Le Prisonnier
Je me réveille dans le noir. Paralysé. J'essaye de bouger mais mon corps reste de marbre. Une présence, terrifiante, inconnue, là, tout près. Je sens son souffle, une respiration rauque, lente, inquiétante. Je veux quitter ces ténèbres, fuir d'ici, m'échapper. Être n'importe où mais pas ici… Pitié… J'ai peur, non… Pas ça…
Noir.
Une puissante vague de terreur me fait reprendre connaissance. Mes paupières sont scellées. Quelque chose rôde, là, tout près. J'ai une peur panique mais impossible de s'échapper. Aucune échappatoire pour mon âme prisonnière. Des ombres m'assaillent de toutes parts, je ne peux que lancer un appel muet que nul n'entend. Las, je retourne dans mon sommeil sans pour autant être sûr d'y être en sécurité.
Je me réveille en sursaut, effrayé par le noir absolu. La présence menaçante me maintient dans une panique irraisonnée. J'ouvre ma bouche pour crier, mais aucun son ne sort. Je suis entièrement paralysé, les bras étendus. Toute ma volonté ne suffit pas à les faire bouger. Seuls mes yeux s'agitent frénétiquement derrière mes paupières scellées.
Cette horrible sensation, je l'ai déjà ressentie. Quand j'étais enfant, d'affreux cauchemars me réveillaient. Je me retrouvais enroulé en boule au fond de mon lit, engoncé dans une chape de tissus s'étendant à infini. Mes hurlements désespérés faisaient venir ma mère qui me libérait de l'atroce calvaire. Il y avait aussi ces moments où j'émergeai conscient, totalement immobilisé dans cette carcasse dure comme de l'acier, comme si mon corps et mon esprit avaient fait sécession de leur harmonie fondamentale.
Après m'être renseigné sur le phénomène, je m'étais rangé du côté de l'explication scientifique — une paralysie du sommeil due à un dysfonctionnement lors des transitions entre veille et sommeil — plutôt que les théories plus abracadabrantesque concernant un éventuel voyage de mon corps astral.
Je continue mes vains efforts à reprendre le contrôle de mes muscles, mais rien n'y fait. Soudain, ma couche se met à bouger, un peu comme un véhicule télécommandé. Quittant toute réflexion logique et consciente, je cède à une nouvelle vague de terreur en la manœuvrant par la pensée. Je pénètre dans un couloir et continue à toute vitesse jusqu'à la sortie qui devrait se trouver au bout à droite. L'orientation et la disposition des pièces invisibles sont celles de la maison où j'ai grandit ! J'espère que cet environnement rassurant me permettra d'échapper à cette chose inconnue qui continue de distiller son indicible frayeur dans mon âme tourmentée. Avant même de prendre le virage salvateur, tout cela disparaît et je me rendors, échappant enfin à cet état fantasmagorique des plus déplaisant.
Je suis allongé, paralysé, mais conscient. Je tente de respirer lentement pour me calmer. Mais cela n'est qu'illusion puisque mon corps n'existe pas. Disons que je préfère cette hypothèse, plutôt que celle plus horrible d'être prisonnier de ma propre carcasse. Une âme en détresse, voilà ce que je suis. J'arrive à me rendormir en délirant sur des rêves oubliés de mon enfance qui refont surface, espérant me réveiller chez moi, et non pas en moi… Et ça me permet d'échapper à ce croquemitaine qui respire dans mon dos, m'accommodant plus facilement de la présence inquiétante.
J'arrive à tenir assez longtemps sans paniquer ou délirer lors de mes stases catatoniques à répétition. Une trêve a sûrement été signée en haut lieu pour mon salut, ou du moins me laisser un peu de répit. J'en profite ainsi pour analyser ma situation, essayer de trouver une raison à cette situation effrayante ; et surtout, voir jusqu'où cela peut me mener. Vers une rémission ou une condamnation ? Comment en suis-je arrivé là ? Jusqu'à quand remontent mes derniers souvenirs ? Je ne m'en souviens pas…
Je décide de me remémorer tout ce que je peux pour dissiper ma frayeur : je suis Willhem Solyent, né en 2246 dans la petite ville Visby situé sur l'île de Gotland au large de la Suède. Mes parents tenaient un commerce touristique près de la Kruttornet, la plus célèbre tour des remparts de la ville, situé près de la plage où je jouais tous les étés avec mes copains. Après ma grundskola, je suis entré en gymnasieskola préparatoire en cybernétique pour accéder à la prestigieuse magisterexamen de Gotembourg. C'est lors d'un stage de connectique cérébrale à Oslo que j'ai rencontré Ulrikke, ma future épouse. Notre amour et notre intelligence nous ont rapidement propulsés sur la scène internationale en recevant le Nobelrobotikpriset 2274 pour la création d'une interface de commande neurologique. Les cents millions de couronnes de la récompense nous ont permis de créer notre propre consortium afin de commercialiser notre invention.
