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MAURICE ET GINETTE
ou le grand renversement.
Samedi 3 octobre 2015, 13h :
Hugo entame la page treize du journal de Mickey. Tout est paisible. Comme d'habitude, Maurice a les deux pieds posés sur la table basse et regarde le journal télévisé. Ginette débarrasse tranquillement. Alors qu'elle s'applique à aligner parfaitement les assiettes dans le lave-vaisselle, Maurice l'interpelle :
— Vindiou ! C'est qu'ils y sont encore, ces migrants ! On va pas accueillir tout ça, quand même ! Et on fait quoi de notre misère à nous, déjà ? T'en penses quoi, Ginette ?
Ginette n'en pense pas grand chose : son cerveau est embourbé par la télévision qui hurle ses informations au sonotone défaillant de Maurice. Si elle devait en penser quelque chose, elle dirait qu'à l'époque où ses parents italiens ont décidé de venir en France, ça l'aurait pas mal emmerdée de se retrouver face à un grillage. Mais, par habitude et convenance, elle dit tranquillement :
— Mais oui, mais oui, tu as raison. Pour une fois qu'on a Hugo - et pour une fois que ses parents ont pu s'offrir des vacances-, tu veux pas plutôt l'emmener jouer un peu ?
— Si, je vais y aller, teh. Mais peuchère, c'est fou, quand même. Tu sais ce que disait un grand homme ? Il disait "On ne peut pas accueillir toute la misère du monde", Ginette. Et m'est avis que ces abrutis de dirigeants devraient écouter le passé et les grands hommes qui ont protégé et tenu la France jusqu'ici. Alors quoi ? Sous prétexte que c'est la guerre ailleurs, on va changer l'inclinaison judéo-chrétienne de la nation ?
— Mais chacun doit en prendre sa part.
— Hein ?
— La phrase de Rocard, c'est "On ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais chacun doit en prendre sa part."
— Beh ils l'ont pas dit à la télé. Et puis j'accueille déjà ma part de misère, Ginette.
Ginette regarde l'écran plasma cent-cinquante centimètres, la piscine du jardin, et le 4x4 qui trône sous le porche impeccable.
— Ta part de misère ?
— Beh oui, Ginette : je t'accueille toi, dans ma vie. Si c'est pas de la bonté, ça, je sais pas ce que c'est.
Ginette est retournée au lave-vaisselle, Hugo à la page treize, et Maurice à géopolitiser devant la petite lucarne.
Samedi 3 octobre 2015, 17h :
Hugo est rentré trempé. Tout comme Maurice. Ginette l'apostrophe :
— Qué fadas ! Regardez-vous ! Vous auriez pas pu vous abriter ?
— Je crois qu'il pleut comme troupeau de vache qui pisse, surtout. S'abriter où ? Sous la bruyère ?
Ginette s'approche d'Hugo, et, d'un coup de doigt mouillé à l'aide de sa salive, lui débarbouille les joues en maugréant.
— Quand même... il va prendre froid.
— A son âge, j'allais déjà chasser par moins trois degrés avec mon père, qu'il neige, qu'il pleuve ou qu'il vente, va ! C'est pas une petite bruine qui va lui flinguer la santé, à ce jeune gaillard. Puis j'y crois pas, moi, à leur connerie d'aquaphobie. On peut pas avoir peur de l'eau. Hein, mon grand ?
Hugo est si gelé que la tape que son grand-père lui donne sur l'épaule le fait vaciller un peu. Il ne sait pas quoi répondre. S'il pouvait vrai dire, Hugo, il dirait que ce qui lui flingue la santé, surtout, ce sont les épinards qu'on a servi à midi, et le fait qu'on l'empêche de lire tranquillement son journal de Mickey pour aller marcher pour de rien sur des chemins sans bâtiments. Et surtout, que l'eau le terrifie. Mais connaissant son grand-père, Hugo ne dit mot.
— Allez, Hugo, tempère Ginette, rassurante. File à la douche, mets toi un bon coup de chaud, et je te prépare un bol de lait-cacao. Je sais que tu adores ça.
