C'est un vieux texte que j'aimerais bien retaper, un jour, mais pas dans l'immédiat.
Commentaires bienvenus, généraux ça suffira.
Il y a un syno ici (http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,17989.0.html).
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Les dieux n’ont pas d’enfance, mais ils ont une jeunesse ; et Perséphone faisait sa crise d’adolescence avant même que le concept existât.
« J’en ai marre de toi ! Tu me laisses jamais rien faire ! » elle criait à la sage Déméter qui essayait, tant bien que mal, d’asseoir son autorité maternelle.
« Tu m’écoutes, maintenant ! Je suis ta mère et c’est moi qui décide ! »
Personne n’a dit que les dieux sont de grands éducateurs.
« Je te déteste ! »
Sur ces mots, le visage mouillé de larmes, Perséphone courut se réfugier dans sa chambre d’olivier. Un rideau de jeunes arbres vint en fermer l’entrée à Déméter. La déesse resta là un moment, puis partit en maugréant contre sa fille.
Couchée dans son lit de feuilles mortes, Perséphone pleurait. Elle en avait assez d’être confinée dans les limites trop strictes mises par Déméter et rêvait à de plus grands espaces. Elle n’avait même jamais pu parcourir l’ensemble de sa Sicile natale. Les raisons données par sa mère lui semblaient être un tas d’inepties. Elle était une déesse, fille de Déméter et de Zeus, de quel droit la gardait-on enfermée ?
Un moment plus tard, Perséphone sécha ses larmes et se releva. Elle ne voulait plus pleurer. Elle allait partir et Déméter n’aurait qu’à venir la chercher si ça ne lui plaisait pas. Elle frappa des mains et une partie du mur de feuilles sécha avant de s’effondrer. Perséphone s’enfonça dans les profondeurs de la forêt.
Elle hésita au moment de passer la limite du territoire où elle avait l’autorisation d’aller et venir librement. Sa colère était retombée et s’élever contre les ordres de sa mère ne lui semblait plus valoir autant le coup. Rassemblant tout son courage, la jeune déesse franchit le pas. Elle fut surprise et un peu déçue de ne pas sentir de différence. Cela la fit presque repartir en arrière. La curiosité l’emporta cependant et elle reprit son chemin.
*
* *
Déméter avait senti le départ de sa fille dès l’instant où elle avait passé les frontières du domaine. La déesse se précipita dans la chambre de Perséphone. Vide. Un claquement de doigts, une métamorphose. Quelques heures plus tard elle quittait son domaine sous l’apparence d’une vieille femme.
*
* *
L’été touchait à sa fin. Déjà, les arbres avaient commencé à se vêtir de leurs nouvelles couleurs. Il faisait encore chaud. Perséphone voyagea pendant plusieurs jours. Elle se prélassa dans les rivières ou sous le soleil, insouciante, heureuse d’être libérée du carcan de Déméter. Un après-midi, alors qu’elle cueillait des fleurs pour s’en faire une couronne, un bruit attira son attention. La jeune déesse pensait trouver une biche ou quelque autre animal, mais elle fut surprise de voir un homme se déplacer assez peu discrètement entre les arbres. Perséphone se hissa sur une branche afin de pouvoir mieux observer.
En fait d’un homme, elle s’aperçut rapidement qu’il s’agissait d’un dieu. La prestance et le pouvoir qui se dégageaient de lui le différenciaient nettement des quelques humains qu’elle avait croisés jusque-là. Une barbe fournie occupait une bonne partie de son visage. Le plus remarquable était cependant ses yeux. Froids, inquisiteurs, morts. Il s’arrêta soudain.
« Qui que vous soyez, montrez-vous donc. »
Il regardait, sans erreur possible, vers l’arbre sur lequel Perséphone était perchée. La jeune déesse sauta à terre, un peu rouge. L’inconnu ôta son casque et la salua.
« Bien le bonjour belle dame. Je suis Hadès, roi du monde souterrain. »
« Oh… »
Perséphone comprenait enfin qui il était.
« Perséphone, déesse de… rien pour l’instant. »
Hadès la détaillait, visiblement intrigué. Perséphone se prit à rougir de plus belle.
