( Allez, à mon tour de libérer mon texte, fruit du Blind-Texte sur les arcanes majeures, merci à Milla de nous avoir proposé ce thème ! )
Je l'ai rencontrée une après-midi de janvier, au tout début des années trente. Je devais avoir dix-neuf ans, et je mendiais en jouant du violon, dans le Passage des Panoramas.
L'hiver était particulièrement froid et venteux, et jouer en pleine rue aurait été une vraie torture.
Elle est arrivée à petits pas, par le boulevard Montmartre, drapée de tissus aux couleurs vives, une sorte de rouleau glissé sous un bras, et sous l'autre trois morceaux de bois ronds que je n'ai pas identifiés sur le coup. Quand j'eus compris qu'elle s'installait à trente mètres de moi pour faire la manche elle aussi, je lui lançai un regard noir, inutile vu la distance, et ratai trois notes de ma chaconne.
Elle déroula son bagage qui de loin me sembla un vaste chiffon bariolé, et les trois rondins s'avérèrent les pieds d'un de ces sièges pliants en cuir qu'utilisent les peintres d'extérieur et les pêcheurs. Je n'avais vraiment pas besoin de concurrence : j'avais déjà du mal à gagner de quoi me nourrir, et si peu pour chauffer ma chambre de la rue Bergère.
Dans l'espoir de la rendre invisible aux passants, je lui tournai le dos. Après avoir joué fiévreusement du Vivaldi pour attirer le chaland par les morceaux qu'il reconnaît, je reposais mes doigts raides, les réchauffant sous ma chemise, quand j'entendis s'élever les accents d'une sorte de discours. J'avais oublié ma voisine inopportune et voilà qu'elle se rappelait à moi. Je me retournai, curieux malgré tout de découvrir son spectacle de saltimbanque, et je ne compris pas immédiatement ce que je voyais.
Un homme d'âge mûr en imperméable noir était installé sur le tabouret, face à elle et la dominant, puisqu'elle était assise en tailleur sur son étoffe colorée. Elle manipulait devant elle des sortes de grandes cartes à jouer, mais le client ne les touchait pas, il l'écoutait seulement, hochant la tête doucement comme un patient lors du diagnostic du médecin de famille. J'ignorais quel était ce numéro étrange, mais il me fascina : la litanie de l'étrangère s'élevait en couplets monocordes, résonnant doucement sous la verrière, rythmée par un geste dansant et ample de ses mains qui tour à tour retournaient les cartes.
Elle semblait y lire à voix basse des complaintes, des poèmes, tout un monde de choses que je ne distinguais pas de loin mais qui bouleversaient le client assis, et semblaient charmer les passants qui s'arrêtaient, plus nombreux à chaque instant de cette fin d'après-midi. J'eus brièvement le sentiment que tout-à-l'heure, quand elle quitterait le passage, tous les spectateurs la suivraient comme les enfants le joueur de flûte de la fable.
Je n'eus pas l'occasion d'assister à cette magie, parce que je partis le premier ce jour-là, le vin de mon compère bistrotier ne suffisant plus à me réchauffer. Mauvais joueur, je quittai Les Panoramas par l'autre côté, pour ne pas passer devant elle et les badauds immobiles qui à présent l'occultaient à ma vue. Réaction puérile qui me fit faire un long détour pour rentrer chez moi, alors que j'étais pourtant transi.
Dès le lendemain je compris qu'il me faudrait composer avec ma nouvelle voisine de misère.
Elle arriva vers une heure et demie, comme la veille, et comme la veille un cercle de passants s'élargit petit à petit autour d'elle. Ma bouderie stérile dura encore deux jours, jusqu'à ce qu'il se mette à neiger un peu et que le détour que je m'infligeais m'apparaisse dans tout son ridicule. Et puis force était de constater que mes premières préventions étaient vraiment mal fondées :
Non seulement la « montreuse de cartes », comme je l'avais surnommée à part moi, ne m'était pas une concurrence, mais il s'avéra que c'était le contraire. Quoi qu'elle racontât à son auditoire, je me rendis vite compte que cela attirait un public croissant, heureux d'être protégé du froid sous les verrières, et qui du coup, tout en observant la bateleuse exotique, découvrait par la force des choses ma présence et, comme je ne maniais pas trop mal l'archet, venait compléter la promenade par une station musicale.
