Salut lecteur !
Ce texte est une bulle. Mes bulles sont des scènes solitaires dont tu ne sauras rien de plus que ce que les personnages en diront. Tu entres dans un instant – une bulle – de leur vie. Ils ne répondront pas à tes questions, ne t'aideront pas à comprendre. Et ce même si ce texte bénéficie d'une seconde partie. Tu es averti.
Une bonne lecture à toi !
Dernière réécriture : 2025.05.16
JUSTE UN CAFÉ
PARTIE I
Face à moi, la créature gémissait de douleur, en appelait à ma pitié. Le poison coulait dans ses veines ; rapide. Mortel. Au fond de ses prunelles, j’en discernai le serpent d’argent et souris : il poursuivait sa course à l’intérieur de son cerveau. Ses souvenirs devaient maintenant se mêler en une masse informe. À mesure que mon reptile progressait, images, sons, odeurs ou goûts, tous ses sens s’entremêlaient à son supplice pour mieux disparaître et ne laisser qu’une coquille vide. Dans un dernier sursaut, il s’éteignit. Son regard vitreux me fixait, m’obligeait à une culpabilité que je ne ressentais nullement.
— Quelle cruauté.
Des mots prononcés sans animosité. Je replaçai la fiole vide à ma ceinture où d’autres attendaient leur heure et me relevai vers le démon à visage humain. Il arborait un sourire affable, presque charmeur.
— Cette vie – cette mort – est la seule que je connaisse, soupirai-je. Aujourd’hui, elle m’a aidée à me venger de Jason.
— On dit souvent que la vengeance se mange froid.
— Je l’ai préférée rapide.
» Ce soir-là, je devais dîner chez mes parents. J’ai déposé mes clés dans la corbeille d’osier sur le secrétaire. Ça sentait le poulet à la moutarde. Mais pourquoi je vous dis tout ça ? m’étonnai-je.
Il ne répondit pas ; ne bougea pas non plus. Il sembla attendre la suite :
— Par politesse pour ma mère, j’ai retiré mes chaussures. Soudain, un bruit m’a inquiétée : un tabouret brisé. Ma mère tombe souvent, à cause de problèmes à sa jambe gauche, et j’ai cru… C’était pire.
» Je n’ai pas tout de suite vu. Sur l’îlot central de la cuisine, un bouquet de roses fraîches dans un vase en verre avec un énorme ruban autour. Mon père adore offrir des fleurs à ma mère. Plein de vases, remplis de bouquets frais, de toutes les couleurs dans toutes les pièces de la maison.
Je me remémorai cet instant où je passai de la douceur à l’horreur :
— J’ai d’abord entendu une succion. Vous, moi, nous connaissons ce son si distinctif du monde des démons.
— Une goule, me confirma-t-il.
— Une goule…j’ai contourné le bar. Pétrifié d’effroi, le regard de ma mère a cherché de l’aide jusqu’au dernier moment. Mon père, les membres désarticulés, la surplombait, dévorait ses chaires. J’ai tout de suite compris : Jason avait transformé mon père en goule.
Mes parents s’aimaient. Ils se disputaient parfois, mais jamais mon père n’aurait touché un cheveu de ma mère, encore moins dévorée vivante.
— Il m’a vue et m’a attaquée.
— L’instinct des goules n’est pas de manger, énonça le démon. Ils aiment tuer et ne mangent qu’en attendant une autre victime, humain ou démon.
J’acquiesçai :
— Jason a pensé que je n’oserais pas. J’ai saisi un couteau posé là. Mon père, dans sa folie, s’est planté dessus : la lame en plein dans sa poitrine. Il s’est effondré. C’était fini.
— Vous êtes épuisée, remarqua-t-il. Le jour se lève et je me dirigeais vers notre café local quand je vous ai vue. Souhaitez-vous m’accompagner ? Je vous offre le remontant.
Je l’observai avec une méfiance non dissimulée. Il ne ressemblait pas à Jason, ne possédait pas son regard de braise, faussement joyeux et amoureux. Il se tenait là, le port noble, habillé d’un costume lisse et parfait. D’une poche sur son cœur dépassait un mouchoir rouge sombre. Ses deux mains gantées posées l’une sur l’autre serraient le manche d’une canne raffinée.
— Je dois rentrer, m’esquivai-je. La police doit me chercher pour obtenir des réponses, et mes parents méritent des funérailles. Ils ont besoin de moi.
