Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Pauldco le 25 Juin 2015 à 01:34:10
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Bonjour à tous ! Petite explication sur ce chapitre numéro 1. Je suis actuellement en phase de réécriture d’un roman de science-fiction (mon tout premier), et je souhaiterais partager le début de mon texte avec une communauté de lecteurs expérimentés. Bien sûr, ce chapitre n’est pas une version définitive. J’aimerais surtout avoir vos impressions sur le style, la densité du récit, si l’histoire est plaisante à lire et, plus important que tout, si sa lecture invite à vouloir connaître la suite. Merci !
L'expérience Monroe
Chapitre 1 : Un mystérieux patient
Qui aurait pu croire, en ce banal matin d’hiver où neige et vent cumulaient leur rigueur, que la clinique Roosevelt allait être le théâtre d’évènements parmi les plus singuliers de la décennie ? Certainement pas la horde des conducteurs qui pestaient au rythme des moteurs éoliques de leurs véhicules, à cette heure de pointe sujette aux embouteillages. Certainement pas l’automate monojambique laveur de carreaux qui se battait, au sixième étage de l’établissement hospitalier, contre le givre accroché à la fenêtre de la chambre 64C. Certainement pas le patient assoupi au même numéro, emmitouflé dans les chaudes couvertures thermiques de son lit. Se retournant sous ses draps, il poussa un grognement : il ne se doutait guère de ce qui l’attendait. Maudite lumière, se dit-il en percevant les premières lueurs du soleil par-dessus ses paupières engourdies.
« Où suis-je ? ».
Il ouvrit les yeux. Empêtré dans un enchevêtrement de tubes et de fils, il se redressa péniblement. Les lieux ne lui disaient rien. Prenant appui sur la table de chevet, parsemée de bouquets de fleurs blistérisées, il laissa échapper un gémissement et regarda ses mains. Elles étaient recouvertes de petites écorchures. Tant bien que mal, le patient s’assit, puis se leva. Aussitôt, une migraine fulgurante lui fit perdre l’équilibre. Il tituba, ses pieds nus glissant sur le carrelage froid, avant de se rattraper de justesse à un lavabo suspendu au mur. Ses jambes engourdies avaient du mal à le porter. Les battements de son cœur s’intensifiaient. Il leva finalement la tête, et se retrouva nez-à-nez avec une figure familière. Il n’aimait pas l’image que lui renvoyait le miroir incurvé surplombant le point d’eau.
– Bon sang, souffla-t-il à voix basse, combien de temps ai-je dormi ?
Son visage portait les traits d’une fatigue extrême. Ses lèvres étaient sèches, des cernes s’affaissaient sous ses yeux marron et ses cheveux châtain-gris, ordinairement courts et bien coiffés, arboraient un épi magistral. Il imbiba d’eau froide un torchon qui traînait sous l’évier et se débarbouilla, mettant de côté les milles et une questions qui se bousculaient dans son esprit. Sous ses muscles endoloris, les gestes basiques de la toilette devenaient des efforts éprouvants. Au moins, la violence des migraines s’était amoindrie – pour le moment.
Soudain, l’écho d’une discussion éclata non loin de là. Instinctivement, il se dépêcha de regagner son matelas, manquant de peu de renverser sur son passage une sonde de verre, à l’intérieur de laquelle bouillonnait une substance compacte et violacée. Une voix forte résonnait derrière la cloison. Le patient, épuisé, était bien incapable de saisir une bribe du monologue, mais le ton employé se voulait sérieux… presque alarmant.
La porte monochrome coulissa d’elle-même dans le mur, laissant aussitôt une lumière aveuglante inonder la petite chambrée. Deux ombres se dessinèrent dans l’encadrement.
– Monsieur Monroe ! s’exclama une voix tonitruante. Quel soulagement de vous revoir parmi nous !
Les yeux du patient s’adaptèrent à la luminosité dont l’intensité n’avait rien à envier aux monolithes de Détroit. Celui qui venait de l’interpeler était un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’une longue blouse blanche sous laquelle on devinait deux ou trois bourrelets naissants. De grande taille, il avait une barbe soigneusement coupée et l’air digne.
