J'attends de voir vos réactions avec impatience. Je sais que je poste beaucoup, j'en suis désolée...
EDMA
Cher Adrien,
En écrivant cette lettre, j’ai déjà l’impression d’aller mieux. Mon psychiatre m’a proposé un nouveau jeu. Celui de jouer mes souvenirs à la roulette russe. J’ai longtemps hésité. Se dévoiler peut-être assez compromettant. Puis, alors qu’un nouveau spasme d’angoisse m’agressait en plein milieu d’une galerie marchande, j’ai compris. Mon corps m’envoyait des messages indéchiffrables. Mais peut-être que quelqu’un d’autre pouvait les comprendre. Pas moi, ni une personne de mon entourage, mais un inconnu. Un gentil lecteur qui lirait ma vie comme on regarde des passants à travers une fenêtre. Cette idée m’a plu.
En lisant cette lettre, tu dois sûrement penser que je suis barge. Je t’assure que mon médecin m’a affirmé que mon syndrome d’hyperventilation n’a rien de grave. D’ailleurs, je croule sous les médicaments. Plus de sentiment de tétanie musculaire, plus de sentiment d’étouffement. Je peux enfin rédiger calmement. Habituellement, j’aurai paniqué à l’idée de déballer ma vie à quelqu’un que je ne connais pas. Mais à l’heure actuelle, je me sens totalement en phase avec ce concept. D’ailleurs, tu dois te demander en quoi cela consiste et surtout, comment je t’ai choisi. Ce n’est pas bien compliqué. Même un gamin de primaire peut comprendre. Le hasard a tout choisi à ma place.
J’ai pris un vieil annuaire qui traînait paisiblement au fond d’un tiroir. Je l’ai posé sur la table de ma cuisine, la tranche posée contre le bois de celle-ci. J’ai fermé les yeux très fort et essayé de maîtriser ma respiration. Mon pouce caressait les pages. Soudain, j’ai tout lâché. Mais machinalement mon doigt a retenu une page. Cette dernière concernait les habitants de la ville de Nancy. Les yeux toujours clos, j’ai laissé ma main traîner sur le papier. Puis lorsque mon cœur a commencé à battre de plus en plus vite, j’ai arrêté de bouger. Mon index m’a alors montré ton adresse. Tu es le grand gagnant, celui qui recevra mes émotions une fois par semaine. Mon sauveur cathartique.
Mon intuition est toujours bonne. Alors j’ai décidé que désormais je me confierais à toi, Adrien Petit. Pendant que mon stylo frôle le papier, j’essaie de t’imaginer. Es-tu vieux ? As-tu une grande famille ? Est-ce que tu as des fossettes ? Je me doute que je ne saurais jamais ce genre de détails. Je tiens à ce que tu gardes un mystère total. Celui-ci est beaucoup plus rassurant…et excitant.
Le docteur qui s’occupe de moi m’a conseillé de n’avoir aucun sujet tabou avec toi. Cela fait précisément deux ans que je le rencontre trois fois par semaine. Trois-cent-douze rendez-vous. Je ne sais pas si tu te rends compte. Malgré tout cela, ma souffrance ne s’est jamais effacée. La solitude n’est pas partie. Je commence vraiment à être désespérée. Mon lit m’oblige à le fréquenter, il est devenu très possessif. Les fenêtres de mon appartement ne veulent plus s’ouvrir. La vaisselle a tendance à s’accumuler sur le rebord de l’évier.
Pourtant, avant j’avais une belle vie. Ma carrière d’avocate était assurée. Il y avait même un garçon qui voulait m’épouser. Et me voilà, en train de vider un énième paquet de chips et traîner en pyjama alors qu’il est plus de midi. Je ne veux plus sortir. La lumière du jour m’angoisse. La population m’effraie. Quand je sors, j’ai l’impression que tout le monde me regarde, que je porte une croix sur mon dos. Dans ces cas précis, je me mets à convulser. Mon visage heurte violemment le sol. Les passants me regardent, tous muets. Je n’arrive jamais à arrêter les spasmes. Seuls les secours connaissent la recette magique. J’ai déjà essayé de leur soutirer des informations. Mais, comme d’habitude, on ne me répond pas.
