Le Monde de L'Écriture

Salon littéraire => Salle de lecture => Romans, nouvelles => Discussion démarrée par: Gros Lo le 03 Janvier 2009 à 01:19:17

Titre: [Auteur] Robin Hobb / Megan Lindholm
Posté par: Gros Lo le 03 Janvier 2009 à 01:19:17
Je pense qu'il est temps de faire un fil dédié. Ici, on ne parle pas des bouquins en particuliers, du "enfin paru" ou "fini de lire, génialissime", mais plutôt de l'unité de l'œuvre hobbienne : les personnages, le style, la marque de fabrique Robin Hobb.




Bref. Les Rivages puis les débats divers du MDE sur Hobb ont contribué à mettre en chantier l'analyse de son œuvre.  Je pense qu'il serait intéressant de... conduire des études. Chacun comme il veut et quand il peut. Lancer de grandes pistes de réflexion. Sur les personnages, sur l'écriture, sur l'intrigue.

Lancer des thèmes de réflexion comme "Le personnage hobbien est-il Oblat ?", "Le renouvellement de la fantasy selon Hobb", "La magie, adversaire ou alliée ?", et d'autres. Tisser une toile de réflexion.

Qu'en pensez vous...

en attendant, je vais recopier mes bouts de phrases sur le personnage hobbien...
Titre: Re : Robin Hobb
Posté par: Gros Lo le 03 Janvier 2009 à 19:05:46
En fait j'ai remasterisé complètement...  :-¬?

S'il y a des spoilers, ils sont en couleur invisible > à surligner. Si j'ai pas jugé bon de mettre les balises, c'est que c'en est pas un :-¬?  Mais j'parle pas mal de l'évolution du héros, donc les exemples peuvent être en spoilers mais la théorie ne l'est pas. En gros :
c'est mieux d'en être à la fin du tome 3 de Fitz et le milieu du tome 3 de Jamère. Si vous n'avez pas commencé Jamère, c'est pas grave, je pense que vous pouvez lire.


Donc voilà quelques pistes possibles, quelques citations dont on peut dégager des clefs de lecture (ou pas ?)... je sais pas trop.


Premier constat : le héros hobbien veut harmoniser sa manière de penser et sa manière d’agir. A intégrer quelque part xD


Citations à mettre en parallèle ? :
 
Les derniers mots de l'Assassin du roi/le coeur de la VO Royal Assassin :
« La hache est son arme. » Vérité hocha lentement la tête. « Et mon arme, c'est lui. »

Dans la Déchirure, au début de Shaman's Crossing donc :
La magie du Fer t'appartient. Et toi, tu m'appartiens.

= le héros est chez Hobb un intermédiaire. C’est cette condition qui lui vaut d’être malmené. Intermédiaire entre le personnage qui tient les rênes du récit et l’action brute ? entre l’auteur et l’intrigue ?


L’archétype du héros hobbien ; Fitz et Jamère sont jumeaux. La vie de l’un comme de l’autre est perçue à travers cette dimension toute particulière qu’apporte l’écriture à la première personne. Tous deux se battent pour échapper aux événements qui les emportent. Fitz, assassin royal. Jamère, formé à la Cavalla. Chacun enracine ses multiples projets (ex. Jamère, spoilers Shaman's Crossing : épouser Carsina, gagner ses galons d’officier, honorer le statut de second fils) dans un rêve d’avenir global. Ils n’en viennent à envisager autre chose qu’une fois dos au mur, lorsque les événements leur ont enlevé de force toute attache à leur vie antérieure. Le héros hobbien ne mue pas naturellement : il a besoin qu’on le brûle. Le détail de l’évolution psychologique du personnage est présent dans cette phase, ce tourbillon d’amertume, il est pris dans un engrenage de désillusions. Pourtant, si les événements liés à l’intrigue brûlent sa vie antérieure et ses espoirs en gestation, le personnage hobbien est seul à même d’arracher les peaux mortes qui risquent de l’étouffer. C’est lui qui s’ôte les derniers lambeaux de sa vie antérieure qui le gangrènent et le cantonnent à l’errance. Il perd tout espoir, encore doit-il se séparer des insidieux résidus réflexifs qui l’empoisonnent : Fitz et Jamère doivent renoncer à leur façon de penser première, qui est la dernière relique de leur vie antérieure. C’est le renoncement à ce cadre de pensée, qui permet l’intrigue et qui permet le héros.


