Ça doit bien faire 6 mois que j'ai un onglet ouvert pour faire cette fiche de lecture, alors hop, je profite d'avoir plein d'autres choses plus importantes à faire pour la poster ! (parce qu'évidemment, on ne remplit jamais autant la Bibliothèque du MDE que quand on a une thèse à rédiger |-| )
Or donc :
(https://monde-ecriture.com/forum/proxy.php?request=http%3A%2F%2Fwww.images-booknode.com%2Fbook_cover%2F619%2Ffull%2Fle-dernier-jour-d-un-condamne-suivi-de-claude-gueux-et-de-l-affaire-tapner-618935.jpg&hash=c95134ca6f6d83739f8908f461ee44993dbf0758)
Le dernier jour d'un condamné, Victor Hugo (1829)
Comme beaucoup de monde, j'ai dû le lire à l'école, dans mon cas en cours de seconde pour un programme conjoint français/histoire/éducation civile sur la peine de mort. Il m'avait beaucoup marquée.
Et cet hiver, je ne sais plus comment, je suis tombée sur le texte en libre accès (http://www3.universia.com.br/conteudo/literatura/Le_dernier_jour_dun_condamne.pdf) via le Projet Gutenberg (la mise en ligne sous forme de PDF des oeuvres libres de droit). Comme c'est très court (si vous sautez préface, avant-propos et compagnie, vous commencez en page 28 le texte en lui-même, qui se termine en page 91), je l'ai relu.
Comme je suppose que tout le monde connaît à peu près le livre, je ne vais pas faire détaillé. C'est le monologue d'un condamné à mort dans le premier tiers du XIXe siècle, qui commence lors de l'audience qui prononce sa sentence. Loin du pamphlet ou du débat d'idées, le texte nous plonge "juste" dans la tête de ce prisonnier, dans ses angoisses, ses moments de fous espoirs, ses observations du monde carcéral. Au-delà de la critique de la peine de mort, j'ai toujours trouvé texte en lui-même très poignant, très juste, très oppressant en un sens (je me rappelle que j'avais versé une larme, jadis autrefois à 15 ans). Et du coup très efficace, d'ailleurs. Il y a une dimension humaine qui va bien au-delà du cadre de 1829.
Par contre, si je me souvenais de mes impressions de première lecture, cette relecture m'a fait constater que je trouvais le style d'écriture magnifique. J'ai pas beaucoup lu de Hugo, mais, dans ce texte-ci, je suis en totale admiration devant la justesse de ses images, la force d'évocation de son écriture et la puissance de ses phrases. Personnellement, ça me prend aux tripes.
Encore une fois, comme tout le monde connaît probablement ce livre, je ne m'appesantis pas - j'avais juste envie d'ouvrir un fil de discussion dessus. Je me contenterai de mettre quelques extraits.
Et pour ceux qui ne l'ont jamais lu, eh bien n'hésitez pas à cliquer sur le lien au début de ce post. C'est court, c'est fort, le chapitrage très court rend la lecture encore plus rapide, et ça ne laisse pas indemne.
"Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !
Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes filles, de splendides chapes d'évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre.
Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude : condamné à mort !
Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d'un couteau."
Et juste pour le pittoresque de l'argot de bagnard des années 1820 :
"Il a continué :
— Que veux-tu ? voilà mon histoire à moi. Je suis fils d'un bon peigre ; c'est dommage que Charlot [Note : Le bourreau.] ait pris la peine un jour de lui attacher sa cravate. C'était quand régnait la potence, par la grâce de Dieu. À six ans, je n'avais plus ni père ni mère ; l'été, je faisais la roue dans la poussière au bord des routes, pour qu'on me jetât un sou par la portière des chaises de poste ; l'hiver, j'allais pieds nus dans la boue en soufflant dans mes doigts tout rouges ; on voyait mes cuisses à travers mon pantalon. À neuf ans, j'ai commencé à me servir de mes louches [Note : Mes mains.], de temps en temps je vidais une fouillouse [Note : une poche.], je filais une pelure [Note : Je volais un manteau.] ; à dix ans, j'étais un marlou [Note : Un filou.]. Puis j'ai fait des connaissances ; à dix-sept, j'étais un grinche [Note : Un voleur.]. Je forçais une boutanche, je faussais une tournante. [Note : Je forçais une boutique, je faussais une clef.] On m'a pris. J'avais l'âge, on m'a envoyé ramer dans la petite marine [Note : Les galères.]. Le bagne, c'est dur ; coucher sur une planche, boire de l'eau claire, manger du pain noir, traîner un imbécile de boulet qui ne sert à rien ; des coups de bâton et des coups de soleil. Avec cela on est tondu, et moi qui avais de beaux cheveux châtains !... N'importe ! j'ai fait mon temps. Quinze ans, cela s'arrache ! J'avais trente-deux ans. Un beau matin on me donna une feuille de route et soixante-six francs que je m'étais amassés dans mes quinze ans de galères, en travaillant seize heures par jour, trente jours par mois, et douze mois par année. C'est égal, je voulais être honnête homme avec mes soixante-six francs, et j'avais de plus beaux sentiments sous mes guenilles qu'il n'y en a sous une serpillière de ratichon [Notes : Une soutane d'abbé.]. Mais que les diables soient avec le passeport ! Il était jaune, et on avait écrit dessus forçat libéré. Il fallait montrer cela partout où je passais et le présenter tous les huit jours au maire du village où l'on me forçait de tapiquer [Note : Habiter.]. La belle recommandation ! un galérien !"