Hugo s'exécute. Ginette file vers la cuisine, et jette un oeil par la fenêtre.
La pluie dessine maintenant d'épais traits d'eau qui tombent depuis la gouttière. Sous le porche caillouteux, des flaques se forment doucement. Pour tout ciel, un unique nuage gris semble plomber la terre entière, écrasant les maigres espoirs de revoir le soleil sortir avant la soirée.
Ginette file vers la tasse vide et y verse du Poulain. Le lait chauffe sur la casserole.
— Ginette, viens voir ça !
Elle s'exécute.
— C'est fou ! Regarde : des hippies !
Ginette cherche dans les coins du salon, et comprend qu'elle doit en fait - et encore - regarder la télé.
— Je pensais qu'ils étaient tous devenus cadres, depuis leur connerie de soixante-huit, là ! Comme les Cohn-Bendit et compagnie !... Révolutionnaires à vingt ans, carriéristes à trente, contribuables à quarante !
Ginette regarde la télévision. Elle y voit des jeunes gens, affublés comme des miséreux, qui montent des barricades et luttent contre la police venu défendre le chantier que les jeunes écologistes militants appelés zadistes ont squatté pour endiguer toute construction.
— C'est fou, quand même. En démocratie ! Des projets votés, passés en revus par des organismes de contrôle, supervisés par l'assemblée, et v'la qu'une poignée de hippies drogués qui vivent de nos impôts peut tout foutre en l'air. Faut du tonfa, là, un grand coup de tonfa!
— Hier ils ont parlé d'un escroc à la tête de la société de régulation et de la préfecture... ils ont manifesté. Porté plainte je crois, mais le mal était fait. Alors ils anticipent. Ils montent dans les arbres avant de porter plainte. Enfin, c'est ce qu'ils disent.
— Quand même ! S'ils font ces chantiers sur les forets, c'est pas pour le plaisir, il doit bien y avoir une raison. Je ne suis pas ingénieur, mais quand même !
— Tu as raison, Maurice, tu as raison...
Alors qu'un zadiste explique exceptionnellement aux médias que le barrage de Fourogues est reconnu illégal mais que malgré les recours légaux et les conflits, les travaux ont eu lieu et que le préfet est aussi le bras droit du principal commanditaire de l'organisme de contrôle urbaniste, un flash info spécial interrompt le programme.
La présentatrice apparait, l'air grave :
— Alerte météo ! Depuis une heure maintenant, de fortes pluies sévissent sur les Alpes maritimes et dans le Var. La plus grande prudence est requise, ne sortez pas de chez vous, et...
— Rho, chaque année c'est pareil. Faudra leur expliquer qu'il tombe chez nous autant d'eau en un mois qu'en bretagne en une année ? C'est pas nouveau quand même !
— Oui, enfin... a cause des dernières constructions, nous sommes passés en zone inondable, Maurice. Je suis inquiète.
— Comme d'habitude, Ginette. Tu es la peur et je suis la raison. Je te dis que tout va bien se passer.
Le lait déborde de la casserole.
— Oh fat'ché !
Ginette court - du moins autant qu'elle le peut - jusqu'à la cuisinière et enlève le lait qui déborde maintenant sur la gazinière. Tandis qu'elle s'affaire à le nettoyer, un bruit à l'extérieur attire son attention.
L'eau bloque maintenant l'ouverture de la porte. On ne voit plus le porche. Une inondation atteint maintenant la moitié des jantes du 4x4... et la panique s'installe.
— Maurice ?
Pas de réponse autre que celle de l'eau : des traits d'une épaisseur dramatique continuent de tomber.
— Maurice ?
"Il faut dire que certaines zones sont déjà impraticables et qu'on parle déjà de morts en voitures..."
— MAURICE !
Le sonotone de Maurice grésille et ce dernier vient lentement dans la cuisine. L'eau se glisse maintenant depuis le pas de la porte jusqu'aux pieds de Ginette.