Le héros hobbien entretient un rapport ambigu avec les coups du sort. On pourrait dire que Robin Hobb dresse le héros contre l’intrigue. [Pour Jamère, c’est aussi la manière qu’a l’auteur de renouveler le genre en considérant, spoilers tome 4 vf la magie, partie intégrante du récit, comme néfaste : Hobb dresse son personnage contre l’intrigue/contre la magie.] Un rapport ambigu avec les coups du sort : en effet, le héros abandonne ses rêves liminaires, on a l’impression que le sort s’acharne et que l’auteur s’efforce de détourner le héros de ses ambitions premières pour satisfaire aux besoins de l’intrigue. Et pourtant, c’est la première revanche du héros sur l’intrigue, et le début de la compréhension de l’ambiguïté héros/intrigue : le personnage hobbien rend possible l’intrigue. C’est Jamère, spoilers Forest Mage (fin tome 5 vf), qui convainc magiquement les habitants de Guetis qu’il est mort ; c’est Fitz, spoilers du premier tiers d'Assassin's Quest (début tome 5 vf) qui se lance dans les montagnes. Les événements permettent une fracture irrémédiable entre le héros et sa vie jusqu’alors. C’est pourtant lui qui « largue les amarres » en dernier lieu, qui se jette à corps perdu dans l’intrigue qui a soufflé sa vie antérieure. Il y aurait alors un double mouvement dans cette « lutte à mort » qui fait rage entre le héros et l’intrigue : dans un premier temps, le héros résiste à l’intrigue et combat pour la pérennité de la vie qu’il a mené jusqu’alors et l’accomplissement de l’avenir qu’elle lui promettait. Dans un deuxième temps, la puissance de l’Histoire en marche lui a arraché tous ses espoirs, et c’est lui qui prend le dessus en s’acceptant comme façonneur de l’Histoire et non pantin déchiqueté par son marionnettiste. Le changement est alors intérieur et les événements n’agissent sur lui que de façon indirecte. Le héros doit faire le choix ultime entre vivre et mourir, on le fait parfois pour lui, mais toujours il détient le pouvoir d’adhésion final. Chez Hobb, l’individu est déchiqueté par la tourmente et parvient bon gré mal gré à s’assumer en tant que héros. Il n’endosse pas un rôle que lui tend l’intrigue comme on passe un vêtement : l’intrigue ne lui offre rien, elle souhaite ôter le caillou de l’ornière. Le personnage hobbien fait ce choix ultime, avec ce qu’il comporte de sacrifices et d’incertitudes. C’est par la destruction de sa vie antérieure, destruction due aux assauts de l’intrigue, qu’il va parvenir à émerger en tant que héros. Le héros hobbien n’apprend pas de ses erreurs ; ses erreurs lui ont coûté la vie. Il erre comme un spectre, il devient étranger à l’intrigue : Fitz, début d’Assassin's Quest ; Jamère, Forest Mage. C’est ce douloureux recul qui lui permet de se forger une seconde vie.

(citation non spoilante)
Jamère, fin Forest Mage  p. 743 (sur 818 [fin tome 5 vf]) : « Personne ne sait ce qu’il choisit quand il choisit de vivre. Si tu tiens tant aux certitudes, tu aurais dû choisir la mort : il n’y a rien de plus sûr. »




> Le libre-arbitre


Les événements liés à l’intrigue brûlent la vie antérieure du personnage de Hobb. On assiste en fait à un long processus au cours duquel le personnage s’intègre à l’intrigue. Il ne l’est pas de fait : il s’y résigne. Héros malgré lui. L’intrigue semble le bannir, elle semble vouloir se débarrasser de lui et le libre-arbitre du héros paraît le conduire droit au désastre : il fait des erreurs, il adopte une ligne de conduite qui s’accorde mal avec le monde qui l’entoure. Finalement, on aboutit à l’anéantissement de sa vie première, dû aux événements mais aussi aux décisions qu’il a prises. C’est alors que son libre-arbitre joue un rôle prépondérant : il accepte l’échec du combat précédent : l’intrigue l’a bouffé. Il a tenté de résister aux événements extérieurs qui envahissaient sa vie/ses projets d’avenir et n’est parvenu qu’à détruire ses derniers. Il cesse alors de résister à cette sorte de « poussée épique » qui meut l’histoire (l’Histoire de son peuple autant que l’histoire=récit), oui c’est peut-être ça :