« Que faites-vous donc si loin de votre royaume ? »
Elle tentait de se donner une contenance.
« Mon royaume n’est jamais très loin. Je ne fais que me promener, examiner les merveilles de la nature. »
Une pause puis il reprit.
« Excusez-moi, je ne me souviens pas d’avoir déjà entendu parler d’une Perséphone. »
Cette dernière releva la tête d’un air de défi.
« Je suis fille de Déméter et de Zeus ! »
« Oh ? Il semble que mon frère n’a pas changé après toutes ces années. Toujours à courir les jupons. Et vous, que faites-vous là ? »
Perséphone haussa les épaules.
« Je me promène. »
Elle montra son bouquet au roi des Enfers.
« Et je cueille des fleurs. »
La jeune déesse hésita un instant. Hadès représentait une chance inespérée de voir d’autres merveilles.
« Dites, vous me montreriez votre domaine ? »
Hadès parut aussi surpris que ravi.
« Vous êtes sûre ? Ce n’est pas très coloré. »
Perséphone acquiesça. Hadès claqua des doigts. La terre se mit à trembler tout autour, faisant vaciller la jeune déesse qui s’accrocha comme elle put à ce qu’elle trouva de plus proche, à savoir le dieu des Enfers. Une gigantesque porte à double battant, deux fois plus grande que Hadès au moins, sortit du sol. Le bois et les tenants étaient noirs, sans fioriture.
« C’est par là. »
Les portes s’ouvrirent et Perséphone suivit Hadès dans les Enfers.
*
* *
Alors que les portes de l’Enfer se refermaient et retournaient à la terre, une vieille femme arriva sur les lieux. Elle se précipita en avant mais ne put que l’effleurer. À genoux, elle tapa le sol de ses poings ridés.
« HADES ! »
Son rugissement fit s’envoler les quelques oiseaux qui étaient restés là.
*
* *
Perséphone n’avait jamais quitté la Sicile. Son excitation était à son comble tandis que Hadès et elle cheminaient dans un long couloir qui s’enfonçait de plus en plus sous terre.
« Ce n’est pas l’entrée la plus clinquante », fit remarquer Hadès. « Mais elle mène directement à mon palais. »
En effet, ils débouchèrent rapidement dans une petite cour. Des torches, accrochées au mur, brûlaient d’une flamme bleutée, donnant à la scène une ambiance surréelle, même pour une déesse comme Perséphone. Derrière eux, une immense forteresse dominait les lieux. Elle était faite de la même pierre que la porte qu'ils avaient passée quelque temps plus tôt, mais la sobriété que Perséphone avait remarquée alors n'avait plus cours ici. Des gargouilles et des pierres précieuses ornaient la forteresse. Pas d'or ou de diamant brillant de mille feux, mais de l'améthyste, de l'émeraude ou du saphir qui reflétaient légèrement la faible lumière des Enfers. Hadès lui tendit la main.
« Puis-je ? »
Perséphone la saisit et Hadès l'entraina en direction du palais. Deux lourds battants s'ouvrirent devant eux et ils pénétrèrent à l'intérieur ; un intérieur qui ressemblait largement à l'extérieur, n'étaient-ce le mobilier et les tapisseries qui parsemaient les couloirs et les salles que les deux dieux traversaient. C'était très différent de ce qu'elle connaissait, du domaine de sa mère fait de feuilles et d'arbres. Ils arrivèrent dans un petit salon. Plusieurs fauteuils étaient disposés en cercle autour d'une cheminée où brûlait un feu rassurant.
« Installez-vous, je vous en prie. »
Un homme - humain pour autant que Perséphone pouvait en juger - apparut à la porte.
« Vous avez besoin de quelque chose, Seigneur Hadès ? »
« Amenez donc une bouteille de nectar. Et allez chercher les Moires et les Erinyes. »
« Bien, Seigneur. »
L'homme s'inclina et disparut. Hadès s'assit à côté de Perséphone.
