Chhhhut...
Chhhhut...
Chhhhut...
Cela vous étonnera sans doute, mais il m'a fallu plusieurs années avant de comprendre que « Chhhhut », eh bien, ce n'était pas mon prénom.
Maman avait tant d'imagination pour me donner des petits noms tendres et doux que ça changeait tous les jours... sauf Chhhhut qui revenait quand même assez souvent.
« Ma fleur », « mon vitrail», « mon biscuit », « ma menthe», « mon cordon »... jamais pareil, jamais banal et souvent profond, tout bien réfléchi.
Mon prénom c'est Philippe, en fait, mais personne ne m'a jamais appelé comme ça à part maman, et de toute façon je n'ai aucun état civil. Pour tout dire, personne d'autre ne s'était jamais adressé à moi avant le début de cette année. Mais il faut que je vous raconte mon histoire depuis le commencement, ce sera plus clair :
Maman avait rejoint une communauté hippie en Ariège, dans les années soixante-dix. Ces jeunes gens pleins de révolte et d'énergie y avaient acquis un hameau entier, abandonné et sauvage, et en avaient fait leur domaine. En calculant bien je me suis rendu compte qu'elle n'était pas tout à fait majeure quand elle avait rallié le groupe, mais à l'époque tout le monde s'en moquait, et notamment ses parents, plutôt soulagés de se débarrasser d'elle. Finir de digérer mai 68 leur serait sûrement plus facile, en tête à tête dans leur hôtel particulier lyonnais.
La communauté l'avait accueillie à bras grands ouverts, d'abord parce que c'était un peu le principe, et puis maman était une très jolie fille, ce qui agrémenterait le quotidien, bien sûr.
Je ne porte pas de jugement sur ce qu'a pu être sa vie à partir de ce moment-là. J'imagine qu'à ses yeux elle se résumait à un seul mot : liberté.
Elle a eu les amants pas toujours propres, mais beaux comme des sylphes, les amantes sur le corps nu desquelles elle dessinait des fleurs colorées, et puis une sorte de belle vie de famille avec tant de frères et de sœurs, parfois un peu immatures, mais si frais et drôles, et tendres, et bienveillants.
Elle révérait les longues discussions des veillées, autour d'un feu de camp l'été ou d'un feu de cheminée l'hiver, ponctuées par ces joints que l'on se passait en inventant un monde, à moitié nus et souriants. Confettis au LSD, tablées immenses, promenades dans les champs et fleurs dans les cheveux...
Tout cela a existé.
Il y avait des salles communes, un four, des puits, un lavoir et plein de maisonnettes un peu éparpillées dans un jardin sauvage et idéal.
Il y avait les tâches partagées, les potagers collectifs, l'artisanat, et les équipées vers les marchés locaux pour écouler les productions et faire entrer un peu d'argent.
Puis un jour, maman se rendit compte qu'elle était enceinte.
L'enchaînement des circonstances de ma naissance paraît peu plausible, et je me rends bien compte que si le hasard avait voulu qu'un détail en soit différent, ma vie entière aurait été autre. Le caractère hors du commun de maman y a été pour beaucoup, il faut bien le dire.
Elle vivait alors seule dans l'une des petites maisons de pierre fraîchement rénovées, et n'avait pas d'amant attitré... juste quelques visites courtoises et délicieuses de temps à autre. Le sentiment qu'elle éprouva en découvrant sa grossesse, tel qu'elle me l'a décrit ensuite, était assez proche de ce que l'on pourrait appeler de la « reconnaissance ». Sa vie au sein de la communauté relevait pour elle de la perfection et, considérant qu'elle lui était redevable de tout ce bonheur, elle décida de faire don de son enfant à cette grande famille, et donc de lui en faire la surprise. Il est possible que son jugement ait été un peu altéré, comme on le dirait de nos jours, par la consommation de différentes substances qui circulaient dans la petite société idéaliste, mais toujours est-il qu'elle prit la décision de cacher sa grossesse et qu'elle y parvint, du moins l'a-t-elle toujours pensé. Et à voir la forme de certaines tuniques à fleurs et autres robes amples de l'époque, cela paraît tout à fait possible.