on a l’impression que le personnage nage à contre-courant de l’intrigue. Tout ça vaut particulièrement pour Jamère, que j’ai plus en tête que Fitz. Le personnage nage à contre-courant et finit par être emporté par les flots furieux de l’intrigue. Le libre-arbitre, qui semble jusqu’alors si défaillant, provoquant le malheur du personnage, apparaît alors nécessaire à la résignation de Fitz/Jamère à envisager autre chose, il se tient sur les ruines fumantes de son avenir et décide de ne pas disparaître avec lui. Il cesse du coup de se projeter et se livre à cette poussée épique. Mais ce n’est pas Oreste : « Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne. » Le héros hobbien est résigné mais n’oublie pas pour autant son passé, on commence à sentir la menace d’un contrecoup : lui qui idéalisait son avenir risque de se perdre dans la contemplation du passé. C’est en cela qu’il est capable de monter au front, d’assumer les événements et la poussée épique qui l’emporte : il est déchiré entre deux extrêmes, entre un avenir anéanti et un passé qui contient des germes empoisonnés de remords en tout genre. C’est le libre-arbitre qui permet que le héros ne se déshumanise pas, que ses caractéristiques hobbiennes, l’humanité, l’erreur de jugement, perdurent. L’intrigue lui tend un joug ; il le rejette tout d’abord et finit par avoir la nuque brisée. Mais c’est lui qui l’accepte, en dernière instance, et qui par-là même reste libre de s’en défaire. Il échafaude d’ailleurs à la hâte d’autres avenirs sur les ruines du premier, mais choisit le joug de l’intrigue, de la poussée épique. Des échappatoires sont possibles mais il a déjà pris sa décision, le libre-arbitre est à l’œuvre ici plus qu’ailleurs dans le récit.





Voilà... après, il reste une avalanche de choses à définir et approfondir, rien que sur ces quelques paragraphes : ce qu’on entend par poussée épique, le rôle de l’intrigue… c’est juste une piste hasardeuse dont j’ai tenté de débroussailler l’entrée… ça s'articule pas toujours bien, et tout, c'est une ébauche...

> à débattre !


Titre: Re : Robin Hobb
Posté par: Kei le 03 Janvier 2009 à 22:47:44
          Comme je lui ai déjà fait savoir via des commentaires sur MSN, je partage en grande partie la vision de Loredan, même si je n'emploierais pas les mêmes images pour décrire le sujet qu'il aborde.

          Plutôt que cette métaphore du feu, que je trouve peut-être un peu trop destructive, je préfèrerais employer celle d’un cocon. La chenille s’enveloppe dans une gangue de soie, où elle se mue en papillon. La métamorphose achevée, elle déchire le cocon et dans bien des cas, encore très faible après des jours, voire des semaines d’isolement, se nourrit d’abord des fils qui l’ont protégé plus tôt.
          On peut même développer un parallèle avec une autre sorte de cocon, mais que je préfère placer sous balises pour ceux qui n’auraient pas terminé the Tawny Man Trilogy : rappelez-vous les dragons ! Au sortir de l’eau, les larves, ou serpents de mer, s’enveloppent dans une coquille fait d’un matériau contenant les souvenirs de leurs prédécesseurs, coquille qu’au terme de leur maturation ils perceront, puis mangeront, pour terminer de s’ en imprégner.

