Bonjour,
J'ai écris une nouvelle que j'ai fait participer à un concours de nouvelles pour les auteurs de 11 à 17 ans. C'est le premier texte que je dépose ici, et j'espère qu'il va vous plaire. La nouvelle est un peu longue mais je ne crois pas que l'on puisse insérer une pièce jointe, alors la voici :
"Le racisme et la haine ne sont pas inscrits dans les péchés capitaux. Ce sont pourtant les pires."
Jacques Prévert, poète français, 1900-1977
C'était une nuit d'hiver glaciale. Au dehors, une tempête redoutable faisait rage. La mer fouettait les hautes falaises rocailleuses. L'habituel fleuve noir d'étoiles visible dans le ciel était camouflé par des nuages livides. Une pluie diluvienne tombait sur le sol. Des éclairs grondant zébraient la voûte cosmique. Un vent indomptable mugissait dans les branches qui s'entrechoquaient, au supplice. Au milieu des éléments déchaînés se dessinait un chemin qui escaladait la falaise où un bâtiment de pierre résistait seul au courroux céleste. À l'intérieur de celui-ci se trouvait une foule de personnes de tous âges, venues ici pour se réfugier de la terrible tempête, leurs habitations de bois menaçant de s'effondrer. La pièce était vaste mais vide et bien mal éclairée : la pénombre lumineuse qui flottait autour de l'unique ampoule ne servait qu'à rendre les ténèbres plus visibles. Pour passer le temps en ce triste lieu, les habitants du village avaient décidé de se raconter des histoires. Ils avaient aménagé un petit espace, où le conteur pouvait relater son récit. Quand une vieille femme eut fini son histoire, un homme à la peau mate toussota. On lui laissa la place. Les cernes de ses yeux creusés par la fatigue et son corps amaigri dénonçaient sa faiblesse physique, comme s'il n'avait guère mangé depuis plusieurs jours. Ses yeux, vaste océan dans lequel on pouvait se perdre, étaient d'un profond bleu azur. Il commença :
- Je vais vous raconter un récit singulier et pourtant vrai qui s'est passé dans ma jeunesse. Je m'en souviens comme si c'était hier.
A ce moment là, l'ampoule du plafond grilla, laissant place à une obscurité inquiétante. Aucune des personnes présentes dans la salle n'accueillit la proposition, mais le silence éloquent qui régnait dans la pièce annonçait que chacun attendait avec curiosité.
" Cela remonte à une quinzaine d'années. J'étais jeune et insouciant. La vie m'apparaissait très simple, et j'étais heureux. J'aimais beaucoup lire. L'odeur des pages m'enchantait, et leur bruissement quand on les tournait était pour moi une agréable musique. Après avoir terminé un livre, j'éprouvais un désir irrésistible de les caresser, aussi bien de l'œil que de la main, avec un profond sentiment paternel. Un livre est un compagnon de chevet à la conversation inépuisable, un ami qui maîtrise l'art de meubler les heures d'ennui et d'exciter l'imagination. C'est un mets délicat : il faut le savourer, le déguster. Ayant bien réussi mes études, j'avais acquis une position sociale aisée, et j'avais donc les moyens de m'offrir beaucoup de volumes, chacun rejoignant la famille étendue de récits que j'avais construite au fil des ans, et que j'exposais fièrement sur une séduisante bibliothèque. En ces moments-là, ma plus grande fierté était un magnifique ouvrage à la reliure de cuir, intitulé Le livre des Mots, relatant une histoire très instructive sur un monde parallèle où se déroulait un conflit perpétuel entre les Noirs et les Blancs. J'avais acquis ce trésor littéraire deux mois plus tôt, dans une boutique d'antiquités, et le vendeur m'avait certifié que cet écrit était unique. En revanche, le nom de l'auteur lui restait inconnu. J'avais placé ce livre sur un socle de verre au premier plan de ma bibliothèque. J'aurais encore pu continuer cette vie paisible bien longtemps, si un évènement ne l'avait pas faite basculer du tout au tout.