– Docteur Richard, dit-il en rejoignant le chevet et lui offrant sa main puissante.
Fébrile, le dénommé Monroe accepta la poigne énergique du médecin. Derrière lui, il aperçut une femme beaucoup plus jeune. Leurs regards se croisèrent: elle avait les yeux rouges de ces personnes qui ne dorment pas assez.
– Docteur, fit-il finalement, je… je suis perdu.
Sa bouche était pâteuse et sa voix hésitante. Les mots lui manquaient.
– Ne vous inquiétez pas, répondit le docteur Richard d’un air compréhensif. Vous vous demandez sans doute où vous avez atterri. Nous sommes à la clinique Roosevelt et, j’ai le plaisir de vous l’annoncer, votre état est… stable.
Le médecin avait prononcé ce dernier mot en réajustant la sonde où écumait le liquide violet. La clinique Roosevelt… ce nom lui disait quelque chose.
– Vous… vous ne comprenez pas ! fit le mystérieux patient. Je ne… j’ai oublié !
– Oublié ?
Puis il confia les quelques mots qui lui brûlaient les lèvres depuis son éveil.
– Je ne me rappelle plus… exactement… quoi que ce soit.
Un silence s’en était suivi. Le Docteur Richard n’avait, sur le coup, pas sourcillé. En revanche, la demoiselle, toujours en retrait, s’était figée, apparemment ébranlée par cette révélation.
– Vous ne vous rappelez vraiment plus de rien ? répéta le médecin en effilant sa barbe de ses doigts épais. Pas même qui vous êtes ?
– Je suis Christopher Monroe, répondit-il d’une voix blanche. Mais… le reste est… confus.
La confusion. Christopher ne pouvait trouver un terme plus approprié pour décrire son état. Le grand barbu échangea un regard appuyé avec sa collègue, qui resta muette.
– Après un traumatisme, expliqua le docteur Richard, il n’est pas inhabituel qu’un accidenté développe des symptômes d’amnésie passagère. La réponse qu’il reste à déterminer est, quelle est l’étendue de votre perte de mémoire ?
Devant l’air effaré de Christopher, il s’empressa d’adopter un ton plus rassurant.
– Ce n’est, évidemment, qu’une question de temps avant que vous récupériez l’intégralité de vos souvenirs ! Vous ne trouverez pas meilleur département de neurologie dans tout l’ancien Loop !
– C’est comme si… continua Christopher sans prêter grand intérêt aux garanties du médecin, comme si… on m’avait privé d’une partie de mon passé.
Le docteur Richard recula d’un pas.
– Monsieur Monroe… ne vous rappelez vous pas de… qui vous êtes ?
Il posa cette question pour la seconde fois, mais l’interrogation sonnait plus insistante. Christopher ne comprenait pas où il voulait en venir.
– Docteur Johnson, voudriez-vous bien rendre compte de la situation à Monsieur Monroe ?
La jeune femme s’avança à son tour. Par réflexe, elle réajusta d’une main hésitante ses cheveux bruns attachés en chignon. Ses yeux marron brillaient de fatigue et sa lèvre inférieure tremblait légèrement. Christopher ne comprenait pas pourquoi elle était si émue.
– Vous avez été admis le samedi 08 janvier dans un état de coma de stade 3. Les lésions sévères de la zone cérébrale ont été traitées et les risques d’aggravation sont définitivement écartés. Vous êtes… sain et sauf.
Elle avait prononcé ces quelques phrases comme si elle avait appris le diagnostic au mot près. Christopher lui sourit. La compétition, presque exclusivement masculine dans le milieu hospitalier, devait être rude. C’était le cas pour beaucoup d’ordres professionnels depuis la Grande Chute, il le savait puisque sa propre fille…
– Ma fille ! s’exclama Christopher en se retournant vers le docteur Richard. C’est curieux… je sais que j’ai une fille mais pourtant je… je n’ai plus aucun souvenir d’elle non plus!
– Nous allons informer immédiatement votre famille de votre réveil, fit le médecin en hochant la tête. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui attendent de vos nouvelles… Docteur Johnson, je vous prie ?