« Quitte à ce que vous soyez là, autant que vous rencontriez les autres habitantes des Enfers. Elles sont d'une compagnie agréable, quoi qu'on en dise au-dessus. »
« J'en serais très honorée », répondit Perséphone, assez timidement.
Une femme ne tarda pas à entrer. Elle déposa une bouteille de terre cuite et une dizaine de gobelets sur la table, avant d'en remplir deux d'un liquide doré. Elle sortit sans un mot. Hadès se saisit des deux gobelets et en tendit un à Perséphone.
« Je pense que nous pouvons commencer sans attendre que ces dames arrivent. Qui sait ce qu'elles font en ce moment, elles sont souvent occupées. À votre santé et à votre visite en ces lieux. »
Perséphone sourit et leva le gobelet, puis y trempa ses lèvres. Elle reconnut la douceur du nectar.
« Hmmmm. »
On frappa de nouveau. Trois femmes entrèrent. La première, très jeune, avait les mains occupées par deux aiguilles. Elles s'agitaient dans tous les sens pour tirer un long fil presque invisible. Derrière elle, se tenait une femme plus âgée. Elle tirait le fil sans cesser de regarder devant elle. Les yeux de la troisième étaient fixés sur Perséphone. Une paire de ciseaux était à sa ceinture, près d'une main ridée.
« Les Moires », présenta Hadès. « Clotho, Lachésis et Atropos. Asseyez-vous avec nous, mesdames. Du nectar ? Je vous présente Perséphone, fille de Démeter. »
Les trois femmes hochèrent la tête en s'asseyant.
« Oui, nous savons », dit Clotho en désignant du menton le fil qu'elle tissait inlassablement. Sa voix était fluette, ses mains petites, jeunes, mais ses yeux... Clotho aussi était plus âgée que Perséphone. La déesse déglutit en voyant son existence se dérouler devant elle. Elle distingua une coupure sur le fil. Récente, tout près de la main de Clotho. Elle n'eut pas plus le temps d'y penser, cependant : les Erinyes firent également leur entrée. Elles n'avaient pas grand-chose à voir avec leurs grandes sœurs. Leurs visages étaient durs, fermés. Des lames ensanglantées pendaient à leur côté.
« Mégère, Tisiphone et Alecto ». Hadès continuait les présentations. Perséphone avait déjà entendu parler des Érinyes mais ne les avais jamais rencontrées. Pas plus que les Moires, par ailleurs, mais leur réputation était bien plus sombre.
« Enchantée », dit Tisiphone en s'asseyant, sans sourire. Elle servit le nectar à ses sœurs et elles levèrent leur verre.
« Et bienvenue parmi nous, Perséphone ».
La déesse parla peu. Elle écouta Hadès et ses invitées lui raconter les Enfers et leurs tâches respectives. Elle se sentait bien ici, loin de sa mère et de ses interdictions. Le temps passait sans l'atteindre, sans ennui. Les Erinyes finirent par repartir, puis ce fut au tour des Moires. Juste avant de passer les portes, elles se retournèrent vers Perséphone.
« Nous nous reverrons bientôt », commença Clotho.
« Vous aurez une décision à prendre », continua Lachésis.
« Qui pourrait changer la face du monde, » acheva Atropos.
Sur ces mots, elles quittèrent le palais, laissant une Perséphone médusée face à un Hadès songeur.
« De quoi parlaient-elles ? »
« Comment puis-je le savoir ? » Le dieu des Enfers haussa les épaules. « Je ne suis pas de ceux qui comprennent la Destinée. »
Il se leva et lui tendit la main.
« Venez, j'ai encore beaucoup d'autres choses à vous montrer. »
Perséphone sourit et le suivit.
*
* *
Affalé dans son siège, Zeus regarda Déméter monter jusqu’à lui. La fureur déformait les traits de son ancienne amante. Le roi des dieux sentit que les ennuis approchaient. Quoi que Déméter lui voulût, ce ne serait pas de tout repos.
