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CE QUE LA VILLE ABANDONNE…
Nous voyagions dans notre vieille voiture, petite, laide et polluante. Elle crachotait plus qu’elle ne ronronnait et plusieurs fois je crus la sentir se dérober sous mon poids. Mais non. Malheureusement, elle était toujours là, désespérément là, et nous peinions sur les routes départementales désertées. Ces mêmes routes que seuls les ringards fréquentent. Je détestais l’auto et la route tout comme je ne supportais plus mon père. Néanmoins, il fallait bien faire bonne figure. C’était notre première sortie depuis… eh bien, il faut du temps. Le reste de la fratrie s’était déjà enfui en m’imposant la responsabilité d’assumer le paternel fuyant et omniprésent, robotique et pitoyablement humain. D’accord, je ne me défilerais pas. Mais je ne marquerais pas d’enthousiasme non plus. C’était ce que j’avais décidé.
Seulement, alors que Nostalgie devenait un gribouillis sonore - c’est dire notre solitude - mon père perdit soudain le contrôle du véhicule. La voiture nous emmena tout droit vers le fossé, sans aucune forme d’explication. Quelque chose avait sûrement lâché sous le capot. Nous n’allions pas très vite, mais de fut quand même impressionnant. L’auto s’enfonça de l’avant tout en silence, comme un bateau chutant sur la pente d’une vague, dans le trou prévu exprès pour lui. Seulement, la terre est une mer immobile et aucune marrée ne nous repoussa de l’autre côté. Le moteur émit un petit soupir. Voilà qu’il signait la fin d’un quelconque espoir que nous aurions pu former. « Oups » déclara mon père, penaud. Je soupirai à mon tour, la ceinture me sciant le cou. J’étais à ce point absent que j’attendais simplement que la situation se débloque. Comme si elle pouvait se débloquer.
« Euh, Pietro ? Qu’est-ce qu’on fait ? »
Il me regarda, je tournai la tête vers lui. Assurément. Du désarroi, de l’incompréhension, de la perdition la plus totale. Allez, sortons d’ici, ce sera toujours mieux que dans cet espace confiné aux odeurs surannées. Je me tins à la bosse de la boîte à gant avant de détacher prudemment la ceinture. Jusque là, tout allait bien. J’ouvris la portière et sautai à l’extérieur. Au fond du fossé coulait un mince filet de boue, paresseux et pâteux. Je dus abandonner l’idée de récupérer un jour mes chaussures. Par contre, je pouvais récupérer mon père. Je fis le tour de la voiture en remontant sur la route, puis en descendant à nouveau dans le fossé pour atteindre la porte conducteur. Je l’aidai à sortir. Il avait la carte routière en main.
« Alors, on doit être… » Il tourna sur lui-même au milieu de la route dont le bitume s’effaçait sous les assauts du temps, sous les lentes années et sous les longs hivers. Celle-ci s’élançait comme une rivière au travers des montagnes agricoles, une rivière méandreuse et triste, grise et ridée, sous l’ombre des masses. Je laissai mon père à ses recherches inutiles et grimpai pour voir ce que cachait la côte. Je glissai plusieurs fois mais parvint finalement en haut, les mains boueuses à souhait. Devant moi s’étendaient des champs monstrueux, vides, affreusement vides et plats et infiniment tristes.
« Pourquoi tu veux qu’on passe par la campagne… Il n’y reste plus rien sauf de vieilles graines qui poussent sans qu’on le leur dise », marmonnai-je.
« Pietro, tu aperçois une ville de où tu es ? »
Je dessinai à l’horizon un cercle oculaire. Non, décidemment. Pas une chaumière, pas une ferme, pas l’ombre de l’ombre d’une tour. Pourquoi d’ailleurs n’a-t-on pas fermé ces routes et laissé la nature reprendre le dessus ? Tout le monde a dû oublier. C’est tellement simple, quand on ne voit plus rien.
« Non, rien », finis-je par répondre. « Que du blé qui s’agite. »
Le silence s’installa durablement. Je me mis à marcher au hasard, en écrasant la terre labourée. Mes pieds étaient humides et glacés. Chacun de mes pas emportait un peu plus de terre. Je m’alourdissais. Une musaraigne détala devant moi et en suivant sa course, par hasard, mon regard tomba sur un tournesol. Un seul, tout petit, tout penaud, la tête tombée. Il n’y avait pas de soleil, ni ce jour là ni avant. Comment avait-il survécu ?
« Ca va ? Tu trouves du réseau ? »
Je sortis mon téléphone portable et le portai vers le ciel. Une demie-barre clignotante. Ma batterie. Aucun bâton. Le réseau.
« Ouais. »
Je fis semblant d’appeler les secours. J’indiquai à mon interlocuteur invisible quelle était notre situation, où nous étions. La route serpentait sur plus de cent kilomètres à travers les champs vides de vie, riches en rien, mortels ; aucune chance de nous retrouver de toute manière.
« Il y a des gâteaux dans la voiture. Tu n’as pas froid là haut ? »
J’avais froid. Le vent intensifiait l’humidité et rien n’arrêtait la hargne de son courant. Je me résignai à rejoindre mon père. J’allais redescendre à un endroit que j’avais jugé moins pentu quand je me rappelai le petit tournesol. Je revins le voir. Il avait tourné sa tête vers moi, curieux. Je le détestai aussitôt.
« Je suis pas un soleil. », lui dis-je, aigri.
Il laissa ses pétales, d’un jaune passé, frissonner sous une rafale. Je descendis.