Acquiesçant timidement, elle regarda Christopher une dernière fois, puis fit volte-face et disparut. Au même moment, le grondement d’un aéro-transporteur, passant à proximité, fit vibrer le quadri-vitrage de la fenêtre.
– Que m’est-il arrivé ? interrogea Christopher en regardant autour de lui, à la recherche d’un quelconque indice. Comment ai-je atterri ici ?
– Il serait préférable de suivre les instructions du professeur Browne avant de vous révéler un quelconque détail, recommanda le docteur Richard en se grattant le nez. Je ne suis pas un spécialiste des troubles de la mémoire, vous comprenez… nous avons une procédure…
Christopher fronça les sourcils. La patience était l’une des qualités qui lui faisait défaut.
– Je m’en vais le prévenir de suite ! ajouta-t-il précipitamment. Surtout, ne bougez pas !
À son tour, il prit la direction de la sortie.
– C’est un honneur, Monsieur Monroe ! lança-t-il par-dessus son épaule en faisant glisser le portail monochrome derrière-lui, replongeant la chambre dans une douce pénombre.
Un honneur ? Pourquoi les médecins faisaient-ils de telles manières avec lui ? Qu’est-ce qui justifiait tant de mystères ? Christopher s’étendit sur ses couvertures et froissa du bout des doigts le tissu dépressurisé, de discrètes vagues thermiques s’en échappant au gré de ses étreintes répétées. Pensif, il regarda les longues tiges des fleurs blistérisées posées à ses côtés. Les quelques pétales aux couleurs vives qui y pendillaient toujours lui rappelaient l’Iowa de son enfance et les interminables journées d’été passées au bord du lac, près de la maison.
– Comme quoi, murmura-t-il, je n’ai pas tout oublié.
Christopher s’étira et quitta lentement son lit. Pas de migraines, cette fois-ci. D’une marche engourdie, il se dirigea vers la fenêtre et dissipa d’une esquisse de la main le rideau holographique qui n’avait laissé percer que quelques faisceaux lumineux. Dehors, la vie allait bon train. Les fonctionnaires du Loop circulaient au pas, leurs voitures flottant à quelques centimètres au-dessus du sol afin d’éviter des glissements impromptus sur la fine couche de neige qui résistait aux radiations calorifiques de la chaussée. Des sapins de Noël étaient alignés symétriquement sur les trottoirs. Leurs boules, rouge et or, voyageaient d’une branche à une autre en suivant un chemin préprogrammé, ondulant en rythme autour de guirlandes argentées et touffues. Christopher n’avait jamais compris comment cette fête païenne avait survécu à la Prohibition religieuse des années quarante. Le moderno-libéralisme a ses raisons que la raison ignore, se dit-il. Au loin, dominant tous les autres buildings, la tour Centralis poursuivait son ascension au-delà de nuages lourdement chargés. Un aéro-transporteur descendit en piqué du plus haut building du pays, filant à toute vitesse vers sa prochaine destination. Pas de doute : il était toujours à Chicago.
Christopher resta quelques instants à contempler le flot interminable des bolides éoliques. Comment pouvait-il se souvenir de si nombreux détails, mais avoir oublié… l’essentiel ? Il bouillonnait, en attente de réponses.
Le portail se rouvrit.
– Christopher !
Une avalanche de cheveux blonds s’engouffra dans la pièce. La nouvelle silhouette vint l’enlacer. À son contact, Christopher réalisa qu’il était nu sous sa robe de chambre. Il ressentit une gêne soudaine d’être si légèrement vêtu. Maladroitement, il tapota l’arrière du crâne de l’inconnue qui venait de poser ses deux mains froides sur sa nuque. Elle recula et le regarda, émue.
– On m’a expliqué, avoua-t-elle. Tout ira bien. Tout ira bien…
Derrière-elle, le docteur Richard et sa collègue assistaient silencieusement aux retrouvailles. L’espace d’une seconde, Christopher crut voir passer une once d’irritation sur le visage du docteur Johnson, comme si les manifestations d’affection que lui portait l’arrivante l’agaçait.
