:mafio:
Un petit texte, plutôt rhétorique, qui j'espère saura trouver son lectorat.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Demain ne viendra pas. Jamais. Ni pour moi, ni pour personne. Demain n'est qu'un fantôme, sa présence n'est qu'une absence. A vrai dire, son unique raison d'être se trouve de n'accéder à l'existence que sous le masque de l'inexistant. Imaginez ce présent qui gonfle, qui enfle ; il n'est pas, comme on le croit, la simple suite, aussi causale que froide, de son passé ; il n'est pas un peu plus loin sur la ligne du temps, à la manière d'un déroulement ; au contraire, cet instant est une création, qu'on ne rapporte qu'après coup, que rétrospectivement, à son antériorité ; on ne le juge en fait qu'à la lumière de son ombre, on ne regarde, on ne voit sa vie d'artiste que selon sa mort de scientifique. Ce présent pourtant dévoile davantage.
S'il peut se saisir sous sa face négative, parce que la mémoire en garde l'empreinte défigurée, il offre aussi un tout autre visage, bien plus difficile à appréhender : un inexorable instant. Tout monstre qu'il est sans cesse à lui-même, il ne doit les matières de sa métamorphose ni au passé ni au futur – ce ne sont là que des illusions ; il est bien plutôt solitude radicale car rien sinon lui n'existe. Mais, me demanderez-vous peut-être, comment peut-il n'avoir aucun dehors et pourtant gonfler ? C'est là son grand mystère, son secret le plus profond, sa magie. Mais, me demanderez-vous encore, pourquoi se métamorphose-t-il sans repos s'il n'y a que lui ? Dans quel but devient-il s'il est seul à être ? C'est là une énigme de plus.
La plus prudente sagesse nous inviterait à renoncer à une telle conception, à accepter, le cœur morose, une vue déterministe du temps ; pourtant, cela signifierait l'abandon, l'éradication même de toute forme d'espoir et de liberté ; le mécanisme d'une horloge n'aurait plus rien à envier à ce qu'elle fixe, le temps. Mais un vœu ne constitue pas une objection ; acceptons donc de poser un instant nos yeux sur ce temps de légiste. Ce n'est alors qu'un déroulement, qu'une recomposition d'un état passé dans le présent selon des lois causales ou scientifiquement proférables et mesurables ; rien d'autre que la somme de ces lois, combinées entre elles, dans des proportions inimaginables. Il n'obéirait en quelque sorte qu'à sa propre table de lois.
Seulement, pourquoi le devrait-il ? Pourquoi serait-il contraint, s'il n'est qu'un dedans sans dehors pour s'exercer sur lui ? N'est-il pas, pour parler simplement, l'auteur de sa propre soumission à lui-même ? Dans ce cas, pourquoi penser que ce monde, cet univers emporté dans le temps, a posé des règles éternelles et immuables sans jamais s'être donné, ni se donner rien de plus ? Écartons tout de suite l'hypothèse d'un dieu antérieur à lui pour des raisons de bon sens ; que reste-t-il ? Deux lignes : l'une fermée, qui suppose un commencement et une fin, qui pense l'éternité comme une fausse mobilité, le temps englué dans un processus calculable, qui ne fait qu'épuiser les combinaisons et les possibles déterminés du passé dans un futur ; l'autre ouverte, sans commencement ni fin, sans passé ni futur, qui pense l'éternité comme une métamorphose inexorable, le temps élevé au rang d'invention, non pas pure mais indéterminable, qui ne s'épuisera jamais sous les coups sans cesse répétés de l'intelligence humaine.
Je le demande : avons-nous le choix ? Ou bien, demain ne viendra pas. Jamais, Ni pour moi, ni pour personne. Laissant place à l'infatigable présence de l'instant ?