Mouche aigre
Il y a trop de grumeaux dans sa confiture. De si bon matin, ce dégoût forcé est une trahison, une attaque personnelle : ils ont changé la recette. Et il va falloir qu'il trouve une autre marque. Pas le choix cependant, il doit finir sa tartine. C'est qu'il se lève sans énergie ; il lui faut tout le sucre qu'il peut trouver, tricher, dans son petit déjeuner.
Des années qu'il n'apprécie plus vraiment son café, qu'il n'en cherche pas un qui puisse le satisfaire. Et maintenant l'abricot est trop grossièrement abricoté et il en veut au monde dans chaque mâchée. Saloperie.
Une saloperie est rentrée. La fenêtre entrouverte au réveil a suffi. Elle vole et buzze près de la porte, près des fenêtres, toutes les ouvertures sauf celle qui la fera sortir. C'est une idiotie bruyante qui cherche à couronner le tout, une mouche – reine de la merde des petits matins.
Plus tard au travail, son chef lui reprochera son retard. Bien sûr qu'il est en retard. Comment ne pas être en retard quand tout trébuche le matin – il s'excuse, prétexte un accident sur la route. De sérieux ralentissements. Quelle route ? La route qu'il sait que le boss ne prend pas. Il ne lui doit pas la vérité. Monsieur le patron n'insiste pas.
Qu'est-ce qu'un retard, hein ? Il n'en travaillera pas moins aujourd'hui. Il fera sa dose de corvée humaine, il rentrera plus tard. Un client lui dira peut-être merci, comme si personne d'autre n'avait pu lui rendre service. L'hypocrisie. Comme si le chef lui-même ne pouvait pas le faire, lui si occupé à se rouler les pouces, à chercher à se désennuyer auprès de ceux qui bossent. Chaque journée à se la jouer strict mais sympa, je pourrais presque être ton pote.
Oui, feignasse surtout.
Il choisit d'ignorer la mouche. Il la perd de vue le temps d'amener la vaisselle à l'évier ; sur le chemin de la salle de bain il peut même croire qu'elle est sortie. Le bruit s'est interrompu, ce bruit-là en tout cas. La voisine a déjà lancé une lessive, quelqu'un d'autre sort et ferme sa porte dans le couloir. Les pas s'éloignent. C'est l'accompagnement sonore normal de la vie en appartement, se dit-il sous la douche. Il n'a aucun problème avec ça.
Ce ne sont que des sons extérieurs. Chacun respecte l'intimité de l'autre. Voilà le problème avec les insectes, ils ne respectent aucune règle. Ils se font partout chez eux.
Que viennent-ils faire en ville de toutes façons. Pourquoi insistent-ils autant. Un cadavre en forêt devrait leur suffire.
C'est plus que leur bruit. C'est leur présence.
Le patron est de nouveau sorti de son bureau. Il ne peut pas y rester, il faut qu'il inspecte son domaine. Que sa bonhomie vienne faire remarquer que peut-être, tu traînes un peu aujourd'hui. Cette aile aurait déjà dû être remplie ; il y a des produits à vider ailleurs.
Il a été retardé, simple malchance. Deux personnes coup sur coup qui sont venus lui demander des directions, des instructions. C'est un acte tellement difficile que d'acheter quelque chose, il faut le choisir, qu'on le lui choisisse, il faut le trouver, qu'on le lui trouve. Vraiment chaque passage à la caisse est le fruit d'une succession de miracles.
Bonne chose qu'ils soient polis. Et contrairement au chef, ils ne vont pas lui reprocher son manque de polyvalence, ignorer son habilité à jongler l'avalanche de tâches qui font ses journées. Ils ne vont pas chercher un signe de sympathie malgré les reproches amicaux, et tarder à s'éloigner, à attendre plus qu'un « Ok boss, ok boss ». Ils partent finir leur aventure d'incapables ailleurs.
S'il le faut il le fera. Il a le temps avant de partir et la bombe pour.
Un coup de pschitt dans la pièce et dix minutes plus tard la mouche sera au sol. Il ne la reverra probablement pas. Elle partira dans un coup de balai parmi d'autres, retrouvera la poubelle, sera dans son milieu. Et il aura cinq minutes de calme avant d'affronter le trafic.
Il le fait.