— Crénom de... Serpillères ! Serviettes ! Il faut réagir vite ! Condamner les portes, les fenêtres !
C'est le moment où Hugo décide d'arriver nu dans la cuisine, la peau pleine de savon, pour dire :
— C'est normal qu'y'a plus d'eau chaude dans la baignoire ? J'ai froid !
Un silence.
— Laisse tomber pour la douche, Hugo. Prend une serviette, va t'habiller, et viens nous aider : nous sommes inondés !
Si l'ancienne maison familiale avait été placé de plein pied sur un sol plat, personne ne se serait inquiété outre mesure. Oh, bien sûr, l'eau aurait certainement atteint les 40 centimètres dans la cuisine, on aurait râlé contre l'assurance, puis on serait passé à autre chose. Or, Maurice et Ginette habitent au creux d'un petit vallon mignonnet, isolé, au charme irréfutable. Et ce petit vallon est justement situé entre deux coteaux massifs qui l'étreignent amoureusement. Les coteaux, maintenant garnis de béton et de villas barricadées, ne retiennent plus rien. Et l'eau glisse, glisse, glisse... jusque sur le porche de nos infortunés.
L'eau à l'extérieur atteint presque la fenêtre. Hugo essaye tant bien que mal d'éponger le sol avec sa serviette déjà complètement imbibée, mais dans sa petite tête d'enfant, la seule question qui vaille tient en quelques mots : "Comment enlever de l'eau avec une serviette alors qu'on se croirait déjà dans une grande pataugeoire ?" Dans un éclair de génie, et à la surprise des deux mentors qui paniquent complètement, Hugo lance :
— Ca serait pas mieux avec un seau ?
— Vindiou, il a raison, ce drôle ! Ginette, un seau !
— Je vais me tuer si je bouge trop, j'ai les genoux en feu !
— Toujours à moi de tout faire, ici !
Maurice s'absente quelques instants et revient avec deux seaux imposants. Il en donne un à Hugo, garde l'autre, et reste bloqué.
— Heu.. je veux bien écoper comme si nous étions dans une barque, mais comment j'ouvre la fenêtre, si la flotte y rentre ? La porte, je n'en parle pas ? Ca commence à glisser dans le salon !
—Dans l'évier ?
— Vindiou, quelle famille de génies !
Alors qu'à peine trois mouvements d'écopage ont été exécuté et qu'Hugo renverse le seau trop grand pour lui, la fenêtre laisse apparaitre une épaisse ligne d'eau. En fait, pour tout vous dire, la fenêtre se transforme en aquarium, petit à petit. L'évier refoule maintenant plus d'eau qu'il ne peut en recevoir, puis déborde à son tour.
— C'est.. une blague ?
Et cela n'a rien d'une blague, puisque les serpillères autour des joints de la porte ne servent plus à rien. Imbibées en quelques secondes, elles se décalent puis laissent passer d'épais courant d'eau qui se jettent dans la maison comme dans une baignoire.
Quelques instants - parus secondes - plus tard plus tard, tout casse. Les fenêtre du salon, de la cuisine, et même celle de la porte d'entrée se brisent simultanément. Les tonnes de pression accumulées en une heure sous la force de l'eau rejetée par les vallons pèsent et ont raison de tout. Maintenant, la question n'est plus de comprendre comment Ginette et Maurice vont pouvoir écoper l'eau à temps et sauver les meubles du rez-de-chaussée, mais elle consiste surtout à savoir comment atteindre l'étage principal sans finir engloutis ou piégés par des eaux montantes.
Et c'est Hugo, de l'eau jusqu'aux genoux, et affrontant une per grandissante, qui s'attelle à guider sa grand mère paniquée vers les escaliers. Lentement, tout en la tenant par le bras, il l'amène vers l'étage, puis se retourne pour son grand-père. Orgueilleux, ce dernier les a suivi, difficilement. Il essaye de cacher qu'il a glissé et qu'il s'est trempé le cul à en trembler de froid, mais c'est peine perdue.