Maman avait un esprit extrêmement pragmatique et efficace. Pour anticiper son incapacité prochaine à participer à certaines tâches et pouvoir s'en dispenser, elle commença très vite à réfléchir au genre d'artisanat qui pourrait être dans ses cordes et serait une excuse à son abandon des corvées communautaires. Son idée s'arrêta curieusement à la conception de sortes de mobiles écolos faits de bois, de fibres et autres trouvailles végétales. Tant qu'elle le put, elle consacra ses promenades et son temps libre à l'amassement de toute la matière première dont elle aurait besoin plus tard : pommes de pin, faines, graines et gousses diverses, plumes, mousses, écorces, tiges... Elle installa un atelier dans sa cabane, récupéra des outils, puis vint le moment de se lancer. Elle se livra passionnément à sa nouvelle activité et fit preuve très vite d'un don certain pour des créations que l'on ne tarderait pas à découvrir sur les marchés ariégeois.
C'est d'ailleurs à l'aube d'un jour de marché important qui requérait la présence d'une majorité des compagnons de ma mère, que celle-ci comprit qu'elle ne serait pas sur le stand hippie ce jour-là.
Elle prétexta un malaise, ou que sais-je, pour rester chez elle, et, au prix de plusieurs heures d'angoisses et de douleurs, elle me mit au monde.
C'est ce jour-là que j'entendis pour la première fois ce « Chhhhut... », quand maman essaya, en pleurant, de plaquer sa main sur ma bouche qu'elle ne trouvait pas et qui émettait ce vagissement caractéristique, que désormais personne ne devait entendre, comme elle le décida sur le champ.
Je ne peux imaginer l'immense détresse qui fut la sienne quand je suis né : comprenez bien, elle vivait avec moi depuis des mois, me parlait longuement dans le secret de sa cabane, se réjouissait de me révéler au monde comme un cadeau, un don de soi, mais...
L'accouchement se passa très bien, tout était prêt pour mon arrivée, je pousse mon premier cri et là, maman veut couper le cordon et... ne me voit pas. Elle m'entend, se sent délivrée, mais le bébé qui pleure n'est pas visible...
Et comme elle était assez raisonnable pour s'être progressivement sevrée des drogues au cours de la grossesse, elle savait très bien qu'elle n'était pas victime d'une illusion : elle ne pouvait pas me voir, « simplement ».
Son cerveau tourna à vide pendant un moment, mais son côté pratique finit par reprendre le dessus : elle sectionna ce qu'elle devinait du cordon, alla chercher du talc et m'en saupoudra énergiquement de la tête aux pieds, révélant un bébé dodu de quatre kilos et demie. Elle me prit alors contre elle et, tout en me murmurant des choses tendres, elle me berça en sanglotant jusqu'à ce que je m'endorme.
Alors commença la vie de « Chhhhut », l'enfant imperceptible.
Maman quitta le hameau.
Ce ne fut pas son dernier sacrifice, d'ailleurs, mais la vie communautaire toute de partage et d'échanges n'était pas l'endroit idéal pour cacher un secret tel que moi. Elle trouva à se loger dans un village pas très loin de Saint Girons, plus adapté à l'intimité que nécessitait mon existence. Elle y continua ses activités artisanales, variant ses créations au gré de ses inspirations.
Elle m'a tout appris : lire, écrire, compter, jouer de la guitare (en me farinant les doigts), chanter, cuisiner... Et puis, en plus de ces apprentissages classiques, il y eut les leçons de... silence.
Un aphorisme paradoxal qu'elle m'a seriné toute mon enfance est celui-ci : « Être invisible, c'est ne pas faire de bruit ». Elle m'enseigna donc, au même titre que tout le reste, et aussi tôt que l'on apprend la propreté, à ne pas faire de bruit.
Manger sans faire de bruit, se déplacer sans faire de bruit, courir dans l'escalier sans faire de bruit, respirer, voire pleurer dans un silence complet.
Elle y consacra beaucoup de son temps, persuadée que mon avenir auprès d'elle en dépendait.
Bien sûr que l'on ne peut demander à un enfant, même s'il est d'humeur égale, de ne jamais faire de caprice. C'est là que j'entendais le plus de « Chhhhut.... », et je sens encore le parfum de savonnette, associé à ce geste preste qu'elle avait pour me bâillonner tendrement, toujours tendrement :
« Chhhhut mon cristal... », « Chhhhut mon pollen...», « Chhhhut Fraise, Mimosa, Réséda... » et rien que d'évoquer ces moments, le parfum de chèvrefeuille de sa paume s'impose encore à moi et me fait monter les larmes aux yeux.