– Elisabeth n’a pas pu venir, ajouta-t-elle. Ils m’ont expliqué que ce ne serait pas raisonnable de se déplacer toutes les deux. Nous risquerions d’attirer l’attention.
– Je… je ne comprends pas… fit Christopher, abattu .
Le docteur Richard s’empressa d’intervenir.
– Monsieur Monroe, aussi étrange cela puisse-t-il vous paraître, je vous présente… votre épouse.
– Marie, compléta-t-elle avec un petit sourire. On nous a promis que tu… tu recouvrerais la mémoire d’ici peu. Quelques semaines, un mois tout au plus.
– C’est une prédiction un peu optimiste, fit le docteur Richard en ajustant le col de sa blouse. Mais loin d’être irréalisable. Je dois vous demander une fois de plus, Monsieur Monroe… n’avez-vous aucun souvenir des deux derniers mois ?
– Je ne pense pas, dit Christopher en fronçant les sourcils. Qu’est-ce que vous me cachez ?
Cette atmosphère, lourde en mystères, commençait à lui peser. Il se tourna vers Marie, son épouse, mais ne sut trop quoi lui dire. Au moins, elle gardait son calme et ne paraissait pas trop secouée par le diagnostic d’amnésie.
– Je… souffla-t-il finalement, désolé. Je ne comprends…
Christopher s’effondra de tout son long, terrassé par de nouvelles douleurs. Il reprit conscience aussitôt, quelques mains l’aidant à se relever. Malgré sa vision complètement brouillée et son esprit confus, il devina tout de même que la poigne musclée qui le traînait vers le sommier appartenait au docteur Richard. La migraine se dissipa aussi abruptement qu’elle s’était manifestée. Clignant des yeux, il vit finalement le docteur Johnson penchée au-dessus de lui, remuant les lèvres en silence, paniquée. Le bourdonnement qui lui perçait les tympans s’estompa enfin. Des gouttes de transpiration perlaient abondamment sur son front.
– Je vais bien, souffla-t-il finalement, je vais bien.
Le docteur Richard écarta sa collègue d’un air nonchalant et examina les pupilles de Christopher.
– Vous nous avez fait une belle peur ! s’exclama-t-il. Migraine ?
– O…oui, comment savez-vous…
– L’expérience, Monsieur Monroe ! coupa-t-il d’une voix ferme. Je saurais reconnaître une céphalée aigue entre mille symptômes. Ce n’est pas la première, n’est-ce pas ?
Christopher acquiesça. Une sensation de succion sur son avant-bras l’interpela. Une ventouse translucide, engluée à sa peau, palpitait au rythme de chacun des battements de son cœur. Elle faisait la liaison entre ses veines et la fameuse sonde de verre, où la substance mauve bouillonnait de plus belle, des bulles un peu plus grosses que les autres éclatant parfois ici et là.
– Anesthésiant d’urgence, expliqua le médecin devant son air interrogateur. Subpotassium. Dernière trouvaille du professeur K. Dick. Je ne veux pas vous brusquer, mais nous devons vous transférer d’urgence au service du professeur Browne. Il est hors de question que nous vous fassions attendre plus longtemps.
Retrouvant ses esprits, Christopher balaya la chambre du regard. Son épouse n’était plus là. Seule le docteur Johnson était adossée au mur, toujours un peu remuée par la brutalité des migraines.
– Où est passée ma femme ? demanda-t-il d’une voix faible.
– Je lui ai demandé de sortir, expliqua le médecin. Sa présence a probablement favorisé la crise. Revoir des visages familiers, avant même d’avoir commencé le traitement de remémoration, peut être un élément déclencheur. Laissez-moi vous enlever l’anesthésie, la dose devrait être suffisante. Voyons voir… maudite… voilà ! Allons-y, maintenant.
– Me laisseriez-vous une minute pour me changer ?
Le docteur Richard haussa ses larges épaules et sourit, sa barbe frémissant légèrement.
– J’imagine que ce n’est pas dans vos habitudes de porter des vêtements de… cette gamme. Vous avez tout ce qu’il faut dans les télé-compartiments.