A l'étage, Ginette est d'abord traumatisée par le bruit. Un mélange de craquèlement de bois, de douche diluvienne, de chocs et fracas en tout genre. Sans trop savoir si c'est la bonne solution, Ginette se demande s'il ne vaut pas mieux chercher à fuir la maison puisqu'elle semble maintenant craquer et vaciller comme un bateau qui tangue.
Maurice, lui, ne dit mot. Peut-être parce qu'il sait que c'est le mur porteur à droite qui est le plus exposé - face au coteau. Que c'est parfaitement illogique d'être placé ici et d'avoir construit ça comme ça, en passe-droit. Il pense aux trente-mille euros d'économisés, et au prix de sa vie. Quant à lui, Hugo se demande s'il va pouvoir un jour revoir le journal de Mickey qu'il a oublié en bas, ouvert à la page treize.
Alors que Ginette ouvre la fenêtre de la chambre d'ami à l'étage - celle qui donne le plus sur la rue et les voisins, elle jure. C'est dire la force de la scène : Ginette ne jure jamais, encore moins en présence d'Hugo. Et pourtant, elle dit :
— Nom de Dieu !
Et si Ginette jure, c'est qu'on ne voit plus la route. On ne voit que des voitures qui se déportent chaotiquement pour s'encastrer où l'eau leur dit d'aller. D'un rapide coup d'oeil, elle aperçoit la maison de ses voisins. La ligne d'eau cache maintenant complètement les fenêtres, et Ginette se rend compte que les murs semblent se plier sur eux-mêmes. Tout va ployer ! Et il doit en être de même pour leur maison.
— Maurice, il faut partir d'ici.
Maurice s'approche de la fenêtre. La première chose qu'il ne voit plus, c'est le petit carrefour giratoire qui distribuait le quartier. Ce qu'il voit, c'est un perchoir encerclé d'eau menaçante, avec un homme au milieu. L'homme - un voisin, un ami, il est trop loin pour le savoir - fait des vas et viens désespérés d'un bout à l'autre, au dessus d'une route devenue liquide. La force des courants est ahurissante. Des bouts d'arbre, des voitures.. et même des morceaux de toits passent maintenant sans le moindre souci. Et alors l'eau dépasse le terre-plein de fortune, l'ensevelit... et emporte l'homme avec. On entend un léger cri. Hugo, jusque là inconscient de la réalité de la situation, se met à pleurer subitement.
— Ginette, il faut partir d'ici.
Et c'est ce qu'ils auraient surement fait d'une manière ou d'une autre si le mur est de la maison n'avait pas cédé d'un coup. Une parcelle importante se disloque et laisse un pan énorme ouvert, laissant passer plus d'eau, qui grimpe maintenant inexorablement vers l'escalier et le premier étage. Tout en bas flotte.
— Mais c'est du délire ! En deux heures à peine ! Sur le toit, vite !
Ginette ne dit mot. Elle suit Maurice, le regarde attraper une échelle, y cale Hugo, et monte en seconde sur le toit. Maurice s'ensuit.
Samedi 3 octobre 2015, 19h30 :
Les quatre voisins ont fait de même : se réfugier sur les toits. Une heure a passé, sans rien faire. L'eau a continué de monter, et menace maintenant directement les maisons les plus basses. Des traits énormes s'abattent sur les têtes des pauvres gens désemparés. Autour, tout est chaos. Mouvement. Choc, fracas, écoulement, et destruction.
— Y annos a uka emin !
— HEIN ?
— Y nnonc a ska emain !
Maurice débranche son sonotone trempé et comprend qu'il ne marche plus.
— PLUS FORT !
— ILS ANNONCENT CA JUSQU A DEMAIN !
— Demain ? Mais tout aura cédé !
— Il faut appeler des secours ! Faire quelque chose !
Maurice ne sait que faire. Hugo aperçoit, aux abords de la première maison du quartier - ou ce qu'il en reste - un gyrophare éclatant.