Pour bien cacher un enfant invisible dans une petite maison, il faut qu'elle soit toujours animée d'un courant de sons divers. Les gens qui ont des chats vous le diront : si l'on entend un bruit dans la nuit, on le leur attribue toujours. Alors maman adapta son artisanat et commença à concevoir ce qui est devenu un peu banal de nos jours, mais qui était encore assez nouveau à l'époque : de jolis carillons qui tintaient au moindre courant d'air. Carillons de nacre, carillons de bois creux, carillons de vitrail (mes préférés, parce qu'au doux cliquetis qu'ils émettaient se joignait tout un poème de couleurs entrecroisées), carillons de terre cuite ou de métal poli. Elle veillait donc à ce qu'il y ait toujours un peu de « bruit » à la maison : ses carillons, des disques de musique classique ou de variété (« Alexandrie, Alexandra ! » : on en a dansé des chorégraphies tous les deux...), un ventilateur, ou la télévision en sourdine (Ah, le générique d ' « Aujourd'hui Madame »...), ce qui lui permettait d'avoir une vie sociale à peu près normale, l'autorisant à recevoir la factrice pour un café ou un voisin pour l'apéritif, sans m'obliger pour autant à retenir ma respiration. Le maire avait bien failli s'asseoir un jour sur moi, alors que je m'étais assoupi sur le canapé, mais dans l'ensemble tout cela fonctionnait très bien.
C'est quand elle recevait le plus de monde que j'étais le plus à l'aise. Je me souviens de soirées joyeuses où elle invitait les artisans qui lui fournissaient ses matières premières. Ça buvait, ça riait, ça flirtait aussi, et moi je faisais une cure de « société », de la marche d'escalier d'où j'observais la scène. Elle trouvait toujours l'occasion de me passer la main dans les cheveux, ou sur le visage. Évidemment, maman se refusait à finir la soirée dans les bras de l'un de ses visiteurs, mais même ça, on a fini par le réussir plus tard.
Quand je fus un peu plus grand, autour de mes huit ans, on commença à sortir se promener ensemble. Il fallait que la température soit douce, et qu'il n'y ait pas trop de monde à éviter, mais c'était faisable. Je ne craignais que les chiens, et à la campagne il y en a beaucoup, mais ils sont souvent attachés et il n'arriva jamais aucun accident. Les errances dans les prés fleuris, les bois ou les chemins de terre restent des grands souvenirs de liberté et de beauté, avec les baignades dans une rivière discrète où maman s'amusait à m'asperger d'eau, me faisant apparaître de manière fugace dans ma tenue de gouttelettes et de lumière. Et puis il y avait les 14 juillet où l'on admirait le feu d'artifice du haut d'un talus isolé. Et Carnaval, ah, Carnaval : dès que je sus marcher, ou presque, on n'en rata aucun, de ces défilés où je pouvais déambuler au milieu de tous. Momie ou cheik arabe, allez deviner qu'il n'y a rien à voir sous le déguisement ! Évidemment, ces défilés me donnaient l’occasion de toucher des êtres humains qui n'étaient pas ma mère, et mon Dieu, que la frustration remonte à loin quand j'y pense... Être touché, toucher de la peau : combien j'ai souffert et pleuré de ne pouvoir tenir simplement la main d'une petite fille dans ma main nue ! « Chhhhut mon œil-de-chat... Chhhhut ma rosée... Chhhhut ma spirale... »
Puis je me mis à dévorer les livres. Je pense que j'ai lu toute la bibliothèque de Saint Girons, et même plusieurs fois. C'était pour moi le meilleur moyen de voyager et de « rencontrer » du monde, si bien que je m'y adonnais comme on se laisse submerger par les vagues, jusqu'à ne plus savoir qui on est, et où on est. C'est d'ailleurs peut-être en constatant mon avidité de lecture que se produisit en maman le déclic révélateur.
La seule chose que je dirai sur ses succès littéraires c'est qu'ils eurent deux effets : ils nous plongèrent dans l'aisance, et ils nous séparèrent. Ce qui pouvait m'arriver de pire, moi qui n'existais que pour elle, au pied de la lettre.
Notre nouvelle maison me permit d'avoir une chambre à moi, cachée dans la soupente pour que nul ne risque de la découvrir, mais vraiment à moi avec mes affaires personnelles et mes secrets, et il m'avait fallu attendre l'adolescence pour la gagner. Avec elle j'atteignis à une notion qui m'avait toujours échappé : la propriété.