Il fit signe à sa collègue de sortir, puis lui emboita le pas.
Christopher s’approcha du tableau de rangement, encastré dans le mur. Il pianota hasardeusement sur l’écran cristallisé. L’automate vocal s’anima enfin.
« Nombre d’affaires enregistrées : zéro. Veuillez faire votre sélection », fit l’agaçante voix mielleuse en provenance du tube transmobile.
– Garde-robe : complète ! ordonna Christopher d’une voix forte.
« Veuillez indiquer votre sexe ainsi que vos mensurations. ».
Un formulaire virtuel s’afficha. Christopher opta pour le codex simplifié et y inscrit son mètre soixante-quinze, son poids et sa pointure de chaussure. Puis, après quelques instants…
« Veuillez sélectionner le modèle souhaité. »
Il choisit une chemise blanche et un simple pantalon bleu marine, puis valida sa commande.
« La taille demandée n’est plus disponible. Merci pour votre compréhension. »
Le tableau s’éteignit. Au même moment, un paquet compact fut expulsé d’une trappe triangulaire juste à ses pieds. Il l’ouvrit et en sortit des sous-vêtements, qu’il enfila aussitôt, le pantalon bleu-marine, une paire de chaussures marron et…
– C’est pas vrai… grogna-t-il.
La chemise était beaucoup trop grande. Elle risquait de lui tomber jusqu’aux genoux. Il se résigna et s’habilla, l’enfonçant comme il pouvait sous son pantalon. Juste avant de sortir, il tenta de rabattre ses cheveux ébouriffés. Le résultat laissant à désirer, Christopher s’avoua vite vaincu et demanda à ce qu’on déverrouille le portail. Ni une ni deux, le pan du mur s’écarta. Le docteur Richard l’attendait, seul, dans un long couloir.
– Prêt ? lui demanda-t-il en se retenant de sourire devant le drôle d’accoutrement de son patient.
Après quelques minutes de marche, Christopher dut se rendre à l’évidence : le sixième étage n’accueillait pas âme qui vive. Chaque chambre, chaque remise, chaque intersection de corridors, étaient désertes.
– Même les malades ont pris leurs vacances de Noël ? demanda-t-il ironiquement.
– Pas vraiment, répondit le médecin en le regardant du coin de l’œil. Avec vous à la clinique, nous avons dû sécuriser le périmètre. Simple précaution.
– Est-ce que je suis un dangereux criminel? plaisanta Christopher en se demandant s’il était sérieux.
Le docteur Richard se contenta de sourire mystérieusement. Ils arrivèrent à l’un des ascenseurs turbo-dynamiques de l’hôpital, qui les emmena en un instant au service de neurologie. Le couloir avait été aménagé pour l’occasion, une barricade improvisée séparant l’aile Ouest du reste de l’étage. Une forte odeur de menthe fraîche flottait dans les airs.
– Nous-y sommes presque, fit le médecin en avançant à grandes enjambées.
Leurs pas les menèrent aux quartiers de l’éminent professeur. Christopher n’avait pas eu besoin d’un éclair de génie pour le deviner : des prix et trophées divers s’amassaient aux quatre coins de la pièce, la plupart d’entre eux affichant le nom « Browne » sur des plaques platinées. Ce n’est qu’après quelques secondes qu’il remarqua la présence d’une personne assise à son bureau, cachée derrière le globe doré du « Neuroscience Nobel ». Le professeur Browne leva la tête.
– Monsieur Monroe, dit-il à voix basse, quelle joie de vous voir sur pieds.
Il se leva et vint lui serrer la main. Le vieux neurologue ne lui arrivait même pas au menton. Quelques cheveux grisonnaient encore sur le crâne dégarni du scientifique, qui réajusta d’un geste désinvolte ses minuscules lunettes rondes.
– Professeur, enchanté. Loin de moi l’idée d’être brusque mais… pourriez-vous m’expliquer ce qui m’arrive ?
Browne les invita à s’asseoir, enlevant négligemment quelques plaques honorifiques qui traînaient – depuis longtemps, à en juger par leur aspect poussiéreux – sur deux grosses chaises en similicuir.
