Je peine à contenir mon excitation, et je marche si vite que j'en perds le souffle. C'est aujourd'hui que je vais chercher mon adopté. J'ai rendez-vous à 9h45 précises, mais j'arriverai en avance. Bien que l'attente fasse partie de sa vie, je n'aurais pas voulu être en retard. Dans la poche de ma robe, contre ma hanche, des barres chocolatées se balancent au rythme de mes pas. J'espère lui faire plaisir.
La silhouette du grand bâtiment m’apparaît enfin, au milieu des saules et des érables palmés. J'aime cet endroit ; c'est le plus beau parc de la métropole.
Une fois entrée, je me dirige vers l'accueil. Un hôte saisit la carte que je lui tends pour la passer dans un lecteur ultra-violet tout neuf. Avec un sourire, l'employé m'indique une salle. La porte grince.
Enfin, je le vois. Il se tient assis sur un petit banc devant la fenêtre, dans un rai de lumière. La grande blouse blanche qui couvre son corps le fait paraître encore plus petit et chétif qu'il ne l'est. Il ne me regarde pas ; son attention est toute entière dirigée vers l'extérieur. J'entends le gazouillis d'un oiseau, de l'autre côté de la vitre. Je voudrais parler, mais l'émotion me noue la gorge. Je me sens gênée, encombrante, je ne sais pas comment réagir. D'un coup d’œil, je relis encore le nom de mon adopté : Hem. Je suis sur le point de le prononcer…
On ne m'en laisse pas le temps. Un duo de docteurs déboule devant moi. Ils se bousculent pour me serrer la main, s'excusent de leur retard. L'homme jette des regards fréquents à sa montre. La femme attire l'attention d'Hem.
_ C'est par ici que ça se passe !
Ma gêne s'amplifie alors que le regard du garçon glisse sur nous. J'ai lu plusieurs livres pour me préparer : à ses traits, à son allure, je devine qu'il doit compter entre vingt et trente ans.
Doucement, il se redresse, pose ses pieds nus à terre. La blouse laisse apparaître ses chevilles frêles, d'un brun cuivré. Je croise son regard. Ses immenses yeux noirs dévorent son visage maigre. Un nez fin d'une droiture parfaite renforce l'impression de différence qu'il dégage. Les médicaments ralentissent son corps : un calme surnaturel habite chacun de ses gestes.
_ Avez-vous apporté les vêtements ? demande la docteure.
J'entrouvre un peu mon sac pour lui montrer. Elle ne prend pas le temps de regarder, hoche la tête. Elle semble satisfaite. Les deux médecins en ont fini avec nous. Ils disparaissent, nous laissant pour consigne de quitter les lieux dans le quart d'heure.
J'esquisse un sourire timide à l'adresse d'Hem. Il m'évoque un papillon. Vient-il d'Inde ? On dit que peu d'adoptables sont originaires de ce pays, malgré la taille de sa population. Les pays émergents, comme on les appelait à l'époque, ont réussi, par un tour de force, à mieux protéger leurs peuples. Après tout, leurs habitants utilisent chacun tellement moins de ressources. Mieux vaut créer des adoptables parmi les plus gros consommateurs.
Je ne savais pas quels habits choisir. J'ai opté pour une tunique traditionnelle de ma ville, une
cheongsam blanche et noire. C'est un vêtement de femme. Hem la regarde alors que je la déploie devant lui. Puis, sans rien dire, il défait un à un les boutons de sa blouse.
Le tissu glisse au sol dans un froissement, le laissant nu devant moi. Son corps maigre ressemble à celui d'un jeune adolescent. Il est si fluet.
Ses bras tendus m'invitent à le vêtir, et je m'exécute. Puis, je lui tourne le dos, me penchant à demi. Il comprend, et vient s'accrocher à mon dos avant que je ne me redresse. C'est ainsi que nous procédons dans ma famille, et j'en suis fière. C'est le fardeau,
fùdān, que nous avons accepté et, symboliquement, nous le portons sur notre dos. Lorsque la situation est devenue intenable, et que les pays du monde ont finalement trouvé un accord, chacun a dû consentir à des sacrifices. C'est mon devoir, et mon souhait le plus cher, de m'y plier à mon tour.
Hem laisse échapper un soupir fatigué. Alors que je sors du bâtiment et prends le chemin du retour, il s'endort peu à peu. Les graviers crissent sous mes sandales. Dans ma poche, les barres chocolatées que j'ai oubliées fondent peu à peu, serrées entre ma peau et la jambe d'Hem.
*
_ A-t-il besoin de quelque chose ? demande mon amie.
Hem est étendu sur le flanc, sur le canapé de mon petit salon. Il se tait et observe. Je lui souris.
_ Tu peux lui poser la question, réponds-je.
