Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: sonadoré le 16 Septembre 2015 à 14:56:41
-
De manière générale, je n'osais jamais. Je me pensais trop cynique à l'égard des autres pour me permettre de parler. J'observais chaque jour la pitié des gens face à mon mutisme, leurs yeux doux, leur compassion. Parfois, quand je sentais trop d'attention, trop de regards portés sur moi, je paniquais ; et à défaut de pouvoir crier, je leur crachais au visage. Il arrivait qu'on me frappe pour ça, et je ne réagissais pas. J'avais mal pourtant, mais je comprenais leur réaction. J'aurais fait pareil si j'avais su gueuler et taper.
Très tôt, on a insisté pour que j'apprenne à écrire, que j'aie mon moyen d'expression à moi. Je lisais Zola à dix ans, Baudelaire à onze, Tolstoï à douze. « Est-ce que tu ne nous parles pas parce que tu passes ton temps à dialoguer avec tes livres ? », m'avait un jour demandé une fille de ma classe. J'avais pris un crayon dans ma trousse et gribouillé toute une page d'un livre trouvé au hasard dans mon sac. « Alors, si tu n'aimes pas ce qu'ils te disent, pourquoi tu continues à les lire ? », avait poursuivi la petite. Parce qu'ils ne me demandent pas de leur répondre, connasse.
A mon douzième Noël, on m'avait offert un casque pour m'isoler dans la musique. Je m'y étais réfugié ; j'y écoutais Einaudi, Cabrel. Du slam parfois, ces maîtres du langage. Mes parents avaient vite regretté ce cadeau, et me l'avait montré en m'envoyant chez tous les pédopsychiatres spécialisés dans l'isolement social. « Tu ne nous parlais déjà pas, continue à nous écouter au moins », suppliait ma mère. Hugo ne m'intéresse pourtant pas plus que toi, maman.
Un jour, une fille m'avait promis de m'embrasser pour que mes lèvres parlent enfin. Ça devait se passer au bas de l'escalier numéro 3 du lycée, à 16h45 un mardi, après le cours d'anglais de Mrs Fergusson. Elle était arrivée devant moi, le bouche pleine de chewing-gum, les lèvres rouge vif. « Grouille le timide », elle avait lancé. Elle avait approché son visage du mien, la soudaine odeur issue du mélange de tout son maquillage me donna la nausée. J'avais reçu son baiser sans aucun plaisir, puis vomis à ses pieds, elle s'enfuit en courant et moi je fus satisfait. La magie n'avait pas opérée, mais quelque chose de plus consistant qu'un crachat était sorti de ma bouche ce jour-là.
J'ai perdu l'audition dans le courant de ma vingtième année, du fait des journées entières passées à côté des enceintes. L'oto-rhino-laryngologiste me l'apprit par mail. Je laissai échapper un son, qui évoquait le mot « impossible ». Et je n'entendis plus jamais le son de ma voix.
Sonadoré
-
Bonjour sonadoré,
Ça tord un peu les boyaux tout ça !
Dans l'ensemble j'aime beaucoup le ton qui est employé. On sent à la fois le mal-être et à la fois l'indifférence du narrateur.
Je n'accroche pas vraiment avec l'introduction, à la première lecture je n'avais pas capté l'essence du personnage encore et la violence des crachats m'avait invité à le pas le voir comme un être pouvant me toucher. A la seconde lecture, ça colle en effet. Cependant je ne sais pas trop que te suggérer d'ajouter pour que ce soit plus facile à saisir dès la première lecture.
Je pense que dans la vie réelle l'odeur de maquillage peut donner la nausée par contre je doute qu'elle puisse réellement faire vomir à la seconde près. Je suis déçue, en fait, j'aurais préféré le voir recevoir un baiser, quitte à ensuite vomir de répulsion.
Concernant la perte d'audition, je suis mitigée. Il y a peut-être un contexte plus large au texte que tu nous proposes (un univers, un roman, ...) mais en l'état, je trouve que ça rajoute une couche de mélodrame sur une situation qui était pourtant crédible et touchante. Un peu comme les films français qui touchent juste un sentiment ou une émotion, et que le téléphone sonne pour annoncer que Mamie est morte.