          De semblable manière, le héros hobbien – et je parle surtout de Fitz, car je n’ai lu que deux tomes concernant Jamère – au terme d’une période insouciante, se réfugie dans un cocon de rêves, d’espérances et de projets. S’il s’agit d’un abri confortable, il l’isole néanmoins du monde, or ce monde le réclame. Le héros ne se rend pas compte que son temps est venu, qu’il n’est plus chenille et ne peut rester dans le cocon, mais ce dernier crève, et voilà qu’il ne reste plus que deux possibilités : rester dans le cocon et s’y laisser mourir, ou s’en extirper au prix de nombreux efforts, pour se retrouver de nouveau au monde, de plus dans une condition bien différente de celle que l’on a préalablement connue. Le héros hobbien fait le choix de sortir du cocon, et le dévore.
           C’est moins un geste de libération (il fait disparaitre son passé, coupe les ponts) que d’alimentation : les souvenirs de son ancienne vie deviennent le premier moteur de sa nouvelle existence, lui permettent de faire ses premiers pas. Il nourrira plus tard de nouvelles ambitions, de nouvelles espérances, mais dans l’état de faiblesse primaire qui suit sa transformation, ce sont les restes desséchés et désormais inutiles de son ancienne armure qui lui permettent d’avancer.
          Je m’appuierais encore une fois sur Fitz, dans Assassin’s Quest :  après sa « renaissance », ce sont la survivance de sa dévotion envers sa Vérité et de son amour pour Molly qui le poussent à partir dans les Montagnes.


Voilà, voilà ! (C’est pas si court que ça en fait ! =^.^=)
Titre: Robin Hobb
Posté par: Gros Lo le 03 Janvier 2009 à 23:19:53
Voilà une autre piste à proposer, spoilers Tawny Man : "Le héros hobbien est-il un dragon ?" :mrgreen:


Disons que j'ai préféré l'image de l'anéantissement complet d'une vie première, dans la mesure ou celle du cocon fait un peu... "explication de l'adolescence aux parents dépassés" ;D et rattacherait tout ça à la tradition du roman initiatique, alors que Hobb c'est aussi autre chose, quelque chose de plus violent, de plus amer. Mais l'image est à garder quand même, peut-être qu'il faudrait juste faire ressortir la violence avec laquelle la rupture se fait ? on a vraiment chez Hobb la destruction d'une vie, suivie d'un lent réapprentissage avec son lot d'incertitudes et de sacrifices. (J'crois.)


Citer
voilà qu’il ne reste plus que deux possibilités : rester dans le cocon et s’y laisser mourir, ou s’en extirper au prix de nombreux efforts, pour se retrouver de nouveau au monde, de plus dans une condition bien différente de celle que l’on a préalablement connue. Le héros hobbien fait le choix de sortir du cocon, et le dévore.
Ouip, par contre, je ne sais pas s'il a conscience de s'en extirper, est-ce qu'il se dit vraiment "allez, je sors du cocon" ? en tout cas, oui, il n'a pas d'autre issue, il quitte les ruines de sa première existence et se retrouve alors un peu comme Frodon dans les ombres lorsqu'il passe l'Anneau au doigt. Super vulnérable. Et les événements le font avancer naturellement vers "autre chose", ce n'est qu'une fois la situation... stabilisée, qu'il fait le choix déterminant, l'affirmation du libre-arbitre.


Citer
dans l’état de faiblesse primaire qui suit sa transformation, ce sont les restes desséchés et désormais inutiles de son ancienne armure qui lui permettent d’avancer.
          Je m’appuierais encore une fois sur Fitz, dans Assassin’s Quest :  après sa « renaissance », ce sont la survivance de sa dévotion envers sa Vérité et de son amour pour Molly qui le poussent à partir dans les Montagnes.
complètement d'acc.


*



Bon, sinon, j'ai pensé à autre chose, ces derniers temps.


> envisager l’écriture à partir de l’univers de Hobb



Parallèle 1, spoilers Assassin's Quest -jusqu'à Fitz tome 6 vf-, à partir du Royaume des Anciens : les dragons de pierre.
L’artiseur/l’écrivain se déverse dans son œuvre [le dragon de pierre, le récit]. Il s’épuise à la tâche et s’y déverse en totalité afin de faire vivre son œuvre et d’accroître sa longévité. Et on est bien placé pour savoir que l’écriture est quelque chose d’épuisant, qui draine les souvenirs, les impressions, sensations, émotions, afin de les « remasteriser » dans un texte. Robin m'a répondu en disant que ce n'était pas intentionnel mais qu'il y avait peut-être eu des influences tacites (euh elle a pas dit ça mot pour mot hein). Ca ne nous avance pas beaucoup, mais c'est loin d'être une réfutation (quel écrivain a toujours maîtrisé l'entière signification de son œuvre?) Enfin, ça reste une piste.