— Vous savez comme moi que l’Ordre dissimulera la goule aux autorités et protègera votre implication. Vous êtes une chasseuse de l’Ordre, après tout, me rappela-t-il. Je vous fais le serment qu’il ne s’agit que d’un café, dont vous pourrez repartir en toute sérénité.
Il s’inclina et tendit le bras vers moi. Juste un café. Je me répétai cette phrase, comme si elle recelait une vérité non énoncée que je ne parvenais pas à saisir. Je glissai ma main qu’il serra dans le creux de son coude. Il m’entraîna loin du cadavre de Jason qui se transforma en une fine poussière, portée par la brise matinale. Les démons et leur sens de la mise en scène ; même dans la mort…
Mon étonnant cavalier me conduisit au travers de rues encore endormies, attentif à tous ces détails qu’il connaissait par cœur. Ici, il me montra une dalle dont le coin dépassait ; là, deux brins d’herbes folles.
Un moineau guetteur sonna l’alerte à ses comparses : M. le chat se baladait sur les toits à la recherche de son petit-déjeuner. La scène me tira un sourire. Je me sentis un peu moineau, sauf que le félin avait déjà posé ses crocs sur mon cou fragile. Un raclement de gorge :
— J’en oublie mes bonnes manières, se rappela le démon. Laissez-moi donc me présenter : Jean-Charles de Montesque, comte légitime de cette petite bourgade. Je produis souvent cet effet sur les gens, rit-il à mon air stupéfait. De par mon statut, hérité de l’époque des propriétaires terriens, je possède une majorité des bâtisses de cette ville.
— Les habitants ne se sont jamais rebellés ?
— J’ai survécu aux nombreuses révolutions qu’a connu notre pays sans mutinerie. Je compte bien à ce que cela continue. J’aime mon confort et n’éprouve aucun plaisir dans la souffrance et la mort, comme nombre de mes semblables.
— L’Ordre autorise cette situation ?!
— Je vis encore.
— Une dernière question : votre âge avancé ne dérange personne ici ?!?
Il ne répondit pas, son regard hilare. Nous nous trouvions devant le café. Ses murs en pierres apparentes et sa vitrine ornée de frises rouges aux motifs fermiers, il offrait une image champêtre accueillante. Le compte ouvrit la porte et s’écarta pour me laisser entrer la première.
Au bar, une jeune fille fredonnait, concentrée à ranger les arrivages. Ses premiers clients, deux amis à la barbe grisonnante, nous adressèrent un regard détendu avant de reprendre leur partie d’échecs. Notre hôtesse leva les yeux vers nous et son sourire me charma :
— Monsieur le Comte ! Nous nous demandions quand vous arriveriez. Je vous laisse vous installer avec votre amie.
— Merci bien, Marguerite.
Monsieur le Comte me conduisit vers une table isolée et tira ma chaise pour me permettre de m’installer. Marguerite revint vers nous :
— Comme à votre habitude, Monsieur ?
— Comme à mon habitude, Marguerite.
— Madame ?
— Un thé. Peu m’importe le parfum : pas de sucre, ni de lait. Merci.
— Très bien.
Elle retourna à son comptoir. Le comte me fixait, pensif. Je n’aimais pas attirer l’attention, surtout celle des démons depuis Jason.
— Qu’allez-vous faire ensuite ?
Sa question me prit de court. J’ignorais encore les répercussions à court terme du meurtre de mes parents. L’Ordre m’avait permis de tuer Jason. Le reste attendait.
— Je doute de continuer ma mission de chasseuse, vu les circonstances.
— Ils n’accepteront aucune reddition.
— Je trouverai une idée, soupirai-je.
Marguerite revint vers nous. Elle posa devant moi une ravissante tasse de porcelaine. Un nouveau client entra et elle nous oublia aussitôt : elle se dirigea vers le jeune homme avec un immense sourire. Il lui embrassa la joue avant de s’installer au comptoir. Je repris :
— Embrocher son père est une expérience que je ne souhaite à personne, même mon pire ennemi.
» Des fois, j’aimerais m’éloigner de cette vie, connaître cette simplicité, admis-je avec un regard pour les autres clients. Me lever le matin sans cette peur de découvrir mes proches morts par ma faute. Retrouver les mêmes visages, leur sourire. Boire un thé et raconter ma soirée de la veille.
J’y trempai à peine mes lèvres. Le comte suivit mon regard, comprit mon ressenti.
— Peut-être le pourriez-vous. Je reste un démon aux yeux de l’Ordre, m’expliqua-t-il. Prétextez surveiller mes agissements, installez-vous en ville ; vivez cette vie paisible.