_ Tu m'as dit qu'il ne parlait pas.
_ Il comprend.
_ S'il ne répond pas…
Elle ne prend pas la peine d'achever sa phrase, hausse les épaules. Je n'ajoute rien. Sa question a levé un doute qui me taraude souvent : Hem ne manque-t-il de rien ? Doucement, je me lève. Je tends au garçon un petit bol d'eau claire. Il entrouvre les lèvres. Je le fais boire, à petites gorgées espacées.
Hem est l'adopté le plus calme qu'il m'ait été donné de voir. Il ne réclame rien, ne se plaint pas. Il accepte son sort. Il ne questionne pas la vie qu'on lui a donnée, ni celle dont on l'a privé. Après tout, il aurait pu être simplement tué – tué pour sauver le reste des hommes. Tué pour éviter que nous mourrions tous ensemble sur cette terre surpeuplée. Quand le climat s'est emballé, et malgré les avancées de politiques contraceptives toujours plus dures, nous dépassions déjà les onze milliards. C'est mon pays qui a proposé l'idée des vies ralenties. A l'époque, une génération entière fut figée, puis le système subit des améliorations successives. Les couples, une fois désignés, peuvent choisir : ils préfèrent souvent un enfant ralenti à pas d'enfant du tout. Aujourd'hui, grâce à cette invention, tous les bébés vivent. Une moitié, simplement, plus doucement que l'autre.
Hem me fixe alors que je reconduis mon amie à la porte. L'odeur tiède du jasmin embaume encore l'air. Je m'apprête à lui poser une question, mais un mouvement de sa tête m’interrompt. Il sourit, satisfait. D'un pas feutré, il se dirige vers la baie vitrée. Au loin, à la lisière de la forêt, un chevreuil des marais se faufile dans les taillis.
Je suis heureuse de m'occuper de lui, de lui offrir la vie qu'il mérite, comme ses parents l'ont fait avant moi, jusqu'à n'en être plus capables. Je le regarde se saisir, du bout des doigts, d'une barre de chocolat posée devant le carreau. Il me lance un regard curieux. Ne sait-il pas ce que c'est ? Je veux répondre, mais il appuie son index sur ses lèvres closes. Silence. A l'extérieur, le vent se coule entre les feuilles qui bruissent. La nature ne se tait jamais.
*
J'ai invité à nouveau mon amie ce vendredi. Je voulais lui montrer ce film dont je lui avais tant parlé. Lorsqu'elle a franchi le seuil, Hem s'est réveillé. Il dormait paisiblement, allongé sur un futon, dans la lumière du soleil. Il s'est redressé trop vite, a vacillé, un peu. Les pans de sa tunique bleue ont flotté autour de lui comme des ailes. Il a cherché son souffle, balancé la tête de droite à gauche.
_ Non ? a-t-elle tenté de traduire.
Une moue crispée a tiré les traits du visage de mon amie. En réponse, la main d'Hem a simplement voleté en direction du carreau.
Nous sommes sortis marcher dehors, tous les trois, en silence, alors que la nuit tombait.
D'autres adoptés se promenaient aussi. Leurs pieds paraissent glisser au-dessus de l'herbe, qui toujours se redresse après leur passage. Leur souffle est si léger ; la vapeur qui s'en échappe est imperceptible. Ils sont à demi effacés, presque invisibles. Les injections qu'ils ont reçues en ont fait des ascètes. Ils mangent très peu, bougent encore moins, n'ont besoin de presque rien. Toute leur vie est dédiée au calme, au repos et à la méditation. A mon sens, leur essence tient de celle des dieux. J'ai lu qu'Hem signifiait l'enfant d'or... Je m'amuse à observer les reflets dorés du soleil couchant sur le grain fin de sa peau.
*
_ Tu ne te rends pas compte !
Mon amie semble furieuse. S'adresser à moi à voix basse lui demande un réel effort. Elle me donne l'impression de vouloir crier.
Hem vit avec moi depuis cinq semaines maintenant. Je me sens plus calme et apaisée que jamais.
_ Tu as tellement maigri !
Je fixe mon amie sans répondre.
_ On dirait…
Elle hoquette.
_ On dirait que tu essaies de te faire disparaître !
Je sens la présence d'Hem dans mon dos. Mon amie se tait. Son regard fixe un point derrière mon épaule. Je tourne la tête pour voir Hem.
Tout doucement, il appuie son index contre ses lèvres closes.
_ Chhh… souffle-t-il pour la toute première fois.
Ce qu'il demande, je l'ai compris, c'est le silence. Son silence. Qu'il exige, qu'il impose, par sa seule présence. Le silence des autres aussi, de ceux qui, comme moi, refusent de voir à quoi ils l'ont réduit.
Sans bruit, je referme la porte.