Parallèle 2, spoilers milieu Forest Mage -jusqu'à la fin de Jamère tome 4 vf-, à partir du Soldat chamane : la double appartenance de Jamère.
Il est à cheval entre deux civilisations, oscille comme un pendule. Attendant que le sort choisisse pour lui. Gerniens, Ocellions. Gerniens. Ocellions. Ca m’a rappelé une phrase de Robin : quand elle se remet à sa table de travail après avoir achevé un roman, elle a toujours en tête deux histoires. Qu’elle développe en parallèle, qu’elle approfondit. Et il arrive un moment, tôt ou tard, ou l’une des histoires prend le pas sur l’autre ; non que Robin le choisisse, qu’elle se réveille un beau matin en se disant : « Aujourd’hui, il faut que je me décide, roue du destin, écrase celle qui ne mérite pas d’être narrée ! » (c’est marrant de l’imaginer en Walkyrie, en poétesse lyrique échevelée qui invoque dans une transe mystique au sommet d’une montagne la foudre du Verbe xD elle est tellement l’inverse, tellement… posée. Robin est posée, à la fois douce et réfléchie… enfin on n’est pas là pour lui dire de s’allonger sur un divan, bref) ; mais une des histoires finit toujours par gagner plus d’aplomb que l’autre, et c’est celle-là que Robin décide de raconter. J’ai fait le rapprochement avec Jamère, qui pendant tout Forest Mage est déchiré entre sa double appartenance et qui ne parvient pas à choisir, qui est à la fois soldat et Opulent, gernien et ocellion. Et finalement, le sort condamne l’une des voies. Bien sûr, toutes proportions gardées.


Titre: Re : Robin Hobb
Posté par: Ambrena le 04 Janvier 2009 à 00:10:40
Pour élargir le débat aux Lindholm -d'ailleurs, ce serait bien de renommer le topic, en incluant ce second pseudonyme de Hobb, non? - je trouve que ce que tu dis sur le destin correspond très bien à la quatralogie de Ki et Vandien. Bien sûr, le fait que le dernier volume, que j'ai fini hier (avant-hier, pardon) se nomme "Les Roues du Destin" n'y est pas étranger.

Les héros hobbien et lindholmien sont souvent déchirés entre deux voies, celle du "petit Liré" dont ils rêvent, havre familial de repos, et celle, héroîque, du Tibre latin à laquelle tout les mènent mais dont ils ne veulent pas. Le Liré s'inscriten général dans le regret, tandis que le Tibre mène à l'aventure.

C'est ainsi le cas de Fitz et de Jamère, bien sûr, mais aussi de Ki. Dans les trois cas, des conditions dramatiques barrent la route du Liré et obligent à suivre le Tibre.
Titre: Re : Robin Hobb / Megan Lindholm
Posté par: Kei le 04 Janvier 2009 à 12:10:06
J'avais pensé que l'on pourrait faire une étude comparative entre Lindholm et Hobb, parce que s'il y a des thèmes communs, les mécanismes sont légèrement différent. Lo' ne peut pas s'en charger, n'ayant rien de Megan Lindholm, et personnellement il faudrait que je relise Ki et Vandien, ce dont je n'ai pas trop le temps. Ambre, volontaire?  :noange:
Titre: Re : Robin Hobb / Megan Lindholm
Posté par: Gros Lo le 05 Janvier 2009 à 16:28:44

Pour Hobb et Lindholm, bonne idée, j'pense qu'on pourrait articuler l'étude autour de :
- l'évolution de l'auteur (Hobb a pris le relais, maturation de l'écriture ?)
- la volonté d'autres horizons (changement délibéré mais conceptions d'écriture qui demeurent)
> et donc essayer de démêler l'évolution de l'écriture de ce qui appartient au changement d'horizon délibéré, pour établir ce qu'il y a de continu dans l'œuvre de l'auteur...

après, j'ai rien lu de Lindholm pour l'instant, donc à toi Ambre' de problématiser comme tu le sens !