« Bienvenue sur l'Olympe, Déméter », commença-t-il quand elle fut arrivée devant lui. « Comment puis-je t'aider ? »
« Ton frère a enlevé ma fille. Je veux qu'il me la rende. MAINTENANT ! »
« Poséidon ? Tu es sûre de toi ? Non que ça ne lui ressemble pas, mais il me semblait concentré autre part, ces derniers temps. »
« Mais non, Hadès. »
Zeus ne répondit rien. L'affaire, si elle se révélait vraie, était gênante. Hadès comme Déméter possédaient de grands pouvoirs et pouvaient nuire aux dieux comme aux humains. Il fallait traiter avec prudence et diplomatie.
« Très bien. » Il se leva. « Sois tranquille, je vais aller voir de quoi il retourne. »
« Et me ramener ma fille ? »
« Je vais voir ce que je peux faire. »
« Tu as intérêt, Zeus, si tu veux que les humains puissent avoir à manger. »
« Je t'ai dit que je vais voir ce que je peux faire. Maintenant laisse-moi si tu veux que je puisse t’aider. »
*
* *
Combien de temps Perséphone et Hadès avaient-ils passé dans les Enfers à en visiter les moindres recoins ? Aucun des deux ne le savait avec précisions. Il n’y avait ni jour ni nuit pour se repérer dans le royaume d’Hadès. Il y faisait toujours grisâtre, brumeux. Ce n’était pas de nature à repousser la jeune déesse, cependant. Pour le plus grand plaisir de son hôte, elle trouvait des merveilles dans des endroits insoupçonnables.
La visite dut cependant prendre fin quand un messager vint les trouver sur les bords du Léthé. Il parut quelque peu agité aux yeux de Perséphone.
« Monseigneur, y a… votre frère. Il vous attend. Au palais. »
Hadès et Perséphone se regardèrent sans comprendre, puis le dieu des Enfers haussa les épaules.
« Tiens, depuis le temps. Venez donc avec moi si vous le voulez bien. Vous ne voulez pas manquer de telles retrouvailles. »
Perséphone hocha la tête et prit le bras que lui tendait Hadès. Ils marchèrent un temps jusqu’au palais. Quand ils y arrivèrent, la jeune déesse vit qu’une toute autre puissance s’en dégageait. Il y avait plus que la froideur de la mort qui émanait du domaine de son hôte.
« Il fait un sacré effet, n’est-ce pas ? »
Le seigneur des Enfers avait remarqué son trouble.
« On finit par s’y habituer, même s’il vient malheureusement trop peu souvent. »
Il l’entraîna vers les marches mais Perséphone aperçut les Moires assises sous un arbre. Elle reconnut Clotho qui, sans doute possible, lui demandait de venir.
« Excusez-moi, je vais rester ici un instant. Allez-y, je vous rejoindrai. »
Hadès leva les yeux, hocha la tête et la lâcha :
« Bien entendu. À plus tard. »
Perséphone se dirigea vers l’arbre. Il était grand ; très grand. Des centaines de fruits rougeâtres pendaient à ses branches. Dessous, les trois Moires avaient l’air minuscule. Elle aussi, d’ailleurs.
« Il est temps », commença Clotho.
« Temps de quoi ? »
« De prendre votre décision. » Lachésis avait pris la parole. « Zeus est là pour vous. Votre mère menace d’affamer la terre, elle croit que Hadès vous a enlevée. »
« Mais ce n’est pas vrai ! »
« La vérité importe peu au roi des dieux. Il fera tout ce qui est en son pouvoir pour vous ramener, et son pouvoir est grand. »
Perséphone ne répondit pas tout de suite. Les larmes commençaient à lui monter aux yeux. Elle ne voulait pas remonter. Pas tout de suite, en tout cas.
« C’est un grenadier », commenta Atropos en désignant l’arbre qui les surplombait. « Le grenadier des Enfers. »
« Ceux qui mangent de ses fruits… »
« Ne peuvent plus quitter ce royaume. »
Une grenade tomba juste devant Perséphone. La jeune déesse se pencha et la ramassa. Elle l’examina un moment. C’était une option radicale. Elle se plaisait ici. Mais y rester toute son immortalité... Serait-ce pire que la Sicile ?
Elle leva la tête vers les Moires. Elles la regardaient avec intensité. Un léger sourire flottait sur les lèvres de Clotho.
