Note : si ça n'est pas à proprement parler explicite, le texte qui suit peut être un peu... déplaisant. Je laisse à la discrétion de chacun le choix de le lire.
PLAISANTE AVENTURE DU PARVENU AU RESTAURANT
Le serveur crache ses dents sur le plateau, non sans une certaine nonchalance aristocratique. On entend, j'entends distinctement un petit tchink quand il les déchausse avec sa langue – la dent quitte sa gencive avec un bruit décapsulé avant d'être lâchée, comme ça, sur le plateau d'argent, loin de la bouche du serveur plein de morgue, désabusé. Il n'a pas l'air de m'en vouloir. Peu importe, si je dois manger ses dents.
Je ne sais pas comment je vais manger ça.
Il aurait fallu commander autre chose. Je m'étais dit, naïvement, qu'entre le moment où j'entrerais et celui où je serais coincé (désespérément coincé) à ma table avec le menu, j'aurais bien le temps de regarder les assiettes des autres, de voir ce qu'il était de bon ton de choisir, de prendre pareil. Pauvre de moi. Je n'avais absolument pas prévu ces grands rideaux dissimulant les tables les unes aux autres ; j'aurais dû puisque la présence de ces larges tentes de soie noire, de ces alcôves aux voiles endeuillées, semble normale. Elles sont à leur place dans ce restaurant.
Elles (pas moi, elles, pas moi) sont à leur place.
J'essaye de me souvenir du nombre de dents dans une bouche humaine. Il faudrait peut-être que je compte, pour savoir quand il aura fini ; non, il ne faut pas, je ne dois même pas le regarder. Ce qu'il fait ne mérite pas mon attention, je devrais snober l'homme qui fait tchink, l'homme qui laisse tomber ses dents sur le plateau, il ne les crache presque pas, elles glissent plutôt sur sa lèvre jusqu'à choir. Non – faire la conversation, paisiblement (péniblement), avec elle. Lui dire que je, ou bien qu'elle, qu'on ; lui dire quelque chose –
n'importe quoi
mais VITE.
Lui dire que j'ai eu la bêtise de vouloir faire un choix intelligent (ne surtout pas lui dire) et en rire (non) : prendre le plat intermédiaire – ni le plus cher, ni le moins cher. Le plat du milieu. Oui, j'ai bien eu un sentiment d'étrangeté, mais je me suis dit que c'était un morceau de viande, les pièces de viande ont toujours des noms curieux, crosse, talon, flanchet, j'ai étudié : molaires et assortiments. Cela semblait innocent, délicieux, précieux, le bon choix, un mets qu'on commande de manière détachée – surtout, ne pas montrer que je ne sais rien.
J'ose à peine la regarder – je devrais me détendre, je suis trop tendu. Il ne se passe rien de grave ici. C'était pire tout à l'heure, dans les vestiaires. Maintenant, comme j'ai froid, je ne transpire plus, et j'ai pu m'asseoir. Oui, tout à l'heure, c'était presque gênant, quand il a fallu se déshabiller. J'essayais de ne pas la regarder, de ne pas y penser, mais je ne pouvais m'empêcher de la voir nue, je sentais le bruit de ses vêtements qu'elle délaissait un à un, tandis que je me débattais pour enlever mon pantalon, mon caleçon, pensant fort, très fort, à autre chose, n'y arrivant qu'à moitié – elle a commandé autre chose, je ne sais plus ce que c'est (une Sainte-Agathe), il faudra que je lui demande si c'est bon lorsque son plat arrivera, ça fera un sujet de conversation, ou au moins quelques mots. Avec un peu de chance, le serveur aura fini d'ici là ou les mots couvriront un peu les tchink ; j'aimerais qu'il n'ait pas l'air aussi blasé, je sens qu'il se moque un peu de moi, il voit bien que je le regarde inquiet – mais c'est moi qui paye, je fais ce que je veux.
C'est moi qui paye.
Difficile de l'ignorer. Il le faudrait, oui, vraiment – quel besoin y a-t-il, de toutes façons, de faire ça devant moi ? Est-ce bien correct ? Il le sait sans doute mieux que moi. Ses molaires ne sont même pas propres, un peu jaunies. Peut-être un fumeur. Ça n'est pas important : il faut que je me dise que ce ne sont pas ses dents que je mange, mais des dents. De petites
dents –
Je la regarde un peu (mieux vaut la regarder elle), sa peau pâle se détache sur le fond noir des rideaux ; j'essaye de regarder son visage, mais c'est difficile – elle a l'air de s'ennuyer, d'attendre, j'aimerais m'ennuyer aussi, être détaché ; elle caresse du bout du doigt la pointe d'un des couteaux, sa nudité ne semble pas la gêner. Je pense à ce que je lui ai donné à voir, elle m'a jaugé d'un coup d'œil, sans détour ; je pourrais au moins regarder ses seins, après tout j'ai le droit, je crois.