Aujourd'hui j'suis parti d'un vieux socle/post des Rivages et j'ai essayé de développer un peu et d'avancer dans le raisonnement... j'ai essayé de délimiter ça en parties mais je sais pas si c'est convaincant. J'veux dire, moi j'y crois, mais... xD le découpage est juste là pour se repérer, c'est pas des petits bouts d'articles juxtaposés, normalement c'est un seul raisonnement qui se poursuit... ch'ais pas, encore une fois c'est une piste, une hypothèse.
Pour les spoilers, y en a aucun dans la "théorie", et le seul exemple vite fait (Jamère) est mis en invisible.




L’alchimie hobbienne : la primauté du personnage



[a) une fantasy humaine]

Hobb a inventé une fantasy humaine. Ses personnages hésitent, prennent des décisions qui ne sont pas toujours les bonnes, se prennent des coups : c'est l'imprévu qui façonne leur existence. Ils ne parviennent pas à anticiper, et, souvent, Hobb en tire un suspense encore plus fort que celui ordinaire lié à l'intrigue elle-même.

Les héros de Hobb comportent toutes les gênes, les mal-êtres, les failles d'un individu réel. Hobb exploite chaque fêle ; ils peuvent même en paraître trop humains. En fantasy, même en littérature générale, on n'a pas l'habitude d'atteindre un tel point d'humanité. Souvent, quand l'écrivain fait bien son boulot à ce niveau-là, c'est une seule brisure de son personnage qui est exploitée.

Là, Hobb nous livre la vie du personnage, elle nous présente un panorama vivant de sa marionnette, et elle le fait évoluer sans cesse, elle les fait vivre, penser, hésiter sous nos yeux à chaque instant.
Et on n'en a pas l'habitude, donc on se dit que c'est presque trop.


[b) Hobb est à la lisière de la fiction]

On (se) dit souvent que Fitz est stupide, que Jamère l’est encore plus. On a trop l’habitude de personnages qui réagissent « au quart de tour ». La fiction hobbienne est plus proche de la réalité que le reste de la littérature. Le principe d’imitation se retrouve jusque dans la manière de penser des personnages ; il ne s’agit pas seulement d’effets de réel et de conviction narrative. C’est le mécanisme des réflexions de chaque personnage qui atteint un très haut degré de vraisemblance. La littérature a besoin d’une certaine dose d’invraisemblance, dans la mesure où les dialogues des livres ne sont pas les dialogues de la vie réelle : un livre où l’on lit « Bonjour / Bonjour ça va ? / Oui et toi » a peu de chance d’être publié… Il y a un décalage entre le réel et le raconté. C’est comme une pièce de bois qui joue dans une encoche : il y a un vide, quelque chose qui ne peut coïncider parfaitement. Ce qui est fascinant chez Hobb, c’est qu’elle comble en partie ce jeu. La manière dont ses personnages réfléchissent et emploient leur libre-arbitre étrécit la frontière. Tout est fait pour que ce soit l’histoire du personnage qui prenne le pas sur la trame de l’intrigue.


[c) Le personnage prime]

Avec Hobb, c'est le personnage qui captive et non l'action. Les événements sont dépassés par les réactions individuelles, l'intrigue par le comportement du personnage. Le personnage est le centre, la clef de voûte du récit : fantasy humaine voire humaniste ?

[> Une fantasy humaniste ? (ex. Jamère - spoilers milieu de Forest Mage/fin du tome 4 vf)]
Le Soldat chamane ne déroge pas à la règle. Et l'atmosphère est très particulière. On partage les odeurs de la forêt, l'humiliation de Jamère et ses contrecoups, on partage ses repas, la moindre parcelle de ses émotions et de ses pensées. Et, comme une histoire parallèle à la Vie de Jamère, se développe et s'enrichit sans cesse le monde de Gernie et les éléments foisonnants dont il est constitué : la magie des Plaines et son Fuseau-qui-Danse, le Peuple ocellion et ses Opulents... les informations sont livrées au goutte-à-goutte, comme une seconde intrigue qui émerge tantôt puis plonge à nouveau se dissimuler derrière le récit de vie - qu'elle imprègne et influence de manière sous-jacente.

