1ère partie d'une nouvelle, bonne lecture !
Vues
J’ai vu. Les pavés grisonnants et mouillés qui reflètent les passants encombrés d’eux-mêmes. Le champ de réverbères qui se perd au loin. Ernest avec sa tente et son chien «Marouflage». Les joggers du matin. Ceux du soir. Jeanne.
Le monde qui passe à mes côtés jour et nuit sans s’en apercevoir et moi qui les suis, qui les scrute. Je les observe et je les pèse sur ma balance amorale. Ils sont là dans leurs vas et viens, ils existent et me suffisent. Ils pleurent ils crachent ils saignent ils crient ils pensent ils aiment et moi je les regarde, toujours.
J’ai vu le rouge braillard et vagissant du Soleil au matin, le rose dilué et liquide du soir. La rumeur de l’été, de l’automne, de l’hiver et du printemps. La pluie.
J’ai vu vos solitudes, l’espoir sur vos joues, l’angoisse dans vos pas. J’ai vu la larme de Christian, un midi, sur son camion de béton. J’ai vu des filles pisser entre des poubelles que des garçons alcoolisés s’amusaient à jeter dans mes eaux. J’ai vu leur vie nocturne. Leur frénésie. Leur vie nocturne de jeux adolescents d’admirations, de peines et d’oubli succéder à celui diurne, responsable. Dur. Résigné. Comme le béton de l’usine Martin Paget plus loin sur la digue. Ses bacs de béton, ses citernes, ses hommes de béton, rudes et simples qui font ce qu’ils ont à faire. Le béton de l’usine, du moral de ces hommes, et celui flottant, voyageur, transporté par les bâteliers et leurs chiens.
J’ai vu le fracas de ces mondes qui se heurtent. La nuit qui prend le jour, le printemps l’hiver, l’automne l’été. Le vide l’horizon. Jeunes et travailleurs, insouciance et résignation, légereté et force, brutalement opposés sur un même territoire. La peur. L’ignorance. Les mensonges. La souffrance. L’incompréhension surtout. Deux langues qui n’ont pas appris à se reconnaître et s’écouter.
J’ai vu cette sculpture de fer imposée sur vos deux territoires qui a changé vos vies. Donné un coupable à deux frustrations qui se rencontrent.
Ils l’ont vu, Christian, Ernest et Jeanne. Arriver, une fin d’après midi de mai, Christian sur son camion de béton encore et toujours, Ernest fidèle à son poste devant sa tente avec Marouflage, et Jeanne venue attendre Antonin dit «Gomilo» avant les festivités du soir. Un convoi exceptionnel fait de métal, d’acier et d’hommes, monté sur roues et estampillé «mairie de Paris, pôle culture, la culture devant chez vous».
Avec les autres de l’usine, Christian est descendu de son camion pour aller voir ce que voulait bien apporter ici, dans cette portion de quais oubliée de Paris et des touristes cette énorme procession.
J’ai vu la méfiance dans les yeux de ces hommes et, très vite, le désintérêt puis l’indifférence inerte de l’habitude remplacer la rumeur qui, quelques secondes avait enflé dans vos yeux avides de fuir leur quotidien. Broyer les graviers acheminés le matin par quelques dockers à qui on dit «saluçava ?» en grillant sa clope et sifflant son café brumeux et bleu dans le jour naissant des 5 heures du matin. Les décharger des péniches -ça c’était son job à Christian- et les mettre dans le concasseur. Délayage voie humide broyeur cuves de dosage bassin à pâte homogénéisation four rotatif à 450°C refroidisseur gypse dosage broyeur stockage. 5 heures- 9 heures_ 9h15-midi-13h-17h-17h15-20h. Lundi mardi mercredi jeudi vendredi.
Christian, il l’aimait ce job en quelque sorte. Un boulot manuel, sur un camion, en plein air, une jolie vue de Paris - et pas des moindres, sur la tour Eiffel- et ave des gars sympas. Pas des plus locaces, mais sympas. Christian, il se sentait utile au moins. Sortir les graviers des péniches, les poser, les acheminer. Il avait une place, un rôle à jouer, précis, vrai. Et un salaire à la fin.
La vue, l’eau, les péniches, le camion, lui, les civières, les cuves de dosage et le reste.
Un tout, un ordre.
Et lui au milieu.
C’est important ça pour Christian d’avoir une place, un travail parmis et pour plus grand que soi. Il le savait. Plusieurs années à errer avec sa misère dans des boulots de chantier, éreintants - quand il y avait du boulot- écrasant -quand il n’y avait pas- avaient fini par le convaincre du bien fondé absolu d’un certain ordre stable.
Il s’attachait au vrai maintenant.
Son camion, lui, le béton.
Le salaire.
La vie.
Je l’ai vu parfois, au milieu d’une livraison, ce regard. Une seconde, une ombre, perméable, soudain glisser sur son visage et se fondre sur ses contours. Un masque collé que moi seul je pouvais voir. Masque terrifiant de crainte difficile à enlever. Il y avait l’usine certe, le béton, lui, la vue et les cuves de dosage.
Et après ?
Après le bassin à pâte ?
Après l’homogénéisation ? Après le four rotatif à 450°C, après le refroidisseur, après le gypse, le dosage, le dosage, le broyeur, le stockage ?
Où partaient les bâteliers et leurs chiens ? Où partait le béton ? Pour quoi faire ? Pour qui ?
Un instant, une seconde, son monde entier s’écroulait. Son ordre si fugace et sa place au milieu étaient soufflés par l’haleine d’un ordre monstrueux beaucoup, beaucoup plus grand, beaucoup plus gros qui avalait d’un coup de gueule sa maison de paille.
J’ai vu Christian regarder les péniches s’éloigner en se demandant à quel rôle ces matrices flottantes destinaient son précieux béton. Un hopital ? Une école ? Un bâtiment des affaires à la Défense ? Une station de RER ? La prochaine résidence ou la prochaine route qui viendrait raser la vieille maison aux murs faits de mémoires de Madame Jasmin ?
Ses collegues lui tapaient dans le os et l’appelaient «le philosophe», puis lui proposaient un café. Eux, ils étaient ce genre d’hommes qui faisaient ce qu’ils avaient à faire. Proprement. Réglos. Pas le temps des questionnements et des tergiversations philosophiques, les questionnements et les tergiversations philosophiques c’ést pour les gens qui ont le luxe du temps perdu et et de l’ennui sans rendre de comptes à personne, surtout pas au loyer au crédit au prêt et le propriétaire, la banque, le créancier qui vont avec.