Invisible :
On peut entendre résonner entre deux couloirs du métro parisien les notes douces et cristallines d’un accordéon. Comme en suspension dans l’air sale de la gare du nord, elles parviennent jusqu’à nos oreilles et pénètrent nos esprits pour y laisser une trace fossile aux accents russes. Entre son bonnet et sa barbe de neige, les yeux de Vladislav se déplacent des touches aux passants, des passants aux touches avec l’espoir presque caduc que l’un de ses hommes, sans visages, et à la démarche rapide, puissent un jour le remarquer. Ses doigts gelés, couverts par de noires mitaines, se posent sur les touches de cet accordéon, vestige unique de son passé.
Loin des rues de glaces de Sotchi, à des kilomètres de sa maison maintenant détruite, et coupé de son glorieux passé, il se laisse porter par les mélodies de son enfance en jouant d’un geste devenus machinal.
Il était 6 heures quand Vladislav se leva de son trône de misère pour remonter les escaliers du métro jusqu’à la rue, bruyante, aux odeurs d’essence et aux pavés de pétrole. C’était une journée froide, une fin d’automne, une de ses journées ou l’on pouvait voire à travers la brume les lumières indistinctes des lampadaires s’éteindre. Après une demi-heure de marche, il atteignit la boulangerie de Monsieur Faussard, un homme généreux, l’un des seuls. C’était les mots qui lui venait en tète lorsqu’il s’asseyait difficilement devant ce petit bâtiment dont l’allure misérable n’était que renforcé par sa présence. Monsieur Faussard était un homme pauvre, qui n’avait, selon ses dires, « pas les moyens d’accueillir tous les nécessiteux que le monde avait frappé ». La dure loi du vingt et unième siècle. Alors, Vlad jouait, encore et encore, ses doigts épuisés étaient poussés par l’énergie du désespoir. Et durant une demie journée, il était là… invisible aux yeux des passants, ces personnes fantômes, sans visages, et à la démarche rapide.