Quand maman devait s'absenter plusieurs jours, très organisée elle remplissait placards et congélateur et me laissait à ma vie de séquestré. Contraint au couvre-feu pour ne rien révéler de ma présence, je finis par adapter la maison à cette obligation de discrétion, et vécus du matin au soir dans le secret des stores baissés. Vous savez qu'il est extrêmement douloureux de vivre enfermé et d'assister sur un petit écran gris à l'interview de votre mère par Bernard Pivot ? Mais comment lui en vouloir après tout ? J'étais resté si longtemps le boulet de son bagne... Je comprenais sans me l'avouer qu'elle veuille secouer sa chaîne. J'excusais son égoïsme. Je la détestais.
C'est à partir de ces absences relativement prolongées de maman que j'ai commencé à « tricher ». Elle m'avait fait jurer de ne jamais le faire. Du plus loin qu'il m'en souvienne, elle m'avait supplié de ne jamais, jamais me servir de mon don pour voler, ou pénétrer chez autrui, ou épier les gens, ou chercher à découvrir leurs secrets. Et elle était parvenue à intégrer cette règle si profondément en moi, qu'elle m'était aussi instinctive que de ne pas faire pipi au lit.
Mais, abandonné à mes frustrations, livré à la solitude et rongé de rancœur, je me mis à bafouer cette règle sacrée, tout d'abord pour la bafouer, puis il faut bien avouer que j'y pris goût.
Chhhhut devint le fantôme du village.
Oh, je ne volai rien, ni ne me servis en aucune manière de ce que j'ai pu apprendre pendant ces errances. Non, après avoir procédé à quelques plaisanteries dans les maisons alentour qui me faisaient croire en mon omnipotence, ce qui finit par m'obséder vraiment, c'est la chair. La chair au sens propre du terme : toucher de mes mains nues de la peau nue...
Combien j'ai pu en observer des corps, livrés à mes regards avides, des corps nus, puis des étreintes aussi. J'atteignais au fantasme ultime du voyeur : être près des corps à les toucher. D'ailleurs je le fis aussi.
Dans certaines circonstances, il est difficile (et de toute manière inenvisageable) de se rendre compte que la main qui nous touche là, n'est pas la main de l'autre. J'ai donc beaucoup caressé, passionnément caressé, et parfois même un peu plus...
La punition céleste ne s'est pas faite attendre. Le péché était de taille, la pénitence fut colossale.
Maman a découvert bien trop tard qu'elle était malade. Son succès, ses lecteurs, ses prix avaient fait diversion trop longtemps, ils n'ont rien pu pour elle. Moi non plus.
S'il y a une chose que je voudrais effacer maintenant, c'est ce remords qui a empoisonné la fin de sa vie. Un remords qui l'a torturée nuit et jour pendant des semaines. Et mon repentir à moi d'avoir provoqué une inextinguible colère céleste n'a pas fait le poids à côté du sien de m'avoir abandonné, et de n'avoir pas anticipé ma ruine.
Je n'existe pas, je ne pouvais donc pas hériter de ma mère. Si elle disparaissait, je n'avais plus de foyer.
Elle aurait peut-être eu les moyens de me créer un état civil de manière artificielle, les moyens de m'adopter ensuite... elle n'en a pas eu l'idée, puis plus le temps.
Mon Dieu, mon Dieu comme elle en a pleuré sur son lit d'hôpital. Je pleurais avec elle, mais nous ne pleurions pas de la même chose.
Ce jour-là, elle a posé sa main sur ma bouche une dernière fois, pour que l'on ne m'entende pas sangloter :
« Chhhhut, chhhhut, mon ange, chhhhut mon Philippe, mon regret, ma bulle irisée, chhhhut... » et je l'ai sans doute imaginé, mais sa paume a eu pour moi ce doux parfum de chèvrefeuille, ce parfum d'enfance et de temps révolu.
J'habite encore notre maison.
La vitesse de dissémination des biens d'une célébrité intestat est inversement proportionnelle à l'avidité de certains à vouloir se les approprier, et c'est une chance pour moi.
J'ai encore ma chambre, et curieusement aussi l'électricité qui me permet de manger chaud et de parcourir le net à la recherche d'une solution.
Internet est plutôt impuissant à m'aider, mais au moins il me tient compagnie.
Et puis il m'a permis de faire la connaissance d'Isabelle.
J'ai de nombreux correspondants à travers le monde, j'ai tout mon temps pour ça. Je crois que nous commençons à compter les uns pour les autres.
Mais je sens aussi qu'avec Isabelle ce n'est pas vraiment la même chose.
Si l'on m'en laisse le temps je pense qu'il est possible que je noue avec elle une relation différente.
Elle me dit de plus en plus souvent qu'elle aimerait me « voir ».
Il est bien possible que ce soit pour elle une façon de parler : son avatar est une canne blanche...