Le fauteuil qu'il rejoint lui offre sa récompense : l'extase du repos avec un magazine pendant que la bête buzze buzze buzze près d'une fenêtre – pas la bonne. Celle-là est fermée. La mouche semble avoir totalement oublié d'où elle vient, toujours à chercher la sortie au mauvais endroit.
L'échappée belle était toujours là, disponible pour elle à quelques mètres si seulement elle n'était pas aussi stupide et bornée et incapable de faire une seule, une seule chose sensée. Trouver l'air frais qui la délivrera du poison. C'est probablement trop tard maintenant. Ce sont sans doute ses derniers bourdonnements ; il l'a dosée d'assez près.
Elle insiste.
Elle insiste.
« Je suis sûre d'en avoir vu la dernière fois, ils étaient juste là dans ce rayon. Je le sais parce que c'est exactement ce que mon petit-fils voulait et j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là sur cette étagère. Là –
– Écoutez madame, je vous l'ai déjà dit. On n'en a pas en magasin mais je peux vous le commander si vous voulez et –
– Mais j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là dans ce rayon – »
Elle insiste mais elle ne meurt pas. Elle se tait. Elle recommence. Cogne contre la vitre.
Lire est impossible. Chaque phrase est interrompue par cette foutue mouche. Est-ce qu'il faut qu'il y retourne, c'est ça ? Qu'il se lève et l'asperge de nouveau ?
La bête a des cycles courts – agitation, repos – où le silence se prolonge à chaque coup. Difficile de ne pas la croire mourante ; mais quel animal agonise aussi longtemps et avec tant de force ?
« C'est la mauvaise fenêtre ! » veut-il lui hurler. Il va falloir qu'il se lève, c'est ça. Toujours à lui de corriger le problème, d'arranger la bêtise du monde.
Elle se tait. Ne recommence pas. Persiste silencieuse.
C'est peut-être la fin – mais il ne l'a pas vue tomber. Il la suivait des yeux, et à moins qu'elle soit morte posée dans un recoin, elle ne fait que se taire. Ou c'est vraiment fini.
Il faut qu'il se lève et aille voir.
Elle est finalement partie. La mauvaise cliente a écouté le boss mais pas lui. Pourquoi ? Il était raisonnable tout du long, c'est elle qui n'écoutait pas. Mais dès que le patron est venu voir, elle l'a écouté.
Quel est le problème avec ce monde ? Merde quoi.
La mouche n'est pas morte. Il est venu la bombe à la main mais il n'ose pas. Quelque chose l'arrête. Quand il s'est approché elle s'est agitée de nouveau, a cogné contre la vitre, avant de retourner hagarde sur le bord de la fenêtre.
Il pourrait l'avoir en pleine tronche, un jet de poison direct dans ses petites pattes et l'affaire serait réglée. Mais la mouche – sa bêtise – l'attriste. Il ne se sent plus capable de colère. Une faiblesse l'accable tout entier, mouille ses yeux.
Quelle idiote. Petite idiote.
Il avance lentement la main et ouvre la fenêtre. La mouche ne bouge pas. Si elle n'est pas morte, elle n'a peut-être plus la force pour atteindre le courant d'air qu'il vient de créer. Il insiste, agite un peu la fenêtre. Elle se soulève, se cogne contre la vitre, s'y pose. Piétine un peu à droite, piétine un peu à gauche.
Toujours incapable de trouver la sortie.
Il se désespère. Quelle connerie de mouche. « C'est là ! » veut-il crier. « La sortie est juste là, nette, claire comme le vent. Il n'y a pas l'ombre d'un secret dans ta vie animale, tout y est si simple – si simple alors vas-y. Sors bordel de dieu ! ».
Il ne fait qu'agiter un peu plus la fenêtre. Il faut qu'elle s'en détache. Qu'elle ose le dernier élan, pour trouver le courant d'air et la liberté.
Il va abandonner. A quoi bon. Rien de bon, rien de vrai, n'arrive jamais vraiment. Il s'éloigne d'un pas quand enfin elle s'aventure ; volette un peu plus loin ; semble se glisser par hasard dans l'ouverture. Elle est sortie.
Elle est libre.
***
« Elle va probablement juste crever dehors, pareil » réalise-t-il. Il la cherchera vainement des yeux sur le chemin de sa voiture. Avec tout ça, il est en retard. Il faudra qu'il s'explique au patron.
Cette feignasse.