— Là bas !
— Le bas ?
— LA BAS ! LES POMPIERS !
Comme pour confirmer sa bonne vue, un mégaphone hurle :
— Mesdames et Messieurs, pas de panique ! Restez sur vos toits : nous secourons les personnes les plus en détresse. Dans quelques minutes, une seconde équipe arrivera et vous emmènera en lieu sûr. Ne tentez rien, ne bougez plus !
Maurice maugrée :
— Alors que le mur Est de la maison vient de céder ? Le prochain c'est le porteur ! On ne peut pas rester ici !
— Ils ont dit de ne rien faire ! Il faut les écouter !
— Non ! Ca va céder ! Il faut qu'on puisse sauter jusqu'à ce terre plein, là, en face, et là, on sera en sécurité. Lui ne cédera et ne nous emportera pa...
Alors le mur lâche, et le toit avec. L'eau avale une partie de la maison, et s'entasse par dessus sa nouvelle conquête. Alors Maurice, Ginette, et Hugo - ainsi que le journal de Mickey - rejoignent les courants ensemble comme dans un mauvais film catastrophe.
Une gorgée d'eau. Des bras qui moulinent, cherchent. Un recrachement d'eau. Respirer. Comprendre. Où va le corps ? Où sont les murs ? Où est le sol ? Combien de dépouilles de voitures, de débris, combien de choses ensevelis peuvent scier, aplatir, ou déchiqueter un corps en quelques secondes ? Une gorgée d'eau. Respirer. Chercher un point d'appui. N'importe quoi.
C'est en fait le point d'appui qui trouva Maurice. Sous la forme d'un garage placé sur le coteau opposé du vallon, Maurice percute quelque chose. Miraculé, il se cramponne au toit, puis s'y hisse pour s'y dresser. D'abord, il crache. Ou bien il pleure. Quelques secondes à peine, puis vient la raison. D'un oeil affolé, il regarde partout autour de lui. Ginette sait nager, mais pas Hugo... Et de toute façon, tout va trop vite. L'eau défile à une vitesse folle, accompagnant avec elle des bouts de bois qui pourraient tout aussi bien être des têtes en détresse. Il hurle des prénoms, appelle à l'aide, implore son seigneur, en vain. Rien. Et cette eau qui continue de monter, ce vallon démoniaque et le diable dans la nature qui lui chatouille les pieds ! Dans quelques instants, le toit sera inutile. Il aura de l'eau jusqu'aux genoux et finira emporté comme par avant.
— Maurice !
Sa tête trouve instantanément d'où vient le bruit. Malgré les problèmes d'audition, Maurice entend. La panique, le stress, l'adrénaline, il ne pourrait le dire, mais il entend parfaitement. Il peut donc voir Ginette qui a suivi le même mouvement de courant que lui, accrochée à ce qui semble être le reste d'un panneau de signalisation encastré dans autre chose. Pour le moment, il tient. Pour le moment...
Maurice s'apprête à se jeter à l'eau pour la sauver. Il se souvient encore de l'armée, de sa force physique, mais sait qu'il ne l'a plus. Pourtant, son âme tient encore sa parcelle de courage et de valeur. Alors il fait taire sa peur, oublie son âge, et se tend au dessus du courant pour se jeter au secours de...
— Monsieur, ne faites pas ça !
Maurice lève la tête. Un homme, sur un toit d'une maison d'au moins trois étages, l'appelle en remuant les bras.
— Ne bougez pas !
— Mais ma femme !
— Ne bougez pas !
Héroïquement, l'homme tient un bout de planche ridicule. Il s'affaisse, semble faire quelque mouvement sur le sol, puis se relève. Une planche s'envole, jetée, puis atterrit dans le courant. D'épaisses cordes l'empêchent de partir avec les débris qui accompagnent le torrent.
— C'est arrimée au mur ! Elle ne bougera pas ! Attrapez-là !
— Ma femme !
— Pour le moment, c'est vous ! Elle ne pourra pas attraper la planche en tenant son appui !
