Chut, vous allez réveiller le vent
L'homme et la femme discutent, chacun debout dans un coin de la pièce. Leurs verres à moitié pleins sont posés sur la table. Le sol est jonché d'objets divers. Soudain, l'homme se met à rire.
Elle (chuchotant) : Chut !
Lui (poliment) : Pardon ?
Elle : Mais chut, voyons ! Vous voyez bien que le vent dort !
Lui : Levant d'or ? Mais ça ne veut rien dire !
Elle : Le vent ! Il dort ! Taisez-vous, ou vous allez finir par le réveiller !
Lui : Ah oui ! Pardon.
Un petit temps passe tranquillement. Pas un souffle de vent. Ni derrière, d'ailleurs. L'homme fait les cent pas, marchant sur la pointe des pieds pour ne pas froisser davantage sa compagne. Il enjambe les seaux, les pelles en plastique, les papiers froissés et autres éventails. Il n'ose plus piper mot.
Elle (persiflant) : Arrêtez donc de marcher, c'est agaçant ! Vous allez faire des courants d'air !
Lui : Allons madame, un peu de retenue, de diplomatie, un peu de respect ! Tout de même.
Elle (marmonnant) : Tout de même...
Lui (élevant la voix) : Tout de même !
Elle (même ton) : Ah, mais ça suffit !
Lui : Oui, ça suffit ! Tout de même !
Les verres sur la table se mettent à trembler, la nappe à onduler, la porte à claquer.
Le vent souffle.
Elle : Et voilà, avec vos bêtises, vous l'avez réveillé !
Lui : Eh oui, eh oui, mais avouez que c'est un peu de votre faute !
Elle : Allons bon !
Lui : Ah, mais je ne vous en veux pas, madame. Je suis un gentleman.
Elle : Un gentleman, vous ? Alors ça, on aura tout vu !
Lui : Mais non, justement ! Vous n'avez encore rien vu !
Le vent souffle de plus en plus fort. Il semble surgir de partout à la fois, et va dans toutes les directions. Les murs se mettent à trembler. La table tressaute sur place. Les verres tombent et se brisent.
Lui (criant) : Il faudrait peut-être lui chanter une berceuse ?
Elle (même ton) : Comment ? Changer de perceuse ? Vous voulez faire des trous dans un moment pareil ?
Lui : Pardon ?
Elle : Ah non, je reste ici ! Ce n'est pas en partant qu'on va améliorer les choses !
Lui : Mais qu'est-ce que vous racontez ! Vous êtes impossible, décidément !
La porte claque de plus en plus violemment, les murs gémissent et craquent. L'homme regarde la femme, qui regarde la table, qui pour sa part danse sur un rythme endiablé sans se soucier de personne. La femme sourit et esquisse un pas de côté.
Elle (tout bas) : Vous dansez ?
Lui : Volontiers !
Ils se font la révérence, se prennent par la taille et commencent à valser, se laissant entraîner par les bourrasques. Ils tournent de-ci, de-là, saluant au passage la porte et la table qui partagent la piste. Puis, soudain, elle s'écarte, esquisse un geste d'invite et se met à virevolter seule, de plus en plus vite.
Lui : Stop !
Toujours plus vite. Elle crie quelque chose, mais sa voix se perd dans le tumulte. Le vent l'entoure, la porte et la cajole. Ils dansent.
Lui : Mais arrêtez-vous, bon sang ! C'est pure folie !
Un cyclone commence à se former autour d'elle. Le toit s'arrache avec fracas. Dans la pièce, tout se met à tourner. Il s'accroche à la porte, qui tient encore à ses gonds. Elle lève les bras au ciel et rit.
Lui : Et vous trouvez ça drôle, en plus ? Stop ! Chut !
Tout s'arrête brusquement. Les murs cessent de trembler, la table de danser, la porte de claquer. Tout est soudain calme et tranquille. Les cheveux de la femme retombent doucement sur ses épaules, et elle s'écroule gracieusement. L'homme se penche près d'elle et pose la main sur son front.
Lui (pour lui-même) : Bizarre, ça. C'est brûlant. Ou plutôt... glacé. Non, ce n'est pas ça. Pas du tout. (Il réfléchit). Oui, c'est ça, c'est... venteux.
Il reste un moment pensif, puis se lève et recommence à faire les cent pas. Enfin, il secoue la tête et retourne s'agenouiller près de sa compagne.
Lui (chuchotant) : Réveillez-vous !
Elle : Hum ? Où suis-je ?
Lui : Chut ! Ne parlez pas si fort, vous allez réveiller le vent.