« Allez-y maintenant, ils vont vous attendre. »
Perséphone se détourna et entra dans le palais.
*
* *
Hadès et Zeus étaient installés dans les fauteuils en face de la cheminée désormais éteinte. Ils avaient déjà vidé plusieurs gobelets de nectar sans que le roi des dieux en vînt aux faits. Finalement, Hadès ne tint plus.
« Nom de toi mon frère, que viens-tu faire ici ? Je sens bien que ce n’est pas juste une visite de courtoisie. »
Zeus lui lança un regard noir et soupira.
« Déméter veut que tu lui rendes sa fille. »
« Que je lui… Quoi ? »
Hadès ne comprenait pas. Il regarda son frère avec des yeux ronds. Puis la lumière se fit. Il éclata de rire.
« Non mais… tu crois sérieusement que… Elle croit que… ? »
Le seigneur des Enfers se calma puis reprit plus sérieusement.
« Je ne suis pas comme toi, Zeus. Je ne trompe ni n’enlève les femmes. Pas plus que les hommes, d’ailleurs. Tant qu’ils sont vivants en tout cas. Tu peux aller dire à Déméter que sa fille remontera quand elle le souhaitera. »
« Je ne peux pas faire ça, Hadès. Elle va laisser les hommes mourir. Il faut que je la ramène avec moi. »
« Et quoi ? Qu’est-ce que je dois faire dans l’histoire ? Va voir avec elle si tu peux la convaincre sans la tromper. Encore une fois, c’est elle qui a demandé à venir. »
« Tu pourrais lui demander de partir… »
Une voix forte résonna dans la pièce.
« Est-il si difficile de me laisser décider ? »
*
* *
Zeus et Hadès se tournèrent vers Perséphone alors qu’elle entrait, la grenade toujours serrée dans la main.
« Père », elle dit simplement à Zeus. La jeune déesse s’assit sur le fauteuil laissé libre et se servit une large rasade de nectar sans laisser le temps aux serviteurs d’approcher.
« Hadès a dû vous dire que j’ai moi-même décidé de venir ici. Et je ne compte pas remonter de sitôt. »
« Jeune impertinente ! Vous ferez comme je vous l’ordonne en tant que père et roi ! »
« Sauf que… » Perséphone montra la grenade ouverte en deux. Un quartier manquait et le jus rouge coulait sur ses mains. « Maintenant que j’ai mangé de ça, je ne peux plus partir, n’est-ce pas ? »
« Les règles ne s’appliquent pas aux dieux. Je suis sûr que Hadès n’y verra rien à… »
« NON ! »
Le cri ne venait pas d’ici mais d’un coin de la pièce. Les Erinyes apparurent, Mégère en tête.
« Vous n’êtes pas au-dessus des lois des Enfers, Zeus. Vous régnez sur les cieux mais vous n’êtes pas ici chez vous. »
Zeus voulut répliquer. Sa bouche commença à s’ouvrir mais les Erinyes avancèrent encore, menaçantes. Même si elle n’était pas menacée, Perséphone eut un mouvement de recul. La haine brûlait dans le regard du roi des dieux comme dans celui des trois femmes.
« Vous devriez partir », dit doucement Alecto, la voix vibrante.
Zeus se leva.
« Votre mère va assécher la terre et tuer tous les hommes. Pensez-y. »
Il sortit de la pièce, suivi de loin par les Erinyes. Perséphone planta son regard dans celui de Hadès.
« Vous avez vraiment mangé ce fruit ? »
« Non. Mais Zeus ne peut pas le savoir. »
« Essayez de faire en sorte que les Erinyes ne l’apprennent pas non plus », il dit avec un sourire. « Il y a tout de même le problème de votre mère dont il faut s’occuper. Nous ne pouvons pas laisser la terre mourir, ni Zeus vous en vouloir. Moi, j’ai l’habitude. Et je suis tranquille ici. »
Perséphone soupira. Il avait raison. Bien entendu, elle ne pouvait plus remonter et faire comme si de rien n’était, à présent. Son bluff lui donnait une marge de manœuvre non négligeable mais il allait falloir la jouer serré.