— Merci… Je dois déjà affronter la conséquence de mes erreurs. J’aimerais croire en vous – vraiment –, mais je me suis fiée à Jason et il a brisé ma vie.
Furtive, la déception passa dans son regard. Il but une gorgée avant de me demander :
— Quel est votre nom ?
Un nœud se forma dans mon ventre. Il dut deviner ma gêne :
— Je suppose que vous n’avez pas le cœur à vous présenter – à moins qu’une règle de l’Ordre ne vous impose le silence.
— Mes parents, murmurai-je. J’ai vraiment cru Jason différent : charmant, aimable, il me donnait l’illusion d’un démon bienveillant. Mes parents ont payé ma naïveté. Je veux croire vos paroles, mais pas tout de suite ; j’ai deux corps à enterrer, et d’autres proches à protéger.
— Je comprends. Lorsque la confiance vous reviendra, reviendrez-vous ? Je serais ravi de boire de nouveau en votre compagnie.
Je hochai la tête et repartis sans un mot. Il n’existait qu’une réponse possible pour nous deux. Personne d’autre ne remarqua mon départ, hormis le comte, dont le regard ne me quitta pas jusqu’à la sortie de la ville.
PARTIE II
— Pourquoi ?
Il ne me répondit pas tout de suite, son sourire joueur.
— Je pourrais nier toute accusation, mais ce serait vous mentir. Que voulez-vous savoir ?
J’inspirai, hésitante. Je m’étais préparée à cette confrontation, à des mensonges auxquels j’aurais répondu par la violence. Ça aurait été plus simple ; mais non. Il attendait, presque trop ravi.
— Pourquoi avoir tout payé ?
Les enterrements, les actes notariés, tous ces problèmes qui m’attendaient, évaporés d’un geste de sa part.
— Je ne saurais le dire avec exactitude. Vous m’êtes apparue ce matin-là, ange vengeresse. Inoubliable est le qualificatif : vous hantiez mes pensées. J’ai tenté de me convaincre d’un élan passager ; mais votre départ a révélé un autre sentiment. Je n’ai cessé d’espérer vous voir apparaître. Plus les journées passaient, plus j’ai pris peur : celle de perdre ce petit pari, lancé à moi-même. « Elle reviendra. Reviendra-t-elle ? »
» J’ai préféré me permettre ce petit geste pour pousser le destin ; et vous revoilà, resplendissante ! Quelle est cette magie, avec laquelle vous m’avez ensorcelé ?
Je baissai le regard et ris pour moi-même :
— Je n’ai pas non plus réussi à vous oublier. Quand j’ai voulu pleurer mes parents, vous étiez là. Vous m’apportiez le soutien et la protection que j’ai toujours désiré et j’ai été terrifiée de comprendre que je trouvais enfin cette sécurité auprès d’un démon. N’êtes-vous pas censé être mon ennemi ? Ne devrions-nous pas nous battre jusqu’à la mort ? N’est-ce pas ce qui est arrivé à Jason ?
Il ne dit rien pendant un long moment. Je gardai aussi le silence, émue par toutes ces révélations entre nous. Comme au premier jour, il me tendit sa main. Pouvais-je vraiment accepter tout ce que cela impliquait d’être au bras de cet homme ? Oublier nos rôles, ne garder que l’essentiel : sa présence, sa chaleur, sa douceur.
— Venez, me motiva-t-il. Allons boire un café ; ou un thé. Ne parlons pas de guerre ni de mort. S’il-vous-plait.
Je chancelai et il se saisit de mon bras à l’instant où j’allais m’écrouler. La sensation de sa peau contre la mienne fut merveilleuse et un frisson me parcourut. On marcha lentement pour profiter de chaque instant.
— Vos parents reposent aujourd’hui en paix. Quel projet vous anime pour l’avenir ?
Si ça me paraissait toujours étrange d’entendre un démon parler avec autant de respect des rites humains, cela ne me surprit plus venant de lui.
— Je ne sais pas. Disparaître ; changer de vie.
— Restez.
Je me tournai face à sa gêne soudaine.
— J’ai repéré une maison à louer, en retrait de la ville. Vous connaissez peut-être le propriétaire.
Il sourit et cette fois, ses joues se creusèrent vraiment : il était heureux.
— Je pourrais sûrement vous avoir un rendez-vous.
— Je vous en remercie.
J’étais aussi émue que lui à l’idée de rester ici. J’avais très peur de ce que l’avenir me réservait mais ma décision était prise. Je voulais apprendre à connaître ce démon, savoir qui il était et passer du temps en sa compagnie.