Un verset à Coalinga
Le désespoir de Ned a tenu en deux faits. Le premier, c'est qu'un certain Aldo, que nous avions rencontré sur les rochers de Corteshead, s'était entiché d'une amie de Gabbie. Il la faisait manger au restaurant tous les soirs, si possible celui de la corniche d'Algorence Bay, où la petite poule attaquait la soirée en s'envoyant des langoustines à la crème et une bouteille à trente-cinq dollars. Passé deux semaines, Aldo n'a plus eu d'autre idée en tête que de lui faire passer l'été dans sa maison de famille de Coalinga, une monstrueuse propriété coloniale plantée d'arcades blanches et cernée par la forêt de séquoias de San Benito. Puis Christie, la poule en question, qui ne se sentait qu'à moitié à l'aise dans cette immense baraque au fond des bois, a demandé que Gabbie les rejoigne : Gabbie, l'intraitable reine de pique, stratège de la bande dans toutes nos magouilles...
Elle nous a imposés à Aldo aussi naturellement que des œufs sur une tranche de lard.
L'autre élément déterminant tenait dans les quarante-huit heures que Ned et moi avions passées à Forth à la fin du mois d'avril, où nous avions rampé la plus grande partie de notre temps sous les venelles sombres comme des saints assoiffés, errant dans des établissements lugubres et lorgnant sur la misère comme si elle ne nous touchait pas d'un pouce. Au cours d'une de ces heures de détraqué, j'avais discuté avec Ned de Gabbie, qu'il avait quittée avec pertes et fracas l'hiver précédent après l'avoir traitée de "pute en col roulé". Il n'en démordait pas : Gabbie ne méritait pas qu'on la fréquente, elle préférait les galas, son patron dégotait des entrées en double pour se montrer au bras d'une si belle plante, tout ça pour passer la soirée à péter dans de la soie. Dans les torrents d'aigreur de Ned je peinais à en placer une ; mais pour moi Gabbie restait une fille simple, malgré son penchant pour les flonflons, et, au contraire de la première femme de Ned, avait toujours conservé un train de vie résolument modeste. C'est tout ce que j'avais réussi à avancer, tant Ned était replié dans son amour-propre et tant il y avait déjà de remous dans nos têtes de soûlards. Malgré tout, depuis cette nuit-là, je nourrissais l'espoir grandiose que l'abcès était bel et bien percé, vidé de toutes les aigreurs passées, et que Ned et Gabbie finiraient par revenir à des sentiments meilleurs, dans mon ombre bienfaitrice.
Juin était bien avancé quand Ned a pointé son nez à Coalinga, bien qu'il m'ait eu juré l'inverse à Forth et qu'il ait été vu l'avant-veille à la remise de diplôme de son demi-frère... Deux jours, c'est tout ce qui lui a fallu pour venir de Longview, Washington, où il s'était précipité sur le premier train de marchandises avec dans son sac deux pommes ramassées à la hâte en lisière des voies et pas une goutte de whisky, comme s'il flairait Gabbie, l'idée de Gabbie, et avec elle la possibilité d'une réunion ou le dernier volet du désastre. Alors, quand, au beau milieu des arbres géants de San Benito, il a fini par atteindre le seuil du manoir et qu'il a vu Gabbie picorer dans l'assiette du premier col blanc venu (c'était Aldo ! il l'avait sur les genoux, visiblement lassé de l'ingénuité de la petite Christie), c'en fut trop pour lui.
Il a commencé par rigoler, mais je connais son visage et c'était comme s'il l'avait couvert d'un givre. Une fois à portée de Gabbie, il a posé genou à terre (on aurait dit qu'il la prenait pour une chatte peureuse) et a commencé à lui parler doucement et ça coulait comme de vraies larmes très amères. Et son discours m'a causé beaucoup de peine, non parce que j'en aurais, en pareille situation, prononcé un similaire, mais parce que j'ai soudain eu la révélation de la fatigue que cela procurait de devoir vivre à rebours des autres. Je me souviens juste du moment où sa voix s'est un peu emballée, il lui disait (et elle commençait à le regarder comme le petit chat tétanisé qu'il voulait qu'elle soit) : "Tu peux picorer où tu veux, Gabbie, tu peux t'asseoir sur n'importe quel génie plein aux as et le sucer aussi fébrilement que tu veux, son fric te tuera à petit feu parce que c'est dans la nature du fric de le faire. Et alors t'auras plus rien, Gabbie. T'auras qu'un grand silence à la place de la tête. Tu seras plus rien. Tu seras un tas de fric."
Après cette phrase j'ai pris conscience de la horde de convives qui s'étaient tus et écoutaient Ned, j'ai eu honte d'eux et de moi, je suis sorti discrètement et je me suis laissé tomber au pied d'un grand tamaris qui me dissimulait des baies vitrées. La fraicheur tombait des séquoias comme si l'approche de l'automne leur donnait des sueurs froides. Je suis resté là, sous le ciel noir et les arbres transpirants, loin des autres, loin de mon corps aussi, à essayer de retrouver centre.