Par un matin ensoleillé, le ciel ayant séché ses larmes après avoir abreuvé la nature de ses bienfaits, je me promenais le pied leste dans une de ces brocantes traditionnelles, à la recherche de romans pour compléter ma famille de livres. Les trottoirs trempés par les averses de la veille luisaient sous la lumière du soleil. Le lit d'herbe tendre qui couvrait habituellement la place était dissimulé par les bottes crasseuses et éreintées des promeneurs. Partout, les marchands vantaient inlassablement les mérites de leurs articles. Leurs paroles, leurs exclamations et leurs cris composaient une musique dissonante. Les jurons que lâchaient parfois les vendeurs quand un passant refusait catégoriquement de leur acheter ce qu'ils proposaient étaient d'abominables fausses notes. Ralentis par le flot de personnes qui examinaient les divers objets, je flânais parmi les étals en observant les breloques et les bibelots exposés. Bien que les articles ne fussent pas d'une grande originalité, j'avais satisfait mon désir de possession par l'achat de quelques ouvrages intéressants, que je pensais lire le soir même, avant de les entreposer dans ma bibliothèque. Mes besoins ainsi assouvis, je m'apprêtais donc à repartir lorsqu'un bruit des plus singuliers fit souffrir atrocement mes malheureuses oreilles. Je me retournai dans sa direction et dévisageai longuement un marchand grassouillet affublé de hardes grossières, verdâtres et jaunâtres. Cet homme, qui polissait un gramophone vétuste, était drapé d'un manteau de relents fétides. Frappé de stupeur, je me figeai sur place et mes yeux se mirent à observer par eux-mêmes l'étal du vendeur. Celui-ci était d'une pure extravagance, composé d'objets tous plus insolites les uns que les autres. Pour n'en citer que quelques-uns, je remarquai une poupée d'argile aux détails réalisés à la perfection, une bandelette ayant appartenue à une momie, une tête réduite... Je repoussais avec dégoût un bocal contenant un serpent à deux têtes lorsque du coin de l'œil je remarquai un volume de cuir ressemblant à l'identique au mien, censé être unique. Ce nouvel ouvrage comportait le même titre, le même texte et la même couverture que la pièce maîtresse de ma collection, mon plus beau bijou ! Même si je le possédais déjà, cet ouvrage-ci semblait m'appeler et m'attirait inexplicablement. Ébranlé, je pris l'écrit entre les mains et interpellai le marchand qui maintenant était occupé à dépoussiérer une tablette d'argile. Ce dernier se retourna, me fit face, me dévoilant ses horribles dents gâtées, et me fixa. Un sourire déplaisant s'esquissa sur ses lèvres charnues. Avant même que j'eusse le temps de dire quoi que ce soit, il ricana :
- Vous désirez Le livre des mots ? Il est unique, certes, mais je suis prêt à vous le laisser.
- Pourquoi donc cela ? lui demandai-je.
- Je vais bientôt quitter cette brocante, et je veux vendre le plus d'objets possibles, continua-t-il toujours aussi mystérieux.
- Bien, votre prix sera le mien, terminai-je, profondément troublé.
J'achetai ensuite le livre et repartis chez moi avec mes nouvelles acquisitions, en me posant un intarissable déluge de questions. L'un des deux ouvrages était-il faux ? En existait-il d'autres exemplaires ? Pourquoi le marchand ricanait-il ?
Une fois arrivé à mon logis, je me précipitai vers mon exemplaire du Livre des mots original. Je le retirai de son socle, et le comparai avec celui dont je venais de faire l'acquisition. Aucun détail ne les différenciait ! Je plaçai alors celui que je venais d'acheter sur un ancien socle de bois poussiéreux afin de mieux les distinguer. J'avais l'intuition que le volume dont j'avais fait l'achat le matin même n'était pas authentique, car le marchand qui me l'avait vendu était des plus étranges, et semblait se jouer de moi.