Le jour où mon orgueil mal placé eut disparu, je passai devant l'étrangère en quittant les lieux, et mes pas s'alentirent malgré moi. Sa cliente du moment était une femme assez jeune, vêtue d'un vison et coiffée d'une toque assortie. Elle pressait sur ses yeux, de ses doigts gantés, un mouchoir impuissant à endiguer ses pleurs.
Mais mon regard ne quittait pas la femme assise sur le sol.
Encore aujourd'hui je reste fasciné par le souvenir du tableau qu'elle présentait.
Sa tenue semblait l’entrelacs savant d'une multitude de morceaux de soieries lumineuses. Le tapis sur lequel elle posait ses cartes et qui la protégeait de la mosaïque froide était en fait un coupon d'une étoffe magnifique, qui représentait un assortiment d'animaux multicolores et hiératiques, de fleurs inconnues et d'arabesques compliquées. Il y avait là de quoi se payer une année de subsistance au moins, et chauffage compris. Mais cette pensée bien prosaïque m'effleura à peine, car le plus surprenant, c'était ce que ces atours ne servaient qu'à mettre en valeur : comme dans ces tableaux de Gustav Klimt où tout le décor n'est que le cadre d'un portrait dont le visage semble flotter au premier plan et n'en apparaît que plus nu et vivant, de ce chatoiement diapré et hallucinant émergeaient des traits d'une finesse indicible. Je commençai à comprendre l'intérêt de tous ces gens qui observaient comme un spectacle ce qui de loin ressemblait tant à une consultation.
La peau du jeune visage avait une couleur dorée, ocrée, que je n'avais jamais vue auparavant, et qui faisait ressortir le blanc de ses yeux et le noir insondable de ses grandes pupilles fixes. Elle fermait longuement les paupières pendant qu'elle parlait, et je me surpris à attendre le moment où elle les ouvriraient à nouveau pour révéler derechef son regard levé. Ses sourcils noirs et plutôt épais, mais d'une forme anguleuse qui s'affinait aux extrémités, ajoutaient à son discours une certaine autorité. Elle avait un nez très légèrement aquilin et des lèvres finement dessinées. Une chaîne d'or ornait son cou, et ses cheveux sombres étaient presque entièrement cachés par un pan de son habit exotique.
Ses mains étaient longues et ses doigts très fins, ou semblaient tels, tant les mouvements qui les animaient étaient gracieux. Ses manches, c'est à dire les replis d'étoffe qui en faisaient office, se retroussaient parfois assez haut pour dévoiler ses bras, sur lesquels tintaient des bracelets filiformes. Complétant le tableau il y avait cette voix. Une voix basse, un peu grave, aux modulations chantantes, ourlées d'un accent indéfinissable. Une voix de violon alto, une voix de velours grenat.
Et puis il y avait aussi les mots.
Des mots qui parlaient de choses inconnues, mais visiblement propices à révéler des secrets. Il était question du diable, d'un chariot, d'une papesse et d'un pendu, de fortune et de tempérance. Une sombre poésie s'élevait de ces incantations à des révélateurs occultes, et chaque carte retournée montrait un dessin nouveau, inattendu et parfois effrayant.
Comme je le compris au cours des jours qui suivirent, cette jeune femme prétendait lire à travers ses cartes étranges l'avenir des gens qui la consultaient. Elle leur donnait des conseils sur des décisions à prendre ou leur apprenait des choses qu'ils ignoraient de leur propre vie, annonçant ses sentences comme une sibylle inspirée.
Nous cohabitâmes plusieurs semaines. Chaque soir je passais près d'elle et j'écoutais un moment ses paroles. Les gens étaient avides de connaître leur avenir lointain ou plus proche, et le succès de la tireuse de cartes, puisqu'on l'appelait ainsi, ne décrut pas, même si quelques débuts d'après-midi furent parfois tranquilles.
