la première fois de la journée. Je me sens légère lorsque j'indique au chauffeur l'endroit où se garer. Je tente de l'amadoué pour gagner quelques précieuses minutes.
- J'ai oublié mon porte feuille à l'intérieur, j'arrive tout de suite mentis-je.
- Bien sûr madame me répond-t-il simplement.
L'opération est beaucoup plus simple que prévu. Il fait le tour de la voiture pour m'ouvrir la portière et m'offre son bras. D'abord surprise, je finis par accepter son aide pour me lever. Mes douleurs se sont réveillées et entravent mes mouvements. Un doute s'insinue en moi pendant un bref moment.
« Comment sait-il que j'ai mal aux jambes ? »
- Pardon madame ?
- Rien rien, je me parle à moi-même.

Il m'accompagne sur le pas de la porte, je lui signale que j'ai également laissé mes clés à l’intérieure. Un peu agacé, il tend un de ses doigts boudiné vers la sonnette. Je me mets sur la pointe des pieds pour regarder par la fenêtre du salon. A mon grand soulagement, je distingue du mouvement à travers les voilages. Je me penche davantage pour découvrir une femme que je ne connais pas qui se lève du canapé. C'est la douche froide. Je serre le bras du chauffeur de taxi alors que le sang quitte mon visage. Mes genoux tremblent sous le choc de cette vision, je retiens mon souffle.
- Ça ne va pas madame, vous n'allez pas faire un malaise quand-même ? Me demande-t-il soucieux.
La femme que j'ai aperçue quelques secondes plus tôt ouvre la porte. Elle sourit au chauffeur puis se fige en me voyant. Nous passons un long moment à nous dévisager. Je peux dire à son attitude qu'elle sait exactement qui je suis. De mon côté, je suis persuadée de n'avoir jamais croisé cette grande blonde d'une quarantaine d'année qui était assise sur mon canapé.
- Qui êtes vous ? Où est mon mari ? Hurlais-je.
J'ai brisé le silence avec une violence que je ne me connaissais pas. J'ai peur, j'ai mal, je ne comprends pas ce qui se passe. J'ai envie de me ruer sur elle, de la frapper pour lui faire avouer ce qu'elle sait. Il faut qu'elle bouge, qu'elle dise quelque chose, qu'elle mette fin à mon supplice. Au lieu de ça, elle sort calmement un téléphone portable de sa poche et compose un numéro. D'une voix calme, elle annonce à son interlocuteur :
- Chéri, il faut que tu rentres. Ta mère s'est encore échappée de la maison de retraite. 
Titre: Re : La fuite sans fin
Posté par: Edma le 26 Novembre 2015 à 19:34:43
J'ai vraiment bien aimé ton texte.
Contrairement à Champdefaye, j'ai vraiment été surprise par la fin. Je ne m'attendais pas vraiment à ça.
Je pensais que la personne allait se réveiller d'un mauvais rêve ou quelque chose comme ça.

Tu écris bien et de manière fluide. J'avais l'impression d'y être.

Bravo !
Titre: Re : La fuite sans fin
Posté par: Pandothiel le 26 Novembre 2015 à 22:44:11
Joli texte, bien mené tout du long ! Je ne m'attendais pas à la fin, j'ai pensé à la thèse du coma
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Par contre il me semble avoir repéré quelques petites fautes :
Citer
j'exclue
j'exclus
Citer
sans souvenirs ni blessures
Si il n'y en a pas, il ne faut pas de s, comme il n'y en a pas plusieurs. Du moins c'est ce qu'on me dit tout le temps !
Citer
Une certaine distance s'est installé
installée
Citer
La femme que j'ai aperçu
aperçue
Citer
Ta mère s'est encore échappé
échappée

C'est fou, en relisant le texte je me rends compte qu'il y a beaucoup de petits détails qui laissent supposer la fin, mais j'ai été incapable de les voir... C'est frustrant, et très bien joué à la fois !
Titre: Re : La fuite sans fin
Posté par: Angy le 27 Novembre 2015 à 10:04:21
Merci pour vos commentaires, je suis contente d'avoir réussi à piéger quelques uns d'entre vous ;)
Je n'avais pas pensé à la thèse du coma mais c'est vrai que ça colle aussi au début... Intéressant !