« On ne peut pas rester là à rien faire. On va essayer de sortir la voiture du trou », ordonnai-je à mon père que j’avais trouvé en train de manger un biscuit.
« On ferait mieux d’attendre la dépanneuse, tu ne crois pas ? »
« Non. Aide-moi. »
Je savais que c’était inutile, mais plus désagréable encore, je sentais l’œil du tournesol pointé vers moi.
« Tu vois bien qu’on ne peut pas, c’est trop lourd. On va se casser le dos. »
J’ignorai sa remarque et continuai tout seul pendant un moment. Ce que je faisais était inutile, je le savais pertinemment. Et ça m’énervait. Je levai la tête une seule seconde et tout à coup, sans prévenir, pris d’un accès de rage incontrôlée, je donnai un violent coup de pied à la portière. Mes orteils hurlèrent mais leur cri s’étrangla dans ma gorge en un juron.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? »
C’était cette maudite plante. Je l’avais vue à travers la vitre. C’était la même, je le jure. Elle descendait la côte. A chaque fois que je détournais la tête, elle grappillait quelques centimètres. Sans pouvoir me l’expliquer, je ne supportais plus sa vue, ni elle, ni sa méchanceté, ni mon père qui ne comprenait rien à rien.
« On va marcher et quand il fera nuit, on marchera encore et à la fin, il y aura bien une ville », dis-je.
« Tu n’y penses pas ! C’est beaucoup trop loin et je n’ai pas envie d’abandonner la voiture. »
« Elle ne roulera plus. Viens, plus tôt on part, plus tôt on arrivera. »
Je m’étais déjà éloigné de quelques mètres. J’avais hâte de courir. Le tournesol se tenait maintenant à côté des pieds de mon père, qui ne s’en rendait pas compte. La compassion de la fleur me mettait mal à l’aise et me donnait envie de fuir.
« Pietro, reviens ici. On attend les secours. »
« Ils ne viendront pas, papa. J’avais plus de batterie. Je t’ai dit ça pour te faire plaisir, mais maintenant, on s’en va. »
« Donne-moi ton téléphone. »
« On s’en va. »
Mon père voulut s’approcher de moi pour se servir lui-même, mais son pied fut retenu. Je vis que les racines du tournesol s’enroulaient autour de sa chaussure. Peut-être que je rêvais. Mais mon père leva un visage paniqué vers moi et je compris que c’était la réalité. Je revins en courant et me jetai genoux à terre pour lui ôter les fils qui lui ligotaient les jambes.
« Mais va-t-en le tournesol ! » criai-je à la fleur qui, muette, la face ronde et marron, ne cessait de me dévisager.
« Qu’est-ce qui se passe Pietro ? Oh mon Dieu, derrière toi ! »
Je me retournai et vis la voiture s’enfoncer beaucoup trop rapidement dans le fossé. Je portai mon regard le plus loin possible sur la route, avant un virage. Ce n’était pas une illusion. Le bitume se hérissait rapidement de brins d’herbe piquants et d’un vert délavé. J’allai me faire avaler moi aussi, c’était une certitude.
« Aide-moi je t’en supplie ! »
Mon père était à présent entièrement ligoté et le petit tournesol était toujours aussi sauvagement, sournoisement, insidieusement muet. Un rictus se dessina au centre de son infâme auréole. Rageusement, je tentai de l’arracher de terre mais il y était solidement ancré et à cause de lui, j’eus rapidement les mains en sang.
« L’herbe arrive ! Oh mon Dieu, c’est trop tard ! Cours, va-t-en ! »
Mon père se mit à pleurer et à crier et à gémir et je ne pouvais rien faire, je n’avais pas de couteau, mes doigts, mes seuls outils, gelés, restaient immobiles à mes ordres. Le tournesol se mit alors à rire de mon impuissance, ou alors, ce fut le ciel, qui, se déchirant, me fit cette horrible impression. Il se mit à pleuvoir dru.
« Mais Pietro, va-t-en ! »
Trempé, transi, désespéré, je me mis à courir. L’écho de mes pas était étouffé par l’air, l’eau et la terre tout autour. Je n’allais pas assez vite et pourtant, je n’arrivai pas à accélérer. Comme dans les cauchemars, j’allais au ralenti, en sachant que cette lenteur me coûterait une terrible défaite. La fleur s’étrangla en moqueries et profita de la pluie pour grandir un peu plus et asseoir son emprise sur son royaume. Je n’étais qu’un enfant de la ville, j’implorai tout qu’on me laissât tranquille et qu’on délivrât mon père. Mes suppliques s’étouffèrent d’elles-mêmes. Les encouragements blessés de mon père continuaient de me soutenir, mais j’allais bien trop lentement. Mon téléphone se mit à vibrer au fond de ma poche et, exactement au même moment, tout à coup, je ressentis mille piqûres m’assaillir en même temps. L’herbe qui me poursuivait m’avait sauvagement rattrapé. Elle m’avait empalé les pieds et m’immobilisai. Un cri déchirant envahit ma tête, je sentis les plantes pousser à l’intérieur de mes jambes. En essayant de me dégager et fuir, je ne faisais qu’accroître la douleur. La marrée herbeuse continuait sa route à toute allure. C’est alors que le tournesol vint se poser devant moi, narquois. Puis il dit, alors que je n’étais plus qu’un corps noyé de larmes et de pluie, il dit sans aucune sorte de regret ni de compassion, juge impitoyable, et sans même finir sa condamnation : « Ce que la ville abandonne… »
5 février 2009
Chgmts : 11 février.