Ulrikke… Je ne me souviens même pas de son visage. Une torpeur m'envahit. Impuissant, je me laisse plonger dans les ténèbres, craignant mon prochain réveil…
J'ai peur. Laissez-moi sortir, par pitié ! Mais nul n'entend mes supplications muettes. Seules les ombres me narguent dans ma cage de chair pétrifiée.
Mon souvenir le plus récent m'est revenu. Je sortais d'une réunion importante avec le président du riksdag, le commandant des forces armées, des types de l'espionnage et leurs ingénieurs imbus d'eux-mêmes. On a parlé de quoi déjà… Il était question de la potentielle application militaire de mon interface. Oui, c'est cela. Un des gradés me reprochait de ne pas garder ma trouvaille secrète afin de donner un avantage stratégique à mon pays. Mon pays, c'est la science, lui avais-je répondu.
C'est bizarre, j'arrive à me souvenir des conversations, mais pas des visages ni des lieux, comme si on m'avait coupé l'image dans ma tête. Je me rappelle l'ambiance tendue, les menaces voilées, mon retour à travers les couloirs froids du Riksdagshuset, puis d'être entré dans une voiture gouvernementale… Et plus rien… Mon dieu !
Et si j'avais été enlevé ? Retenu prisonnier quelque part dans Stockholm. Suis-je sans connaissance ou branché sur une interface trafiquée ? Que cherche-t-on à extraire de mon cortex ? Qui ?
Toutes ces interrogations m'entraînent dans une analyse poussée de mes recherches en cours, de mes activités commerciales, et de toutes leurs implications. Si on s'en prend à moi, c'est forcément le gouvernement suédois — à cause de cette fameuse réunion — ou éventuellement un concurrent qui souhaitent me faire chanter ou obtenir les marchés exclusifs que je possède avec de nombreuses filiales étrangères.
Je m'inquiète soudain pour Ulrikke. Est-ce qu'on l'a enlevée elle aussi ? Menacée peut-être ? Une demande de rançon ne me frôle même pas l'esprit, il y a bien plus à gagner en farfouillant dans ma tête que de piller mes comptes en banque. Une foultitude de possibilités m'envahit l'esprit. Comme je n'ai que ça à faire, je cherche des liens subtils entre mes intervenants, envisage des rapprochements obscures voire farfelus, élabore théories les plus folles allant jusqu'à envisager un vaste complot révolutionnaire mené par des illuminés quelconques.
Prisonnier de mon corps, je suis devenu une âme à la dérive, tel un cerveau qu'on aurait plongé dans une bouteille de formol. Une panique incoercible me retourne comme une chaussette à l'évocation de cette ignoble possibilité. Plutôt mourir que de rester comme ça ! Je sombre dans l'inconscience noyé par ce trop plein d'émotions.
Quand je reviens à moi, il n'y a plus cette présence malsaine et menaçante. Je suis toujours avec mes supputations incomplètes, à moins qu'il ne s'agisse que d'erratiques divagations d'un homme torturé. Torturé, ça doit être ça.
Soit on cherche à m'extirper des informations, soit on tente de modifier mes intentions, voire ma personnalité. Ne plus être soi-même et ne pas s'en rendre compte, quelle horreur ! Quand on est branché, la majorité des sens sont court-circuités : vue, goût, toucher, odorat. Principalement à cause des drogues et de l'environnement contrôlé. Reste l'ouïe.