Maurice réfléchit, tant bien que mal. Furieux, il maugrée.
— Lancez-moi ça !
La bouée de fortune arrive à sa portée alors que la pression l'obligeait à se pencher en avant pour maintenir son appui. Intelligemment, il la glisse sous ses fesses, puis se jette dans le torrent.
— Monsieur ! C'est complètement démen...
Si la panique peut faire d'un génie le plus sombre abruti qui soit, l'inverse est tout aussi vrai : elle peut rendre n'importe quel imbécile incroyablement génial. Sans peur ni reproche, Maurice se jette dans le torrent urbain, à la merci des débris, et il mouline dans la direction de Ginette alors que seule la planche tient sa vie en respect. Au bout d'un moment, et tandis que l'homme sur le toit pensait voir en direct deux personnes âgées mourir, Maurice atteint Ginette. En larmes de peur, il s'accroche au panneau, recale la planche sous ses fesses, et agrippe sa femme fortement devant lui.
— Ne me lâche pas ! Je dois tenir les cordes ! Tiens moi !
Ginette pleure, hurle, ne respire plus.
— REMONTEZ !
L'homme hurle quelque chose, et deux autres personnes s'approchent du bord. Elles tirent, tirent... et ramènent miraculeusement les deux retraités sur le toit salvateur.
Samedi 3 octobre 2015, 22h12 :
— L'eau stagne, c'est fou, je pensais qu'elle s'écoulerait, dit Maurice.
— Dans la nuit, surement..., répond un homme du toit. On a déjà de la chance qu'ils se soient trompés et que la pluie soit arrêtée !
— On va passer la nuit ici ? Et mon Hugo ? Il est peut-être mort à l'heure qu'il est !
— Non, les pompiers nous ont dit tout à l'heure qu'un gymnase allait nous être alloué. Le temps que tout ça se tasse...
— Un gymnase ?
— Oui, un gymnase avec des lits et des premiers secours, de la nourriture, une recherche de disparus...
— Et ils arrivent quand, les pompiers ?
Ginette pleure, assise sur le toit haut-perché de la plus haute maison du quartier, en répétant "petit bout d'chou, gamin, p'tit bout de chou..."
— Vous aviez pas un moyen de le rejoindre plus vite, vous disiez ?
— Si, maintenant que l'eau est stagnante, nous pouvons nager jusqu'à là-bas et rejoindre le versant de la vallée. Là bas, l'inondation a du être moindre, et nous pourrions marcher. Mais c'était sans compter sur vous deux. On ne vous fera pas subir ça.
— Ecoutez, je dois trouver mon Hugo. Je sais que ma femme est d'accord : restez ici avec elle jusqu'à ce que les pompiers arrivent, s'ils arrivent un jour. Moi, je dois aller chercher mon Hugo.
— C'est de la folie... Vous ne retrouverez rien ici ! Pas aujourd'hui !
— Folie ou pas, je ne veux pas avoir à pleurer lorsque mon fils me demandera ce que j'ai fait pour sauver son enfant !
— Et lorsqu'il viendra vous voir au cimetière, mort noyé ou d'épuisement, il en pensera quoi ?
— Que j'ai essayé de sauver son petit quoi qu'il en soit. Que je suis un homme !
— C'est de la folie...
— Ce qui vient d'arriver est de la folie. Je ne fais que suivre la nature.
Et, comme pour confirmer ses dires, Maurice se tourne vers Ginette profondément choquée, lui murmure quelques mots, puis s'élance vers le versant de la vallée. Il nagera, grimpera, s'arrêtera pour souffler quelques minutes, puis continuera encore un long moment qui paraitra interminable.
Dimanche 4 octobre 2015, 00h16 :
Maurice marche. Le jeune avait raison : ce côté de la vallée a mieux tenu - et c'est logique. Oh, bien sur, l'eau a ruisselé, renversé, cassé, mais elle n'est pas montée comme au vallon. Là où elle est devenue stagnante, ici, elle a laissé place à une petite pataugeoire et de la boue visqueuse. Ici et là, des voitures, des façades, des poubelles, et même des corps...