Il semble avoir fini : « Cela convient-il à monsieur ? » Si je m'offusquais, « Non ça ne me convient pas ! », si j'avais le courage – mais je hoche la tête. Il fait glisser les dents du plateau dans une assiette qu'il pose devant moi, puis reste là. Me regarde. Il attend que je goûte, sans doute.
Elle ne me regarde toujours pas et je comprends qu'elle fait exprès. Elle feint l'indifférence, mais rit sous cape : elle a compris que je n'étais pas de ce monde. Mais c'est moi qui paye, le client est roi, je suis le roi, le serveur attend.
Peut-être ne faut-il pas croquer, mais juste sucer ou aspirer, comme un os. Je sais d'où viennent ces dents, bien sûr, c'est évident. Ce ne sont pas celles du serveur, il ne les porte que temporairement, mais celles de cadavres, ou de parvenus – celles des parvenus idiots qui commandent des molaires et assortiments ? Je vérifie avec ma langue : les miennes sont toujours là. Si je mets une dent dans ma bouche et si je dis que c'est bon, le serveur s'éloignera. Je n'aurais qu'à la recracher après, discrètement, puis je dirais que je n'ai pas vraiment faim. Le client est roi. Je paye, je peux m'en sortir.
J'approche ma main d'une fourchette – nouveau problème. Je ne sais pas quelle fourchette choisir. J'ai besoin d'aide. Il devrait m'aider, c'est son travail, d'aider les parvenus qui défilent ici, pour leur souligner leur ridicule. Il sait ce qu'il en est. Je suis resté immobile trop longtemps. Le client est démasqué, mais le client est roi. Il faut que lui, ou elle, m'aide. C'est moi qui paye. Je la regarde dans les seins, pour la faire réagir ; elle m'accorde un regard, comme pour me dire :
« Oh moi, tu sais... »
Je suis prêt à manger les dents, ai-je envie de lui dire. Qu'elle comprenne, je n'ai aucun problème avec ça, vraiment. Je ferai tous les efforts nécessaires. J'ai juste besoin qu'on me dise quelle fourchette utiliser. Elle le sait, j'en suis convaincu. Mais elle ne veut pas m'aider.
Elle sait d'où viennent les dents – elle même, peut-être, rôde la nuit dans les cimetières, nue, pour déterrer les faux riches l'ayant touchée de loin lorsqu'elle le leur a accordé ; les dents s'enlèvent d'un coup de tenaille, déjà un peu fragilisées par le temps, faciles à –
Je sais que tu déterres les cadavres, voudrais-je lui hurler. Je sais que ce sont des choses qui se font. Je suis prêt à le faire, avec toi. Ou, si tu veux, ne m'autorise pas à entrer ; laisse-moi à la porte du cimetière, d'accord, si je peux regarder à travers les barreaux. Désigne-moi la fourchette.
Elle caresse le couteau.
Je ne regarderai pas tes seins, plus jamais, excuse-moi, j'ai eu tort. Je ne penserai même pas à regarder tes seins, non, je penserai à autre chose. Je serai ridicule à chaque fois que nous irons au restaurant ensemble, et tu pourras me regarder de haut en bas, et rire, mais permets-moi, permets-moi seulement d'aller au restaurant avec toi, ô Déesse.
Daigne me désigner la fourchette, ô ma belle, ou égorge-moi avec ton couteau, lentement, et je mangerai les dents par la plaie. Fais comme il te plaira. Mais je t'en supplie, ne me laisse pas seul avec le serveur, il me regarde, il ne cessera jamais de me regarder. Dis-lui que le client est roi, et tu seras ma reine, et je serai ton bouffon. Dis-moi, parle-moi, montre-moi. Je tuerai, je tuerai mes semblables pour toi, lui dirais-je si j'osais.
Son doigt quitte la pointe du couteau, se déplie, se tend – pointe quelque chose. Je baisse les yeux et je vois l'objet, à côté du troisième couteau. L'objet. J'ai honte, très honte. Oui, vraiment, ils ne m'indiquaient pas la tenaille parce que c'était évident, j'ai été idiot depuis le début, jamais ils n'ont voulu me mépriser, ils me plaignaient, me plaignaient d'être si bête, et avec raison !
J'attrape une des dents dans l'assiette ; mais je vois à son regard, je vois soudain que ce n'est pas ça.
J'attrape une de mes dents avec la tenaille, la décapsule, la laisse choir
choir sur le plateau d'argent que le serveur tient sous mon menton.
Tchink c'est le bruit le prix du
– sang