[> Le personnage est dans la furie des événements]
Et c’est en cela que Hobb nous livre alors des vies plus réelles : on ne vit pas le World Trade Center en analystes politiques. On le vit avec les influences du politique sur le socio-culturel. C’est aussi un nouveau point de vraisemblance : les personnages vivent l’Histoire mais Hobb n’en fait pas des historiens : ils n’ont pas le recul nécessaire pour analyser l’enchaînement des événements, ils vivent l’Histoire, ils y participent comme chacun, dans la mêlée d’aspirations contradictoires et d’erreurs d’analyse directe/à chaud. Ils ne sont pas des historiens qui observent d’un point culminant le cours des événements et distingue les forces en présence, les aspirations individuelles, les poussées collectives, les stratégies de chaque camp.


[d) L’alchimie hobbienne]

C’est ce qui se passe chez Hobb, le personnage prime. Il y a donc une double influence qui construit le personnage : tout d’abord la nécessité pour Hobb de construire un personnage solide et convaincant, dans la mesure où c’est la pièce maîtresse de son récit ; mais une fois qu’elle l’a mis en place, la richesse du personnage s’entretient, un approfondissement spontané : l’univers et l’intrigue sont systématiquement vus à travers lui, la civilisation à laquelle il appartient et l’intrigue qui s’épanouit transitent toujours par la vie du personnage, c’est lui qui appréhende le monde et les événements. C’est l’alchimie hobbienne : l’intrigue se mute en sentiments, en réflexions, en évolution psychologique ; transmutation subtile, le plomb/l’intrigue devient l’or/la réceptivité du personnage, et, si l’on veut poursuivre la métaphore, le personnage gagne des carats au fil du récit. Une alchimie qui contribue pour une grande part à créer cette profondeur psychologique et l’attachement si fort et si rare du lecteur à Fitz, à Jamère, et aux autres : Althéa, Dame Carillon… : l’alchimie est renforcée par la narration à la première personne mais n’en est pas dépendante.





... à compléter


oui, non, surinterprétation ("Hobb c'est un peu... le conglomérat de dentifrice et de mousse à raser, d'une certaine manière..." certes...), mésinterprétation, sous-développé, importance surestimée...? bah, à chacun d'ajouter sa pierre !
Titre: Re : Robin Hobb / Megan Lindholm
Posté par: sahiqa le 09 Janvier 2009 à 21:47:11
Hum, ma petite pierre à moi.

J'aime bien ce que disais Loredan à propos de
Citer
> envisager l’écriture à partir de l’univers de Hobb
et je pense que l'on peut dégager d'autres exemples.



>
Citer
Parallèle 1, spoilers Assassin's Quest -jusqu'à Fitz tome 6 vf-, à partir du Royaume des Anciens : les dragons de pierre.
L’artiseur/l’écrivain se déverse dans son œuvre [le dragon de pierre, le récit]. Il s’épuise à la tâche et s’y déverse en totalité afin de faire vivre son œuvre et d’accroître sa longévité.



> On peut également penser au tome trois de Ki et Vandien, où Ki crée un jardin, utilisant pour ce faire son énergie et ses souvenirs.  On rapproche souvent cette scène de la fabrication des dragons. On se retrouve donc ici aussi avec l'image d'un ... hum ... personnage/artiste/auteur qui se vide entièrement à la tache avec pour but une longévité accrue à travers l'œuvre.  Mais il y a ici une dimension de partage à l'origine du sacrifice que l'on ne retrouve pas, ou peu, dans l'exemple précédent. Les sentiments et les souvenirs drainés par la création prennent une nouvelle forme qu'il leur permettra d'être compris et ressentis par d'autres. Si les artiseurs  enfouissent leurs souvenirs dans les dragons, Ki au contraire expose le meilleur de sa vie au grand jour. Je pense que l'on peut dégager de ces exemples deux buts de l'écriture : d'un côté le besoin de se vider d'un trop plein d'émotions (voir la scène ou Fitz déverse ses souvenirs dans la fille au dragon ) et d'un autre l'envie de partager les sentiments comportant une part de beauté, de diffuser du plaisir.