« J’ai quelque chose à vous proposer. »
*
* *
Hermès s’envola des Enfers à toute vitesse. Le temps était compté, lui avait dit Hadès. Trouve Zeus et Déméter au plus vite. Rendez-vous au lac Averne.
*
* *
Les eaux verdâtres du lac Averne s’écartèrent. Hadès et Perséphone s’élevèrent dans les airs puis se posèrent face à Hermès, Zeus et Déméter. La jeune déesse planta son regard dans celui de sa mère. Elle y lut détresse et colère qui firent vaciller sa détermination. Elle tint bon, cependant : elle savait ce qu’elle voulait, et ça n’était pas retourner s’enfermer au fin fond de la Sicile. Il y avait tant à explorer encore, aux Enfers d’abord, et dans le reste du monde ensuite…
« Nous avons une proposition à vous faire », commença Hadès. « Ou plutôt, Perséphone en a une. »
Perséphone inspira. Elle avait répété ce moment avec Hadès, elle se savait en position de force. Elle pouvait le faire.
« Je ne veux pas remonter. Pas tout de suite, pas tout le temps, et pas forcée en tout cas. J’en ai assez d’obéir à qui que ce soit, et si je passe du temps avec toi, mère, je veux que ce soit parce que je l’ai choisi. Hadès ne m’a pas forcée à venir aux Enfers. Il ne m’a même pas invitée. C’est moi qui lui ai demandé. »
Elle soupira. Elle sentait le poids des regards divins sur elle.
« Voici ce que je vous propose. La moitié de l’année, mère, je viendrai te voir. Librement. Sans être enfermée où que ce soit. Comme ça aurait toujours dû être le cas. Le reste du temps, et bien… » Elle jeta un regard à Hadès, qui ne dit rien.
« Non. »
Déméter avait parlé d’une voix dure.
« Je ne laisserai pas ma filles aux mains d’un dieu pervers et vicieux. »
« Je ne te permets pas ! » fit Hadès, l’air sincèrement outré. Avant que Perséphone ait pu intervenir, Zeus réagit également :
« Ma chère Déméter, reste mesurée je te prie. C’est tout de même de mon frère que tu parles. »
« Et de toute façon, mère, tu n’as pas vraiment le choix. En fait, je crois que rester aux Enfers tout le temps serait préférable à remonter pour te voir toi. »
« Allons, allons, calmez-vous mesdames. » Zeus essayait tant bien que mal de maîtriser la situation mais Perséphone ne savait pas si elle avait encore envie de l’écouter. Elle avait fait un pas en avant et avait été sèchement rabrouée par sa mère.
« Puisque c’est ainsi, les humains mourront. »
« STOP. »
C’est Zeus qui avait crié. Déméter le regarda, étonnée. Jamais elle n’avait entendu telle puissance dans une voix.
« Déméter, je crois que Hadès et Perséphone ont fait un grand pas en avant étant donnée la situation. Il serait bon que nous en restions là. Et c’est en tant que roi des dieux que je te demande de lever ta malédiction. »
« Bien puisque c’est en tant que roi que tu me le demandes… » Déméter jeta un dernier regard noir à Hadès, puis fixa Perséphone dans les yeux.
« Je t’attendrai. Ne sois pas en retard parce que tout ce temps, la terre gèlera et rien ne poussera. »
Sans un mot de plus, Déméter se détourna et s’enfonça dans les profondeurs de la forêt. Perséphone la regarda partir, une boule au fond du ventre.
« Bien, cela est donc décidé ! » tonna Zeus, l’air heureux de voir la situation se dénouer. « Ravi d’avoir pu être utile. Perséphone, je vous souhaite une belle vie aux Enfers. Hadès, au plaisir. »
Il s’en fut, comme ça, sans un mot, suivi d’Hermès. Perséphone sentit Hadès quitter ses côtés pour aller rejoindre son domaine. Elle resta plantée là un moment puis, sentant qu’on l’attendait, se détourna.
Les eaux du lac Averne se refermèrent sur elle.
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