Je connaissais bien le mantra que Ned récitait à Gabbie. Sans dollars et sans itinéraire, avec la sincérité plein la bouche, on sent enfin dans sa poitrine le battement d'un cœur très ancien, aussi ancien que les plus anciens préceptes. Tap-tap, tap-tap, sec et bruyant comme l'affolement d'une araignée dans un gobelet, tap-tap, seulement la plupart du temps il s'étouffe sous le bruit des serrures, des claques dans le dos, des caisses enregistreuses. Alors quand on l'entend battre c'est que l'on vit au cœur de la cible, dans l'intenable immédiateté du présent, que cellule après cellule on assiste à sa consomption et qu'il n'y a plus qu'à se jeter du haut de son passé, pour vivre, pour aimer, pour se vider dans l'univers et s'y sentir plein, comme une aorte enfin délivrée par l'égorgeur, et pour que les autres nous voient couler et peut-être s'interrogent. Pour l'instant, ni Ned ni moi ni aucun autre fou dangereux de la côte Ouest n'avons trouvé comment vivre plus pleinement qu'au hasard de ce bruit de tambour. Et j'ai bien sûr continué à trouver à Ned un je ne sais quoi de saint après cet épisode, alors que la majorité des fêtards avaient pris le parti de Gabbie (qui, une nouvelle fois, avait tiré son épingle du jeu). Mais peut-être cela venait-il de cette propension à la sainteté qui m'animait depuis mes nuits de garde à Tête-Diable...
Le claquement de la porte d'entrée m'a dérangé dans ma rêverie. Ned jurait tout haut en descendant le perron. J'ai siffloté un début d'air pour qu'il me rejoigne dans l'ombre du tamaris.
"Si tu savais ce que ça me rend triste. Je m'en fous de Gabbie. Ça ne me fait plus vraiment de peine de la voir. C'est tous les autres, elle aussi et puis tous les autres, la poubelle qu'ils râtissent vers leur cerveau comme de gentils éboueurs, leurs idéaux en plastique qu'ils arrosent consciencieusement et avec toute la bonne foi du monde... J'ai voulu être sincère, j'ai commencé le mantra de... mais... mais il n'y en a pas eu un seul pour avoir le cœur qui s'ouvre. Ils étaient tous comme des fantômes. Ole, je te jure, des fantômes. En eux c'est le silence. Je voulais effrayer Gabbie en lui parlant de son avenir et puis je me suis rendu compte qu'ils y étaient déjà tous. Ils sont plus rien. Y a des sacs plastiques qui fleurissent leur cerveau. Des putains de, de caténaires inertes qui leur courent après les veines, du polystyrène en boutons dans leur cœur. Y a pas un bruit là-dedans. Ça ne vit pas. Ils vivent pas. Ils ont comme délégué les pouvoirs... Ils s'interrogent plus ni sur le pourquoi, ni sur le comment, ils ne se disent pas "c'est normal ce silence que je dégage ?", au contraire ils en sont à demander le silence aux gens, un doigt sur la bouche, et réfléchissent juste assez pour chercher un peu d'argent pour boire et fumer, faire ça avec des gens comme eux. Aucun cerveau qui bat. Aucun cœur qui se bat. Juste un sérum qui dégouline silencieusement le long d'un tube et les alimente. Qu'est-ce qu'on fait dans un cas comme ça, Ole, hein ?"
Oh Ned, mémoire courte, souviens-toi comme tu m'as méprisé jusqu'à ce que je demande à te suivre à Tête-Diable... Et puis regarde-nous il y a quelques semaines, à nous appuyer aux façades de Forth, où étaient nos préceptes ? C'est là, à Tête-Diable qu'il faut aller, avec chacun d'eux, un par un, et qu'assis à l'écart du dernier refuge ils puissent être lus à corps ouvert par la montagne. Ils s'assiéront, chacun à leur tour, une silhouette en janvier, une silhouette en mars... ils regarderont les monts bleus couturés de ravines, ils auront plein de vagues dans l'âme à se rappeler la chaleur des bières et les jolis culs aux terrasses de Southern Parallel. Et puis le caprice finira par passer, le visage de la montagne se sera approché d'eux assez près pour les saisir dans sa gueule et ils trouveront le battement, tap-tap, tap-tap enfin le voici, l'axe intime... et chacun alors pourra se lier d'amitié pour de bon, pourra se fourvoyer dans quelques aventures incohérentes et puis foncer découvrir une baraque pleine d'amis au cerveau silencieux pour finir la soirée à broyer du noir dans un buisson... L'essentiel, l'acte de courage alors, le premier, comme un article de constitution, celui qui montrera si leur battement de cœur est réel ou un nouveau fantasme, sera de reprendre les vieux mots de jadis et de les convaincre de grimper jusqu'à Tête-Diable ; avancer que la vue est belle... qu'on montera des bouteilles et des pipes... et de s'ouvrir simplement à eux et cultiver leur bon cœur jusqu'à ce qu'un matin, après le petit-déjeuner, l'un d'eux s'éloigne un peu du refuge et s'asseye sur une pierre, et cherchant un peu de contemplation finisse par se contempler lui-même, et cherchant dans le silence des hommes à mieux entendre le langage des montagnes, finisse par entendre son rythme intime... sa mélodie... ses versets...