Ma Rousse a les yeux couleurs de ciel.
Pas de ce ciel de carte postale qu'on vend au premier touriste en quête de "Oh" et de "Ah", non. Elle offre le bleu verdoyant des pays slaves chargés d'histoires et de nuages, de ces peuplades qui ont vus, qui ont connus, et qui encore de nos jours se taisent et endurent dans l'indifférence du monde. Elle ne parle pas beaucoup, ma Rousse, mais elle regarde, avec l'intensité de ces chats aux iris brillants. Elle observe le monde de ses yeux en amande, et je sens d'interminables discours dans l'once de ses silences.
Ma Rousse n'est pas très grande -ce qui la rend plus mignonne encore je trouve- mais en elle sourd une force qui mettrait à terre le plus colossal Titan que folie d'homme ai rêvé. Elle déambule souvent dans la rue ou dans l'appartement, trottinant avec ses petits pieds de souris, comme une fillette se rendant à l'école insouciante et légère. Son passage ne soulève pas de poussière au sol, car elle est plus aérienne que le vent. Et plus fragile aussi. Oh si seulement vous saviez comme j'ai craint de nombreuses fois de la briser lors de nos embrassades, vous comprendriez combien ce petit corps diaphane exige la plus extrême douceur à son contact. Sa peau couleur de porcelaine est si froide quand vient la nuit, alors que le plus subtil rayon de soleil vient l'empourprer en petites taches colorées, marquant son retour à la vie et semblant me rendre mon souffle.
Parfois, certains soirs, alors que nous sommes assis sur le divan, elle pose sa tête sur mes genoux et je lui raconte des histoires. Je prends une voix calme et apaisante, évitant de gronder trop fort, vieux cabot grisonnant que je suis, et tandis que ma Rousse laisse filer le temps, de soupirs ténus en inspirations profondes, je pose ma main sur ses cheveux de feu et caresse doucement sa nuque blanche. Alors, dans son demi-sommeil, elle serre les poings et tressaille légèrement, semblant me raconter une bataille qu'elle seule peut percevoir. Et je la regarde chastement, amoureux comme jamais, ayant perdu l'histoire depuis le chapitre quinze, ou seize, allez savoir. Quand elle se réveille, il semble n’être passé qu'une minute, et la nuit si vilaine n'aura fait qu'avancer l'horloge de quelques heures sans nous prévenir, farceuse. Elle ouvre ses yeux, et me regarde, me demandant l'heure, et je la lui dis comme si ce n’était pas grave. Elle semble gênée d’avoir sollicitée tout ce temps, mais c'est ma Rousse, et avec elle l'aiguille file comme file l'étoile filante en été. Et je me perds dans ces moments-secondes, ces éternités ponctuelles ou le monde s'évanouit dans l'instant de nos nous-deux.
De temps à autres un homme vient se placer entre nous, mais il disparaît bien vite. Il vient mordre sa chair comme un mauvais goûteur, caresser de ses mains cornées la douceur de ses seins, et planter sa masculinité comme un conquistador sensible au ravage, croyant bien faire.
Le sot, il ne comprend pas. Ils ne comprennent jamais.
Délaissant la subtilité de l'amour à l'apparat du sexe, ils croient lire son corps, et -trop pressés dans leur découverte- ne saisissent pas les subtiles interlignes qui font le caractère de ma Rousse. Ces en-tête maniérés qui la font cocasse, ses passions paragraphées, dévorantes, qui se cachent derrière un self-control tout en bonnes manières et en féminité. Car ma Rousse a du style et de la retenue, peut être trop parfois. Tantôt elle me reprochait mes cotés d'homme insouciant, tantôt je la voyais sourciller contre des choses qui m’apparaissaient bien trop futiles. Mais ce qui a de l'importance pour elle doit en avoir pour moi, alors dans ces moments, je la regardais, et faisais silence.
Bien sûr tout n'est pas toujours rose, et parfois les tempêtes de nos caractères viennent se heurter face aux aléas de la vie. Je défie quiconque de venir s'interposer dans nos querelles. Aussitôt spectateur qu'il s'en trouverait gêné, comprenant que dans le dialogue fort et verbal se cacherait un amour tu et vivace, tel un pacte secret des âmes.
Ainsi donc est ma Rousse, mon secret bien gardé au creux de mes souvenirs, mon étoile du Nord veillant dans la nuit, pensivement accoudée à la fenêtre d’un été parfois trop mûr. Vaillante et sensible, courageuse et si frêle, je descends la voir certains soirs alors que les étoiles sont basses et que la nuit d’automne m’est propice. Alors je la trouve là, à me parler, photographie vieillissante posée sur cette table basse que je trouvais naguère trop laide pour notre chez-nous. Parfois une larme vient couler, aussi surprenante que le sourire qui vient alors que je caresse d’un souffle sa peau de nacre. Et, allongé à ses cotés sur ce divan qui naguère connut tant de nous, je la regarde partir vers ce lieu ou je ne peux plus la rejoindre, frontière onirique entre les vivants et ceux qui furent.
Voila trois ans ce soir que je suis parti.
Je t’aime toujours, ma Rousse.
Dors en paix.