Mais pas celui d'Hugo. Maurice avance encore, et aperçoit un homme qui marche devant lui au-devant. Il l'interpelle.
— On fait comment là ?
— Les pompiers sont passés mais ils ne m'ont pas vu. Un autre homme ici est parti, en disant qu'il faut aller au gymnase de Villecroze. Des secours se tiennent prêts. On fait la route ensemble ?
— D'ici jusqu'à Villecroze ? Vindieu, y'a un bout !
— Mais y'a de la nourriture et de quoi dormir un peu. Et un tableau des disparus. Je cherche ma femme. Je crois que je ne la retrouverai jamais seul, ici, de toute façon.
— Je cherche mon petit-fils. Et je pense de même.
Il ajoute principalement pour lui-même
— Ils ne peuvent être que là bas...
Compagnons d'infortune, sans un mot mais solidaires pourtant, les deux hommes prennent la direction de Villecroze.
Dimanche 4 octobre 2015, 01h36 :
Maurice aperçoit enfin le gymnase. Sec, allumé. Inespéré !
Il marche péniblement, puis atteint le gymnase. Première surprise : un énorme grillage l'entoure maintenant et tout semble quadrillé, cadenassé, et verrouillé. Seule une entrée est ouverte, avec des stations d'accueil à l'entrée, et leurs lots de désastrés qui s'entassent devant dans l'espoir d'un refuge. Au bout de quelques instants, épuisé mais porté par la terreur d'apprendre la mort d'Hugo, Maurice arrive devant le premier interlocuteur, en la personne d'un secouriste.
— Au secours ! J'ai marché jusque là. Je suis épuisé. C'est la terreur de l'autre côté de la vallée. Tout stagne, maintenant. En quelques heures, j'ai tout perdu. Ma femme a du arriver, ou va arriver avec les secours. Mon petit fils est.. il a disparu. Où dois-je me rendre pour les recherches ou les enfants retrouvés seuls ?
— Je suis navré, Monsieur, mais ici, c'est le gymnase des villecroziens : vous auriez du être orientés vers celui de votre ville.
— Mais toute ma ville est ensevelie, il n'y a plus rien !
— Ca n'est pas mon problème. Ici, c'est pour les villecroziens : nous avons suffisamment de demande d'aides et nous sommes engorgés, déjà. On ne va pas accueillir toute la...
Les oreilles de Maurice - qui avaient déjà du mal à tout entendre - vrombissent.
— Vous êtes sérieux, là ?
— Absolument. Déjà, ce gymnase servait de refuges aux sans-abris, avec qui nous avions déjà fort à faire. Maintenant, il est rempli : la nourriture ne suffira pas si nous permettons à tout un chacun de venir migrer ici.
— Migrer ? Mais vous êtes fou, ou est-ce une mauvaise plaisanterie ? Je ne migre pas, je suis réfugié !
— Réfugié dans une ville qui n'est pas la votre.. votre quartier est-il vraiment enseveli, déjà ? Puis quelle idée de partir avec un gamin pour trouver un abri ! Bien sûr qu'il allait mourir ! Il fallait rester dans votre maison.
— Elle est complètement détruite !
— Alors, sur un toit. Les pompiers vous auraient trouvé et convenablement orienté. Faut être fou pour croire à un abri potentiel et quitter sa seule terre de survie ! Non, c'est impossible, Monsieur. Les plans drastiques de secours nécessitent une grande rigueur et parfois, la raison l'emporte sur le coeur. Bien sûr que je veux vous aider, mais je ne peux pas.
Ahuri, comme si Dieu venait de lui faire tomber la foudre sur la tête, Maurice s'évanouit.
Dimanche 3 octobre 2016, 13h :
— Bon, gamin, on va jouer un peu sur les chemins ? Et arrête de lire Mickey, tiens : prends plutôt ce livre-là.
