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Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Poppy le 29 Octobre 2015 à 03:05:19

Titre: En mémoire de
Posté par: Poppy le 29 Octobre 2015 à 03:05:19
 Quand bien même ce n’était pas la mousson, le ciel était d’un gris pluie. Je passai une main dans mes cheveux mouillés par la sueur ; elle suintait sur mon front, là où plusieurs mèches s’étaient collées, exsudait sur mon arc de Cupidon et le bout de mon nez, ruisselait le long de mes tempes et dégoulinait sous mes seins. J’arrivais peine à croire que les habitants des lieux que nous visitions portaient des manches longues.

Nous étions cinquante plus un. Notre guide, Tién, nous avait promis la visite d’un village qu’on qualifie de «typique». Après plusieurs minutes de marche, nous étions enfin à l’entrée de celui-ci. C’est sans mot et sans avertissement que nous partîmes à sa découverte. Alors que nous passâmes devant les premières maisons, je sentis une miséricorde s’emparer de moi.

Pas plus grandes que mon salon, leurs quatre murs étaient faits de planches en bois posées de façon discontinue. Elles n’avaient pas de porte, et encore moins de fenêtres pour se protéger des intempéries. Quant au toit en foin, on aurait juré qu’il s’écroulerait à tout moment.
Chaque habitation était entourée d’un mur de briques délabré, ce dernier étant surmonté de morceaux de verre brisé. Je jetai un coup d’œil à travers la grille d’entrée et vis une jeune adolescente sur le sol poussiéreux. Dos à moi, sa mère lui brossait sa longue chevelure noire.
Sans raison particulière, je fis un effort pour graver cette image en ma mémoire.

À mesure que nous progressions, les villageois sortaient de leur cour, bras croisés,  zyeutant notre groupe, masse dérangeante. La plupart étaient poussés par la curiosité, quoique je pus noter quelques regards désapprobateurs. Comment leur en vouloir? Nous étions intrus en ces lieux, appareil photo au cou, spectateurs de leur misère. Avec un certain malaise, sans pour autant être réfrénés par celui-ci, nous photographions leur indigence, parfois même leur visage, avides d’en faire part sur les réseaux sociaux. Désireux de pouvoir dire «j’ai vu la pauvreté».
En fait, nous étions méprisables.

Tout à coup, une femme d’un certain âge se glissa en dehors de sa cour et s’approcha de notre groupe. Vêtue d’une tunique trop ample pour son corps frêle et ses 150 centimètres de hauteur, les cheveux grisonnants, elle abordait un visage de détresse. Délicatement, mais de façon inattendue, elle agrippa l’épaule de mon amie
- Năm đô la, implora-t-elle. 
Dans ses bras maigres était logé un tout-petit à l’apparence chétive. Mon cœur se brisa.
- Five dollars for the baby.
Je vis le visage consterné de mon amie passer du bébé à la femme, puis au bébé encore. Ses grands yeux ronds exprimaient des sentiments que je reconnus. Des émotions vives dont elle allait se rappeler toute sa vie, je le savais. Nous poursuivîmes notre chemin, cette fois-ci d’un pas plus pressé. Au moment où je sentis mes yeux se remplir de larmes, je pus entendre crier au loin :
- One dollar!
Et elles s’écoulèrent.

Nous arrivâmes à notre autobus ; air climatisé à fond, vitres teintées pour échapper au soleil, eau potable dans des bouteilles en plastique distribuées à chacun d’entre nous. À l’abri de la réalité. Je me calai dans mon siège, envahie par un sentiment de culpabilité.

À l’abri? Ce que je voyais, ce n’était pas la télévision ou mon actualité Facebook. Je ne pouvais pas changer de poste ou tout simplement scroller ; c’était la réalité, pure et dure. Fermer les yeux sur celle-ci quand j’étais chez moi était mal. Le faire ici, en cet instant précis, était l’acte des plus condamnables. On m’avait placé ici pour apprendre. Pour prendre conscience de quelque chose.

Je regardai donc longuement par ma fenêtre teintée, et ce que je vis me coupa le souffle. Tout d’abord, il y avait cette femme, là-bas, s’avançant tant bien que mal parmi les motos et les mobylettes. Sur ses épaules était calée une palanche remplie à ras bord de ce qui me semblait être des noix de coco. Ses jambes tremblotaient sous l’effet de la charge, cette dernière devant faire plus de la moitié de son poids. Une fois la rue traversée, son visage marqué par l’effort se transforma en un sourire chaleureux qu’elle offrit à ses amies vendeuses. Elle déposa lourdement ses deux paniers au sol avec le reste de la marchandise ; de la salade et des fleurs, éparses sur le trottoir et empiétant dans la rue. Les femmes se mirent à discuter jovialement. Toutes étaient vêtues du non là, chapeau conique qui leur conférait un charme unique. Je tombai en amour avec le tableau.
Un peu plus loin, des hommes riaient entre eux. Attablés sur des petits bancs en plastique, le visage noirci et la chemise jaunie, ils jouaient aux cartes. Ils ne semblaient pas se soucier de leurs pieds déchaussés, des coups de klaxons que les motocyclistes s’envoyaient perpétuellement ou des effluves de fruits, de légumes, de poisson, d’épices, de fleurs et de gaz qui me firent sourciller à plusieurs reprises. J’étais fascinée.

Ce que je voyais, c’était la vie. La rage de vivre. L’expression «condition humaine» qui prenait tout son sens. Jamais je n’avais vu des gens aussi souriants, aussi animés. Non seulement ils s’étaient relevés avec stoïcisme après vingt années de guerre, mais ils continuaient de se lever chaque matin pour aller travailler d’arrache-pied. Je pourrais dire qu’ils se battaient contre la vie, mais ce serait mentir. Ils saisissaient la vie à pleine main, lui donnait raison d’être.

J’avais trouvé en ces lieux des millions d’âmes qui s’unissaient pour en former qu’une seule : la ville d’Hanoï.

Poppy