Le soir, afin de m'endormir, je lus un des livres que j'avais acquis à la brocante. J'étais tellement absorbé dans ma lecture que je ne vis guère le temps passer. Finalement, le sommeil finit par l'emporter sur mon esprit agité, et je tombai dans les bras de Morphée. Cette nuit-là, je fis un rêve singulier, si toutefois c'était un rêve. J'entendis le plancher grincer et ma bibliothèque se lézarda de toute sa hauteur. Je m'éveillai, ou du moins, c'est ce qui me semblait. La lune projetait dans ma chambre, mais plus particulièrement sur ma bibliothèque, une lueur opaline. Stupéfait, je me mis à m'inquiéter. Un violent coup de vent survint, faisant crier les boiseries de la pièce. Puis j'entendis une douce voix enjôleuse, qui sortait de mon bibliothèque et qui semblait implorer mon aide. Épouvanté, je me fourrai sous mes draps, le corps tremblant de tous côtés. La voix se fit de plus en plus suppliante et aigüe, me perçant les oreilles, m'arrachant des hurlements d'effroi. Soudain, tout se figea ! Pour achever cet ensemble d'événements inexplicables, le Livre des Mots placé sur le socle de bois trembla, puis s'agita frénétiquement sur lui-même. Comme mû par une volonté inconnue, je sortis de mon lit avec un calme serein, je pris l'ouvrage et je l'ouvris. Subitement, les mots inscrits sur les pages s'effacèrent, me laissant un volume de pages blanches à la couverture noire. Bien qu'elles fussent sans intérêt, je n'arrivais pas à détacher mon regard des pages de ce livre. Soudain, celles-ci s'étendirent à l'infini, me recouvrirent, firent disparaître tous les autres éléments de la pièce. Je basculai la tête la première dans le livre, et plongeai de l'autre côté.
Tout devint noir. Je perdis rapidement la notion du temps. Ma chute était infinie, je ne parvenais pas à bouger, la vie me quittai peu à peu. C'était donc cela. Je mourais. Les battements de mon cœur ralentissaient, mes oreilles tambourinaient, ma respiration se saccada et je luttai pour ne pas sombrer dans le néant. "
À ce stade du récit, des exclamations de stupeurs retentirent. Mais le narrateur demeura imperturbable, attendant que le calme revienne avant de poursuivre.
" Quand il me sembla que tout était perdu, les yeux à demi-clos, je distinguai un point lumineux dans ce néant impénétrable. Cette luminosité nouvelle gagna progressivement en force, jusqu'à envahir totalement mon champ de vision. Je me sentis renaître. J'inspirai à grands poumons et mon corps se remit à fonctionner : les battements de mon cœur accélérèrent, je parvins à ouvrir les yeux totalement. L'obscurité reprit le dessus sur la lumière mais sans pour autant m'affecter.
Je repris mon sens du toucher. Mes doigts parcouraient une matière terreuse. Mon regard parcourut le lieu dans lequel je me trouvai. Une infime lueur provenait d'un trou de serrure et me permit de comprendre que je me trouvai dans une pièce - sûrement une cave. Au prix d'un effort douloureux, mes frêles jambes peinant à supporter mon poids, je parvins à me lever. À tâtons, je longeai un mur, mes doigts effleurant sa paroi effritée. Quand je parvins au niveau de la serrure, je distinguai l'encadrement d'une porte. Ma main s'écarta de la porte pour aller vers un cube encastré dans le mur. Un large sourire s'esquissa sur mes lèvres quand je rencontrai ce que je désirais. Un interrupteur. Je l'actionnais. Les faisceaux lumineux de l'ampoule pendue au plafond déchirèrent les ténèbres environnantes. Je fermai aussitôt mes yeux pour les protéger de cette lumière soudaine. Peu à peu, ceux-ci s'habituèrent à la lumière et je pus les rouvrir. Je me trouvais effectivement dans une cave. Des veines de calcaire parcouraient son plafond là où l'humidité l'y encourageait. Des effluves infectes de pourriture me mirent le cœur au bord des lèvres. Incapable de supporter cette odeur plus longtemps, je me dirigeai vers la porte et l'ouvris. Des escaliers de pierre s'offrirent alors à moi et je les montai. Une fois rendu au rez-de-chaussée de l'habitation, je me mis à l'inspecter. De toute évidence, son occupant n'était pas là, mais le feu qui dormait paisiblement dans l'âtre de la cheminée me fit comprendre qu'il n'était sorti de chez lui que pour une courte durée. Comme je devais sûrement être un intrus, ne voulant pas me faire remarquer dans la maison d'autrui, je sortis dans la rue. Au dehors, le temps était maussade. Une brume opaque rampait au ras du sol tel un reptile laiteux. Un ciel d'orage plombait l'horizon. Les globes luminescents des lampadaires, auréolés d'un ruban lumineux, dessinaient des ombres sur les façades des bâtiments. Était-ce le matin, le soir ? Je ne le savais point. Des cris furieux attirèrent mon attention. Me fiant à mon ouïe, je me dirigeai vers leur source et je remarquai, au beau milieu d'une allée, un attroupement d'hommes blancs et d'hommes noirs qui se querellaient. Je restai à l'écart pour mieux observer. Les deux groupes, prêts à en découdre, ne cessaient de s'insulter et de se menacer. Je vis même certains serrer leurs poings pour se préparer à une lutte imminente. La tension monta en flots agités et soudain, le meneur des hommes blancs hurla et, donna un violent coup de poing dans la figure du meneur des hommes noirs ! Puis, ce fut un carnage total. L'émeute qui venait d'éclater aurait dû alerter tout le quartier mais personne n'y prêta attention, comme si cela était habituel. Des cris de douleur se firent entendre aussi bien que les cris de rage. Les deux groupes échangeaient coups de poings et de pieds, et le sang coulait. Le tapage se calma peu à peu, les hommes noirs furent vaincus par les hommes blancs. Je m'approchai discrètement de l'un de ceux qui tenaient encore debout, et lui demandai la raison de ce conflit. Visiblement étonné que je ne le sache pas, il cracha :
- Pourquoi nous nous sommes battus ? Eh bien tout simplement parce que cette race ne mérite pas de fouler la même terre que nous, de vivre à un niveau égal à notre race, et qu'ils osent nous résister depuis des décennies ! Heureusement que t'es pas entièrement noir toi, puisque sinon, je peux te dire que tu ne serais plus là pour m'écouter ! Allez, maintenant, dégage !