Profitant de l'une de ces accalmies, un jour de février où le froid se faisait trop mordant pour me permettre de jouer très longtemps, je décidai de lier connaissance avec la belle étrangère qui occupait une place croissante dans mes pensées. Je lui apportai donc un café pour offrande, et je me souviens encore du regard effrayé qu'elle leva d'abord vers moi, crainte qui se mua aussitôt en simple étonnement interrogatif. Puis elle accepta le verre fumant avec reconnaissance, tout en s'inquiétant, de sa voix grave à l'accent inconnu, de mon violon.
« Il est au chaud chez le bistrot ! » répondis-je, secrètement fier qu'elle m'ait reconnu pour le musicien qu'elle entendait tous les jours sans sembler lui prêter la moindre attention.
Nos propos anodins me frustrent encore aujourd'hui. Bien que ce café soit devenu à partir de ce jour-là un rituel quotidien, j'appris très peu, en fait, de sa secrète personne. Elle m'interrogea beaucoup sur ma vie, la musique, et curieusement sur ce que je pensais de la politique internationale. Le rouge au front, il me fallut bien avouer que je n'en avais aucune idée, concentré que j'étais à l'époque sur ma propre subsistance et troublé que cette si jeune femme puisse s'en préoccuper elle-même, dans son dénuement. Si je ne parvins jamais à savoir quoi que ce fût de sa propre existence et de son itinéraire d'étrangère, dont l'accent si particulier ne m'évoquait toujours rien, elle me confia cependant son prénom : Hannah.
Un jour du début de mars, alors que notre bavardage s'achevait parce que d'éventuels clients s'amassaient autour de nous, et qu'elle reprenait sa position de tailleur, mon regard surprit son pied nu, qui surgit puis disparut dans les plis de sa robe. Un pied doré, assez long, aux ongles nacrés, à la cheville ornée d'une chaînette. Un pied dont le souvenir me bouleverse encore aujourd'hui, et dont il m'arrive encore de rêver après tant d'années. Le soir-même, gelé dans ma soupente, et tourné encore vers cette vision qui avait provoqué un émoi dont j'ignorais encore la profondeur, je décidai de consacrer le lendemain quelques pièces à une consultation de la belle voyante, convaincu que cela nous rapprocherait.
Mais le lendemain on ne la vit pas, passage des Panoramas.
Le surlendemain non plus.
Et j'eus beau m'enquérir d'elle les jours suivants auprès des commerçants ou des passants coutumiers, personne ne savait rien d'elle, et je ne savais pas où chercher. Et puis il fallait que je gagne mes repas. Elle fut si vite oubliée...
Mais pas par moi... et je ne l'ai jamais revue.
Qu'il doit vous sembler pitoyable, le vieil homme qui raconte son amour raté, l’œil encore humide après tant d'années, et son si grand trouble pour un simple pied dénudé... Peu importe. Ma vie s'est passée : il y eut très vite la guerre, puis un mariage, des enfants, le veuvage...
La vie tient toute en si peu de mots. Une vie au cours de laquelle, quels qu'en aient été les aléas, les joies et les peines, et même si cela peut vous sembler irrationnel, je n'ai jamais cessé de penser à la jeune étrangère.
À l'automne 1971, j'étais à Chicago chez des amis qui pendaient leur nouvelle crémaillère. Ils avaient réuni des proches, Français et Américains, et nous parlions de Paris, bien sûr. Je ne sais comment j'en vins à raconter ma jeunesse de mendiant musicien, et mes journées dans le passage des Panoramas... La pente était facile, j'évoquai bien sûr Hannah, la secrète cartomancienne au déguisement somptueux, et sa disparition.