Pourquoi suis-je dans cet état ? La question est assez difficile. Mais il me semble important d’y réfléchir. Faisons-le ensemble, d’accord ? Tout a commencé le dix avril deux-mille-treize. Il était dix heures du soir. Je conduisais ma sublime voiture. Ma petite sœur était à bord, ma mère aussi. Nous rentrions d’un cocktail organisé par ma tante.
Tout est arrivé très vite. Un sanglier qui débarque de nulle part. Le cri de ma benjamine. Les pleurs de ma mère. Le volant qui ne répond pas. La forêt. L’arbre. Puis plus rien. Ce jour-là, deux membres de ma famille ont perdu la vie. Par ma faute. Sur le coup, mon père a pété les plombs. Il était furieux de ne pas me voir morte. Moi, le mouton noir de la famille. Celle qui n’a pas voulu respecter les traditions. Je ne peux pas le blâmer. J’ai échangé la vie d’un animal contre celles de mon propre sang. Papa n’a plus jamais voulu me revoir. Il est parti vivre à l’étranger.
Mon cœur était brisé. Mon âme aussi. Je n’étais plus qu’une loque. Mon entourage trouvait toujours le moyen de me faire des réflexions. Mes tantes me demandaient si je ne regrettais pas d’être toujours vivante. Mes amis pensaient que je sortais tout droit d’un drame à la Coppola. J’avais l’impression d’être une criminelle. Mes excuses n’arrivaient pas à les calmer, mes pleurs non plus. Puis on a commencé à m’éviter. J’apportais la poisse. Comme si le décès du chiot de ma cousine avait quelque chose à voir avec moi. Heureusement, Nathan était toujours là pour moi. Il me rassurait, me serrait les mains quand je dormais. Je te jure que j’ai fait de mon mieux pour le préserver de ma dépression. Mais il a fini par comprendre que je ne serai plus jamais la même. Adieu nos mots doux, ses petites attentions. Nathan est parti. Sans même me dire au revoir.
J’ai donc fini par me retrouver toute seule. Le Grand Bâtonnier du Tribunal d’Instance m’a conseillé de faire une pause. Celle-ci, ça fait deux ans que je la supporte. Au début, nous avons eu du mal à cohabiter. Je continuais de lire les journaux à la recherche de faits divers sanglants, elle me rappelait qu’étant moi-même coupable je ne pouvais plus défendre les victimes. Elle et moi avons fini par trouver un terrain d’entente. Pause peut durer aussi longtemps qu’elle veut tant que je peux m’informer sur les affaires en cours.
Dès que j’essayais de me rendre à mon ancien cabinet ou même à la bibliothèque du coin, je commençais à angoisser sérieusement. Les spasmes furent l’étape suivante. Bien sûr, mon docteur pense qu’ils finiront par ne plus jamais revenir. Mais comment lui dire que le regard des autres m’obsède. J’ai l’impression que tout le monde me voit comme une criminelle. Plus personne ne veut me voir. Même mon chat a compris, il s’est barré en embarquant ma dernière tranche de jambon.
Je ne vis plus. Pourtant, je m'obstine à fréquenter de nombreux réseaux sociaux. Je ne poste rien. Je contemple juste la vie des autres. Des vacances en Espagne en famille que je ne vivrai plus jamais, des soirées arrosées où je ne suis plus invitée, des photos niaises de couples qui s'embrassent, je me remplis le coeur avec tout cela. Le désespoir me hante. Non, je n'en veux à personne. Mon père me fuit parce qu'il refuse d'accepter la mort de la moitié de sa famille, mes amis ont peur de moi, mon ex ne me comprend pas. Et tout cela, c'est entièrement de ma faute. Même toi, tu dois te demander pourquoi je n'ai pas tenté de me suicider. J'ai essayé. Une fois, deux fois, mais même la mort ne m'accepte pas. Ma punition est de rester en vie, à contempler tous les dégâts que j'ai causé. Je respire, je mange, je bois, je dors mais mon âme, elle, ne luit plus.
En écrivant cette lettre, j’ai compris que je n’étais pas seule au monde. Tu existes, tu as ta vie et je viens t’importuner avec mes histoires. Mais peut-être qu’à force de te parler, mon anxiété s’évaporera. Qui sait ?
Merci à toi.
La spasmophile anonyme.