Offensé par ces paroles scandaleuses, je m'éloignai de l'homme, l'esprit échauffé. C'était comme si ces actions méprisables avaient fait naître une flamme en moi. Une flamme qui ne pouvait s'éteindre. Une flamme qui se propageait dans tout mon corps jusqu'au bout de mes doigts. Un feu. Le courroux qui brûlait en moi ne supportait pas tous les actes de ces hommes et exigeait que je mette fin à tout cela. Et puis subitement, je compris. Cela m'apparut comme une évidence. Cette lutte était celle décrite dans le Livre des Mots ! Je vivais l'histoire écrite. J'étais même son héros, qui arrivait sans comprendre et qui restaurait la paix dans ce monde. Je le sentais, je devais suivre le parcours du héros pour terminer cette rivalité ancestrale. Heureusement que je connaissais l'histoire sur le bout de mes doigts. D'après l'histoire, le lendemain de l'arrivée du héros, un grand éboulement se produisait au mont Gris, sur un village de Noirs et un village de Blancs. Je me reposais alors dans une grange abandonnée que je trouvais par hasard. Le lendemain, je me levai aux premières lueurs de l'aube et je me mis en marche vers le lieu de l'éboulement. Après une marche difficile due à la boue du sentier, je parvins au Mont Gris, ma destination. La montagne dominait le paysage. Dans la vallée on ne voyait plus la moindre trace des villages : tout était recouvert par les rochers tombés de la montagne, tel un sinistre océan. Des centaines d'hommes noirs et d'hommes blancs étaient déjà sur place. Certains pleuraient les défunts, les autres ne cessaient de se rejeter la faute et la tension monta à une vitesse alarmante. C'est alors que j'intervins, au milieu de la rixe verbale. J'essayai de leur expliquer :
- Personne n'est plus coupable qu'un autre. C'est la terre qui se révolte contre vos querelles incessantes. Vous accusez toujours l'autre alors que la faute est partagée. Si vous voulez vraiment retrouver vos familles et les villages enterrés là-dessous, il faudra vous unir pour enlever les décombres. Sinon, vous ne reverrez jamais les vôtres. Essayez de vous unir et vous verrez que vous réussirez.
Puis, mon corps se dématérialisa et je me réveillai dans mon lit. Tout cela n'était qu'un rêve ! Mais quand je vis mes chausses, je vis qu'elles étaient couvertes de boue. Provenait-elle du Mont Gris ou de la brocante ? Je ne l'ai jamais su. "
Dans la salle, les auditeurs, bouche bée, réalisèrent un peu tard que l'histoire était finie. L'homme avait-il dit la vérité ou était-ce un affabulateur ? Les gens essayaient de démêler le vrai du faux. On alluma ensuite des bougies pour éclairer la pièce. Certaines personnes doutaient de la véracité du récit et firent des gestes de dédain. Ceux qui croyaient le conteur voulurent lui poser des questions, mais une femme prit sa place. Un détail échappa à tout le monde sauf à un petit enfant qui chuchota à sa mère :
- Regarde maman, les chaussures du monsieur, elles sont couvertes de boue !
Et un autre récit débuta. Mais ceci, c'est une autre histoire !