Ce fut comme si j'avais retourné la lame de la Maison Dieu : « révélation ». Car dans ce cercle d'inconnus que seul le hasard avait réunis dans un loft qui sentait encore la colle et la peinture, s'est soudain élevée la voix d'une femme d'une soixantaine d'années dont le récit commença ainsi :
« Mais je l'ai connue, moi, Hannah la tireuse de cartes ! Je l'ai même aidée à coudre son vêtement, figurez-vous ! »
Cette phrase si simple a encore le don aujourd'hui de faire dresser les poils de mes avant-bras quand je me la récite. La femme effacée, au carré gris, au tailleur prune de bonne coupe qui jusque là avait peu participé à la conversation, continua d'une voix claire, les yeux tournés vers ses souvenirs :
« Nous habitions alors le Sentier, maman et moi, rue du Caire. Nous étions couturières à domicile. Tous les immeubles alentour résonnaient du chant des machines à coudre... Un soir, notre voisine de palier qui était sa cousine nous l'a présentée, elle venait d'arriver d'Allemagne.
Hitler n'était pas encore au pouvoir, vous savez, mais Hannah le fuyait déjà. Hannah l'avait lu dans ses cartes, croyez-en ce que vous voudrez...
Hannah ne fuyait pas seulement les horreurs à venir, Hannah fuyait d'abord sa famille. De riches banquiers juifs qui n'étaient pas encore conscients de ce qui les mènerait au néant. Elle n'avait que dix-sept ans, ils voulaient l'enfermer pour l'empêcher de s'échapper. Ils ne l'ont pas crue quand elle leur a dit qu'il fallait quitter l'Allemagne, qu'elle l'avait lu, qu'il fallait se dépêcher... que tous couraient à la mort. Elle me l'a montré un soir, pour ne pas être seule, pour que j'en sois témoin : elle avait posé des cartes en croix sur son couvre-pied, et les avait retournées l'une après l'autre. Elle était épouvantée par ce qu'elle continuait à y lire immanquablement : le chaos, la rupture des équilibres, un cataclysme. Je peux vous le dire, je ne croyais pas ses cartes, elles étaient étranges et me semblaient malsaines. Mais elle en était persuadée, elle, et ses yeux écarquillés sur les malheurs à venir me hantent encore aujourd'hui.
Elle se cachait de sa famille allemande qui la recherchait, mais ne voulait pas être une charge pour sa cousine, alors elle avait eu l'idée de mettre à profit ses dons de cartomancienne. Nous lui avons confectionné un costume avec des chutes de tissus qui nous restaient : c'est comme ça que vous l'avez connue, passage des Panoramas, à deux pas de chez nous.
Et puis un soir elle est venue nous expliquer que personne n'était plus en sécurité, même en France, qu'il fallait gagner les États-Unis, qu'il n'y avait pas d'autre choix.
Mais je vous le répète, Hitler n'était même pas encore au pouvoir, vous comprenez... Nous avions une vie somme-toute confortable, dans un quartier plaisant d'une ville magnifique. La dernière guerre était encore si présente dans les esprits... nous n'avons pas voulu la croire, et sa cousine non plus. Nous l'avons laissée partir toute seule. Elle voulait prendre un bateau pour l'Amérique ; nous n'avons jamais eu de nouvelles après qu'elle eût quitté Paris.
Cependant, sachez que dès 1934 nous avons fui la France. Les arcanes d'Hannah commençaient lentement à se mettre en place sur la courte-pointe européenne, ses yeux emplis d'horreur s'écarquillaient dans mes rêves. J'ai senti qu'elle avait raison, et nous avons sans doute été les premiers juifs à quitter l'occupation et la déportation bien avant qu'elles ne deviennent réalité. »
Il y eut un silence assez long, poli mais dubitatif, puis les conversations reprirent leur cours futile.
Au moment de partir, la femme aux cheveux gris m'a raccompagné jusqu'à l'ascenseur, les yeux rouges :
« Elle m'avait demandé de ne jamais le dire à personne, mais il me semble que tout est prescrit, de toute manière. Et j'ai tenu ma promesse si longtemps... Et puis vous semblez si... ému. Je vous dois une dernière confidence, et Hannah vous l'aurait certainement faite, mais j'hésite encore... »
J'ai marmonné un encouragement.
« Il faut que vous le sachiez... Hannah n'était pas son vrai prénom... Elle avait tellement peur que sa famille ne la retrouve...
En fait, il s'appelait Avraham, il avait dix-sept ans, il était si beau... et il ne se passe pas un jour sans que je pense à lui.»