– Donnez-moi une minute, demanda-t-il en disparaissant dans une arrière pièce.
Il revint munit d’un flacon et d’une pipette électronique, à laquelle il adjoint une aiguille tellement fine que l’œil nu peinait à la distinguer. À l’aide de l’instrument, il aspira un fluide transparent de la petite bouteille.
– Ne bougez pas, ordonna-t-il d’une voix douce, c’est seulement impressionnant les premières fois.
Christopher sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine. Sans ménagements, le professeur Browne enfonça l’aiguille dans son globe oculaire droit, et lui injecta le liquide. Bizarrement, l’intervention fut indolore. Seule une sensation de chaleur vint lui démanger l’arrête de son nez.
– Très bien, murmura le médecin en retirant le dispositif. Maintenant, nous pourrons visualiser quelle région de votre cerveau est, éventuellement, affectée.
Il extirpa d’une pile de documents un cube holo, qu’il posa au creux de sa main. Aussitôt, une image détaillée de deux lobes cérébraux jaillit des stries hexagonales de l’appareil. Christopher se sentit un peu mal à l’aise : c’était la première fois qu’il visualisait le contenu de sa boîte crânienne – à moins que, cela aussi, il l’ait oublié.
– Commençons avec quelques questions simples, Monsieur Monroe, si vous le voulez bien ! Vous souvenez-vous de votre date et lieu de naissance ?
– Le 03 Janvier 2012, répondit immédiatement Christopher. J’ai vécu toute mon enfance dans une ville de l’Est de l’Iowa.
– Hmm… intéressant, intéressant. Avez-vous des souvenirs de vos parents ?
– Quelques-uns. J’étais encore jeune lorsqu’ils sont morts dans un accident de voiture.
– C’est exact ! Et en quelle année sommes-nous ?
– Je suppose… 2061?
– Tout juste ! Vous rappelez-vous de votre famille ?
– Ma famille ? fit Christopher en fronçant les sourcils. J’ai donc… mon épouse… et… ma fille. Mais je n’arrive pas…
– Oh oh ! s’exclama le professeur Browne, excité. Voyez cette partie qui vient de s’allumer ? C’est ce qu’on appelle, dans le jargon, le thalamus. Le centre de la conscience.
Deux petits noyaux s’étaient illuminés de part et d’autre de chaque lobe cérébral, qui flottaient silencieusement au-dessus de la paume du scientifique.
– De ce que le docteur Richard m’a rapporté un peu plus tôt, vous avez perdu toutes traces de l’identité de votre épouse et de votre fille. D’où la réaction de votre cerveau à l’évocation d’une des pertes mémorielles. C’est étrange, puisque vous êtes conscient de l’année en laquelle nous sommes. Ce qui signifie que votre centre temporel n’a pas été affecté. Mais ne nous arrêtons pas là. Continuons. Gardez-vous une quelconque trace des deux derniers mois ?
Le thalamus brilla d’une lueur rouge vif.
– Votre collègue m’a déjà posé cette question ! répondit sèchement Christopher, n’appréciant guère d’être traité comme le sujet d’une étrange expérimentation. Je ne m’en rappelle pas. Je ne me rappelle de rien, tout est flou. Qu’est-ce que je peux vous dire de plus, pour que vous m’expliquiez ce qu’il se passe ?
Le professeur Browne posa le cube holo sur son bureau et croisa ses mains, l’air songeur.
– Étonnant que vous ayez oublié des évènements aussi importants. A priori, votre mémoire à moyen terme a été endommagée. Ou, du moins, est inhibée. Il nous faudra donc déterminer jusqu’à quand remonte la perte. Monsieur Monroe, vous avez été victime d’une agression.
– Une agression ? répéta Christopher en observant la lumière rouge s’intensifier.
– Par des adeptes du culte AMAL, précisa le docteur Richard.
– Que me voulaient-ils ? demanda Christopher qui n’avait pas idée de ce que AMAL pouvait bien signifier.