Hugo lève la tête et regarde la couverture. "L'ile au trésor", R.L Stevenson.
— C'est quoi ?
— Un livre d'aventure. Avec des mots qui te rendront puissant, et des histoires qui te rendront plus fort. C'est mieux que Mickey, même si je n'ai rien contre. C'est bien de se divertir, mais il faut que tu deviennes plus grand maintenant.
— Comme toi avec ton journal à toi ? T'es devenu plus grand depuis que tu le regardes plus ?
Maurice s'arrête, puis apprécie le parallèle. Ce gamin tient bien de son sang, c'est chose sûre.
— Comme moi et mon journal, oui. Tu sais, l'expérience... on ne finit jamais de grandir.
— Beh oui, je sais, même que moi j'ai appris à plus avoir peur de l'eau dans l'aventure !
— C'est surtout cet homme qui t'a sauvé la vie et qui t'a appris à nager. Ce qui est bien, Hugo, c'est que tu aies eu le courage de passer au-dessus de tout ça. Ta peur de l'eau aurait pu s'amplifier...
— J'suis un grand garçon. L'eau de la piscine est bien moins dangereuse que l'eau de l'inondation ! J'ai plus peur, j'ai compris.
Hugo semble avoir une idée, se gratte la tête, puis lance :
— Un peu comme toi avec les réfugiés ?
— Que je disais, Hugo, que je disais... Je me trompais lourdement sur les migrants.
— On dit réfugiés, papi. Pas migrants.
Maurice regarde son petit-fils, tailladé entre fierté parentale et honte personnelle. C'est alors que Ginette arrive avec un dessert fait maison. Elle s'immisce dans la conversation.
— J'ai eu la plus grande peur, et la plus grande leçon de ma vie, ce jour-là. J'ai compris que je vous aimais plus que tout au monde. J'ai compris pourquoi je t'avais aimé un jour, Maurice... et pourquoi je t'aime à nouveau.
— On peut arrêter un peu cette avalanche de bons sentiments ? J'ai fait des erreurs, et je les ai comprises. Ca m'a servi de leçon. Toujours est-il que ce moment avant mon évanouissent m'a paru légèrement...
Il hésite un moment. Sa femme s'interroge.
— Légèrement quoi ?
— Surréaliste, je dirais. Si je me souviens bien...
- Je suis ravie que ce soit arrivé, moi.
Elle regarde la télé éteinte, paisiblement. Afin de combler un blanc dû à son moment de réflexion, Maurice s'exclame :
— Et puis, on n'a pas tout perdu : je préfère largement cette nouvelle maison ! On n'a plus de vallée, certes, on l'a payé plus cher, mais au moins elle n'est pas inondable. Ici, pas de passe-droit, nous sommes en sécurité ! Pas d'inondation en vue !
Un silence. Hugo engloutit son dessert. Ginette tousse, et avance prudemment :
— Et, justement, je sais que tu n'aimes pas ça, mais moi j'aime la presse écrite. J'ai lu ce matin dans le journal qu'ils... enfin, non, rien.
— Qu'ils quoi, Ginette ?
— J'ai lu que la zone humide si propre à Villecroze va surement être détruite pour faire un Center Parks pour relancer l'emploi et la croissance. Que les terres alentours n'auront plus leur niveau d'absorption convenable des intempéries.
Le sang de Maurice ne fait qu'un tour.
— Je.. je crois que ce n'est pas sûr, tempère Ginette. Mais ils en parlent, et il me semble bien que c'est justement le terrain qui est tout à côté du nôtre.
Entre deux "crénom de vindiou" et "qué fadas ow", Maurice se lève, se dirige vers l'ordinateur, en demandant de l'aide à Hugo. Ce dernier pianote sur internet à la demande de son grand-père, et sort un numéro de téléphone. Maurice prend le téléphone, compose, et, la révolution dans la voix :
— Allo, Fred ? Vous êtes bien un des dits-zadistes ? Dites, j'ai peut-être un terrain et une mission pour vous, là...