>Je pensais aussi à L'Art de manière général. C'est à près tout une "possibilité de partage" qui peut devenir un besoin dévorant, et qui comporte sa part de risque.
 Bon, attention théorie tirée par les cheveux.  :mrgreen:
L'art, maitrisé, est un moyen de communication clair, efficace, mais fatigant. Je pense pouvoir dire qu'il en est de même pour "l'écriture maîtrisée". Maintenant qu'en est il d'un art non maîtrisé : soit il n'est pas utilisé et cela n'a aucune conséquence, si ce n'est une certaine sensibilité aux appels de ceux qui l'utilisent. Soit il est utilisé et la solitude et le besoin d'appartenir à un tout, de plaire même dirais-je, voir le manque de volonté (et finalement le manque de talent non ?) peuvent mener à une "dissolution" dans le fleuve d'art (méfiez vous de tout ce que je peux raconter sur l'Art, ma dernière relecture est plutôt lointaine...). Si je prends l'écriture maintenant. Peut être que quelqu'un qui aurait les éléments pour devenir un bon auteur, mais qui ne ressent pas le besoin d'écrire, serait plus réceptif que la moyenne aux messages que peux contenir une œuvre littéraire. Mais je pense que si quelqu'un qui écrit mais qui est aux prises avec un besoin d'appartenance, ou qui manque de talent ( j'ai un peu de mal à dire ça par rapport à l'écriture, qui manque d'immagination serait peut être plus approprié ?) ou qui cherche à plaire au plus grand nombre risque de faire de la soupe. (un exemple ? Il y en a bien un qui commence par G mais c'est hors sujet.).  J'en finirais sur ce point avec une interrogation par ce que je ne vois pas vraiment comment m'en dépatouiller : si je mène ce parallèle jusqu'au bout, je ne peux que retomber sur le fait que l'art est une faculté innée qui est loin d'être universellement partagée. Il me semble difficile de dire qu'il en est de même pour l'écriture. Mais un certain nombre de circonstances exceptionnelles permettent d'acquérir une certaine forme d'art ( le contact du fleuve d'art, la fréquentation des dragons...)...



> Je voulais aussi parler de la fabrication des vivenefs... (éventuel spoil sur la fin des ADLM)
Je voyais le parallèle dans la mesure où il s'agit de donner une nouvelle forme à du "souvenir de vivant", sachant que le résultat sera, aléatoirement, soit une nouvelle vie pour ces sentiments/souvenirs qui, autrement, auraient étés effacés par le temps, soit l'apparition de quelque chose entièrement nouveau qui doit peu de chose au souvenir d'origine, si ce n'est la production de la matière première...

Bon finalement ça n'a rien du gravillon... ça fait plutôt gros bloc de roche volcanique bien poreuse   :noange:
Titre: Re : Robin Hobb / Megan Lindholm
Posté par: Gros Lo le 19 Janvier 2009 à 22:55:54


Quelques liens utiles :

http://robin-hobb.livejournal.com/
http://meganlindholm.livejournal.com/




RH parlant de Dragon Keeper : "Just passed Page 920.  I thought I was nearing the end at page 700.  Will these characters please just solve their problems and let me have a day off?" ^^
Titre: Re : Robin Hobb / Megan Lindholm
Posté par: Kei le 19 Janvier 2009 à 23:40:16
C'est fou, j'ai déjà passé trois heures sur le LJ de Lynn Flewelling quand je l'ai découvert, et ça risque de se reproduire avec celui-là.
Mrs Hobb excelle dans tous les styles :

Citer
It goes through Hell. 

But only on the deep dips.

On the high parts, it arcs over mountains, past fountains of stars. 

Wind in your face. 

It takes you places that ordinary people can't get to.

Now, here's the choice.

You are buckled in.  You can't get off the roller coaster.

But you can flatten it out.

Would you give up the fountains of stars if I could promise you that you'd never dip down through Hell again?

That, my friend, is the real Deal With The Devil.
Titre: Re : Robin Hobb / Megan Lindholm
Posté par: Gros Lo le 25 Janvier 2009 à 14:55:04

une des sources d'inspiration de RH :
A River Runs Under It (http://outofthiseos.typepad.com/blog/2006/09/a_river_runs_un.html).

> essayer de voir la manière dont elle travaille cette inspiration première ? à partir de matériaux erratiques, la manière dont elle construit quelque chose autour de "treasure beach" et de "shaman in a tree"...