L'ouïe. S'ils m'ont mis sous anesthésie, je devrais être inconscient, comme lors d'un sommeil normal. Ce qui n'est pas le cas. Je devrais donc pouvoir entendre. Tout du moins, je pense que mon oreille interne doit fonctionner correctement. S'ils ne m'ont pas isolé acoustiquement, peut-être pourrais-je....
Par réflexe, je ferme mes yeux alors que mes paupières sont scellées depuis une éternité. Je fais le vide dans mon esprit, concentre au maximum mon attention sur mon audition. Rien.
Silence absolu.
Un bruissement ! Discontinu. Je le tiens. Quelque part dans ce vide absolu qui est le mien, un léger froufroutement me dit que je ne suis plus seul. Si je le pouvais, je pleurerais à chaudes larmes pour ce réconfort. Qu'importe le temps, je me berce au rythme des sons diffus jusqu'à plonger dans une nouvelle léthargie.
- i...a...é… ...a...o...a…è...
C'est au son de voyelles éparses que je reviens des limbes. Mon carcan de chair en devient moins vide, bien que j'ai l'impression de toujours flotter dans le néant avec pour seuls compagnons mes souvenirs aveugles. Je ne sais pas si ce changement est une bonne ou mauvaise chose. Mais ma vivacité intellectuelle est revenue à son niveau optimal. Et grâce à ça, je suis en mesure d'élaborer deux ou trois scénarios possibles à ma situation : une tentative de prise d'informations sur l'orientation de mes dernières recherches, notamment concernant la virtualisation d'une partie de la personnalité dans le système domotique privé — et la, effectivement, les applications militaires font de moi une cible pour n'importe quel pays, en particulier le mien. C'est à mon avis l'hypothèse la plus probable. Soit ils font pression sur ma fam…
Lorentz ! Mon petit garçon ! Comment ai-je pu l'oublier ! Mon petit bonhomme… Non, son visage… Je ne m'en souviens pas ! Quelle torture…
Il faut que je sorte de là. Ils n'ont pas le droit ! Comment faire ?
Le bruit, la seule chose qui me relie à l'extérieur. Je dois me calmer. Écouter, juste écouter. C'est peut-être ce chemin qui me mènera au-delà de mes ténèbres.
Je ne sais depuis combien de temps j'erre dans ces limbes à la recherche de la moindre activité trahissant la présence d'une interface. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai perdu ces murmures que je croyais salvateurs. Les innombrables réflexions sur mon état finissent par me lasser. Je m'abandonne à l'atonie, refuse la moindre réflexion. Une mort cérébrale factice dans laquelle mes angoisses inconscientes surgissent et me secouent l'âme. Nul repos pour moi désormais. Où est donc passé le pays des rêves ? Là-bas au moins, j'y retrouverai la vue…
— Il est tard, j'y vais.
Ulrikke ? C'est toi ?
Le bruit d'une chaise, un manteau qu'on enfile… Et un chuchotement plus doux que le miel :
— Bonne nuit mon chéri, je reviendrais demain.
J'entends sa bise, mais nulle sensation sur ma joue ou ma bouche.
Je hurle dans ma tête si fort que j'espère qu'elle l'entendra mon appel avec son cœur, son âme ou son amour. Mais la porte claque et je me retrouve de nouveau seul…
J'entends… J'absorbe le moindre bruit que je puisse capter : le ronronnement des machines, le soufflement de l'assistant respiratoire, les bruits de pas, éclats de voix, sonneries diverses… Je renais.
Je me rends compte alors que ma théorie sur un enlèvement était peut-être fausse. Ulrikke va bien. Mon petit garçon aussi, j'espère.
Un respirateur artificiel. Je dois être dans un sale état. Merde. Je vais peut-être crever ! Non, pas ça ! Il faut que je les revoie.
J'ai beau forcer, aucun muscle ne répond à la moindre sollicitation ; toujours prisonnier de moi-même. Les sons rendent ma solitude plus supportable. C'est un hôpital manifestement. C'est calme. Une personne entrouvre la porte quelque fois, une infirmière sûrement. Ou un garde ? La nuit passe très lentement, le temps s'est étendu à l'infini pour célébrer mon retour à la réalité, ou du moins, une réalité acoustique.