– Nous y viendrons, continua le vieux neurologue. Lors de cette attaque inattendue, vous avez fait une chute violente, responsable du traumatisme crânien. On vous a transporté d’urgence vers nos services, mais vous étiez déjà dans un stade de coma avancé. Nos soins n’ont pas été suffisants pour prévenir votre amnésie, apparemment.
Christopher passa une main fébrile dans ses cheveux toujours en bataille. Tout cela ne lui disait absolument rien.
– Quoi qu’il en soit, annonça le professeur Browne, la remémoration s’annonce passionnante ! Nous devrons, en revanche, faire preuve d’une discrétion extrême. Je n’ose pas imaginer ce que dirait la presse si votre amnésie venait à s’ébruiter.
– La presse ? En quoi cela pourrait-elle l’intéresser ?
Les deux médecins échangèrent un regard.
– Je n’ai jamais eu l’occasion d’annoncer une telle nouvelle, avoua le professeur Browne d’un air un peu gêné. Comment pourrais-je trouver les bons mots, d’ailleurs ? Il n’y en a pas !
Christopher se redressa contre le dossier de sa chaise.
– Qu’est-ce que vous essayez de me dire, professeur ?
– Certainement, vous ne me croirez pas immédiatement. Monsieur Monroe, vous n’êtes pas… un individu lambda.
– Expliquez-vous, souffla Christopher.
– Vous vous demandez pourquoi la presse s’intéresse à vous ? Et bien, comment dire… bon… je me lance !
Le vieux professeur inspira profondément.
– Monsieur Christopher Monroe, vous êtes le premier Président des Nouveaux Etats-Unis d’Amérique.
Les faisceaux rougeoyants du cube holo s’intensifièrent.
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Salut Paul,
Ceci ne sera pas encore le commentaire détaillé que je t'ai promis, faute de temps. Mais globalement :
-J'ai trouvé le style presque irréprochable, bien que je ne sois pas vraiment une référence en la matière ;
-La densité du récit, j'avoue que je ne comprends pas trop ce que ça veut dire, désolé ;
-Si l'histoire est plaisante à lire ? Absolument !
-Si je veux connaître la suite ? Mais très certainement !
De manière plus détaillée, je dirais que :
-J'aime beaucoup la façon que tu as d'introduire les personnages. Ils sont assez typés, dans le sens où ils présentent des caractéristiques qui leur sont propres et autres particularités, physiques comme comportementales. J'ai trouvé ça très agréable de les découvrir. Sauf pour la femme de Christopher, dont le personnage m'a tout de même paru quelque peu bâclé ;
-La description des lieux est également super, à quelques petites imperfections près, que je mentionnerai une autre fois. En gros, la lecture était pour moi vraiment fluide, et encore une fois vraiment agréable ;
-Preuve que j'ai vraiment apprécié la lecture : je n'aurais pas du tout été contre le fait que ce premier chapitre ait été plus long !
-J'ai néanmoins senti venir le coup du président. Le fait qu'il soit traité de façon si privilégiée, puis le nom de "Roosevelt" même si ça n'a rien avoir m'ont indirectement conduit à penser qu'il s'agissait d'une personne très importante. Mais je crois me souvenir que j'avais déjà survolé ton texte il y a de cela quelques jours, et je pense qu'il est possible que j'en aie lu les deniers mots. Alors si ça se trouve, je n'ai rien deviné, mais à la manière de Monroe, j'ai cru me souvenir... Faudrait savoir ce qu'en pensent d'autres lecteurs ;
Globalement, mon impression générale est on ne peut plus favorable :) c'est bien écrit, c'est intéressant, c'est structuré.
Je suivrai ton histoire avec un grand plaisir, sois-en certain !
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Salut Extasy,
Merci beaucoup pour ton avis, que je trouve déjà bien détaillé! J'apprécie beaucoup tes remarques, qui me donnent un peu plus de courage pour continuer la réécriture!
En ce qui concerne le descriptif de l'épouse, la brièveté de la présentation était en fait voulue. Je n'en dirai pas plus, pour ne pas trop en révéler sur les chapitres suivants. Mais si tu as eu cette impression, je dois donc le refaire de manière plus subtile.
Encore merci et content que cela t'ait plu :)