En bref, le texte en lui même est très touchant s'il commence au second paragraphe (ça ferait une belle intro d'ailleurs ce " Très tôt, on a insisté pour que j'apprenne à écrire") et s'il n'y a pas la"cerise" sur le gâteau de la surdité à la fin.
Mes 3 centimes néophytiques :)
-
Hey xfg78 !
Merci beaucoup pour ton commentaire ! Effectivement, je vais changer la place du vomi, en revanche je vais garder la fin mélodramatique, qui a un sens tout particulier pour moi... Merci encore
-
Salut Sauna.
Ce coup ci j'ai pas grand chose à dire sur ton texte, il est chouette.
Je sais pas si c'est l'effet escompté mais je l'ai trouvé assez drôle, ça m'a fait pensé à une bande dessiné du nom de Lincoln (si tu connais, sinon si tu as l'occasion c'est le même genre d'humour un peu grinçant que dans ton récit)
Si je veux pinailler je dirais que ça J'observais chaque jour la pitié des gens face à mon mutisme, leurs yeux doux, leur compassion.
c'est pas crédible. Quand quelqu'un ne parle pas les gens n'ont généralement pas tendance à avoir pitié mais plutôt à le prendre pour un débile.
Aussi, ça A mon douzième Noël, on m'avait offert un casque pour m'isoler dans la musique
ça m'étonnerait que ses parents lui aient offert un casque pour qu'il s'isole dans la musique.
Sinon j'aime bien la fin, ça donne l'impression qu'il disparait completement.
A plus
-
Eh bien, c'est une histoire particulière, mais pleine de bonnes idées et bien racontée, même si c'était un peu court, pour moi, j'aurais aimé que tu sois allé un peu plus en profondeur dans la psychologie complexe de ton personnage. Une insistance sur l'intérêt qu'il porte au silence, ou sur l'absence d'intérêt pour tout, on n'arrive pas bien à savoir -ce qui est, dans un sens, intéressant, ça ajoute un côté foutez-moi la paix au personnage.
J'ai bien aimé, au final, la fin qui ajoute la perte de l'ouïe et le seul mot qui sort à ce moment là, comme une perte de tout ce qui aurait pu être possible.
-
Bonjour !
J'ai bien aimé ton texte, même si des choses ne cohérent pas trop avec le reste, comme l'ont dit plus haut les autres lecteur (le casque, le vomi...). Mais aussi le baiser où je n'ai pas trop compris l'intérêt de ce passage dans ce texte (après, j'ai peut-être loupé qqch :))
En tout cas, je verrai les muets d'une autre façon, désormais :mrgreen:
-
Salut vous trois !
Merci bien pour vos commentaires qui me font très plaisir... Je reviens uniquement sur le manque de cohérence constaté : ce texte n'a rien d'autobiographique, et très sincèrement, les sourds et les muets, j'y connais rien. (Je ne m'en sers pas comme excuse, mais je tiens à le préciser). Alors j'ai essayé d'imaginer, brièvement, ce qui se disait dans l'esprit de ceux qui ne disent jamais rien... À la prochaine pour d'autres tentatives !
Soñadoré !
-
ce texte n'a rien d'autobiographique, et très sincèrement, les sourds et les muets, j'y connais rien
Tu t'en es plutôt bien sorti ;)
-
Salut !
au fil de la lecture...
Il arrivait qu'on me frappe pour ça, et je ne réagissais pas. J'avais mal pourtant, mais je comprenais leur réaction.
répétition un peu lourde
hop là, tout lu !
Sur la forme, c'est fluide, plutôt immersif, ça se lit très bien ! C'est intéressant toutes les questions que soulève le thème abordé. Ta narration à la première personne marche très bien pour nous placer avec le narrateur et ce qu'il vit.
Ce qui m'a manqué, c'est un contexte plus vaste pour comprendre qui il est, d'où cela vient, etc. Le portrait ici est peut-être trop bref à mon goût.
au plaisir
Milla