Soudain, la porte s'ouvre. Plusieurs personnes. Qui sont-elles ? Des pleurs…
— C'est au-dessus de mes forces.
C'est Ulrikke. Sa voix est chevrotante. Courage ma chérie, je suis là.
Il faut que je leur fasse un signe. Impossible, je suis définitivement coulé dans le béton.
— …mais ça sert à quoi tout ça, hein ? On va pas refaire la discussion. Il faut que tu vives ta vie.
Un homme. Je ne reconnais pas sa voix.
— Papa !
Lorentz ! Je suis là mon garçon. Il va bien. Un bonheur incommensurable réchauffe mon âme. Je veux le voir, le toucher. Pitié, faites que je me réveille.
— Viens ici, toi. déclare une autre femme qui entre à son tour. Ouch, t'es lourd.
L'enfant proteste alors qu'elle le prend dans ses bras. Des chaises bougent et les visiteurs s'asseyent. Le silence qui s'abat soudain m'effraie un peu. Est-ce qu'elle vient me veiller tous les jours ? Tant d'amour…
De nouveaux arrivants. C'est l'homme qui accompagnait Ulrikke qui parle :
— Maître Oxenstierna, bonjour.
— Monsieur Solyent. Madame Solyent, murmure une voix grave et posée.
Comment ça Monsieur Solyent ? Il me parle ?
— Bon…bonjour… répond Ulrikke. Docteur Ingvar.
— Madame Solyent, répond ce dernier.
Il se passe trop de choses. J'ai du mal à bien cerner les discussions, car mon esprit essaye de comprendre ce qu'il se passe plus qu'il n'écoute. À moins que je me refuse à entendre ou comprendre… Le cri de mon garçon me rappelle à l'ordre.
— Britta, emmène-le dehors.
Britta… Je cherche dans la mémoire… Personne… Une nounou sûrement.
La femme sort avec mon garçon qui marmonne et lance un vif "papa !"
— Tout à l'heure mon bébé. On va se promener un peu, dit-elle.
Oui, reviens vite mon garçon… Cet espoir me fait revivre. La voix grave prend la parole :
— Madame Solyent, Monsieur Solyent. Comme convenu dans l'arrêté du 10 mai 2305…
2305 ? Quoi ? Comment ça 2305 ?? C'est pas possible !
— …selon vos vœux, l'examen du dossier médical du docteur Ingvar et en conformité avec la loi de l'assistanat de fin de vie…
Hein ? Fin de vie ? Mais qu'est-ce qu'il dit ! Je suis vivant ! Hey, je suis là. Répondez quelqu'un !
Ulrikke, qu'est-ce que tu fais ma chérie ? 2305 ? Ça me fait quel… Monsieur Solyent, ce type… Non, c'est pas possible !
Mais ma raison sait que c'est la seule explication… Qu'est-ce qui m'est arrivé ? Empoisonnement ? AVC ? Accident de voiture ? Les pleurs d'Ulrikke !
— …injecter la dose de Morphine, déblatère cet assassin.
NON ! ARRÊTEZ ! JE SUIS LÀ !
Bouger, bouger, il faut que je bouge n'importe quoi… Bouge, bouge… Non, non, non… Par pitié…
— Mon chéri, tu ne m'entends pas, mais je t'aime, je t'aimerai toujours. Adieu mon amour.
Non je suis là ma chérie. C'est un meurtre, vous n'avez pas le droit.
— Adieu papa… dit l'homme.
Mon garçon… Mon garçon est un homme maintenant… J'ai tout raté. Pourquoi ? Les pleurs de mon épouse se font plus faible, tenus… Ils s'éloignent ?
Non, c'est moi qu'on assassine. Je suis vivant, je ne suis pas un légume. Je vous entends. OH ! ARRÊTEZ !
— Papa !
Le garçon ! Mon petit-fils… Je voudrais tant le voir, les voir tous… Mais leurs voix s'éloignent…
— Papa, papa ! kesskisspass ?
Sa voix résonne comme une clochette pleine de vie. Seul signal auquel me raccrocher avant… Non pas ça. PITIÉ ! NE ME TUEZ PAS !
— Qu'est-ce qu'il a papy ? répéte-t-il à tue tête.
La voix de la vie…
— Alrik ! Chut ! Papy dort…