Les cris remontaient la Table comme un banc de saumons hyperactifs.
« Malheur à nous, malheur à nous !
— Le temps nous est compté, la fin du monde est proche !
— Courez, bon sang de bois, ne restez pas plantés là ! Fuyez, pauvres fous ! »
Autour de Souris, les autres étudiants s'étaient figés, incapables de comprendre ce qui se passait. Puis les mots parvinrent à franchir le chemin tortueux qui menait à leur cerveau et soudain, la foule hurla et se brisa comme une vague. On se bouscula, on trébucha et on se marcha allègrement dessus. Souris, elle, ne moufta pas. Elle se contenta de se faufiler entre les élèves à la recherche de quelqu'un qui avait vu ce qui s'était passé. Quand elle aperçut un professeur aux yeux fous qui fonçait droit vers elle, elle s'écarta légèrement et tendit la jambe. Les professeurs savaient toujours tout, à l'Académie des Vieux Sages de la Table.
Il y eut un grand boum et un cercle se fit autour d'eux. Personne n'avait arrêté de courir ; les gens voulaient juste éviter de s'étaler à leur tour. Le professeur lui-même faisait de grands gestes paniqués pour essayer de se relever, mais ça ne l'aidait pas vraiment.
« Pourquoi est-ce que tout le monde panique exactement ? demanda Souris au malheureux.
— C'est le Pape ! Le Pape est à l'envers !
— Et... C'est tout ?
— Comment ça, c'est tout ? s'indigna le professeur en cessant de bouger et en rajustant ses lunettes. C'est le malheur assuré, oui ! La mort spirituelle, la fin de l'école et même du monde tel qu'on le connaît...
— Vous n'exagérez pas un peu, là ?
— Non mais pour qui est-ce que... Ah, je vois. Vous êtes la fille n'est-ce pas ? Bien sûr, une fille ne comprendrait pas ces questions hautement métaphysiques. Ce n'est pas de votre ressort, après tout. On n'aurait même jamais dû vous accepter à l'Académie. Vous n'aurez jamais l'étoffe d'un Vieux Sage, vous savez, et ce n'est pas de votre faute, c'est...
— Mais oui, c'est ça, coupa Souris. Où est le Pape, en ce moment ?
— Heu... par là, répondit le professeur en indiquant l'autre côté de la Table.
— Merci bien ! Bonne fuite à vous ! »
Souris mettait un point d'honneur à être polie en toute circonstance – au choix, cela lui permettait de passer facilement inaperçue ou bien de mettre ses interlocuteurs très mal à l'aise. Le professeur à ses pieds entrait dans cette dernière catégorie ; il ne demanda pas son reste et s'éloigna en vitesse de cette timbrée qui refusait de comprendre.
Lorsqu'elle parvint à l'autre bout, elle tomba sur une assemblée compacte de bonhommes en toge qui discutaient avec véhémence en se caressant la barbe. Personne n'avait l'air d'être le fameux Pape. Elle ne l'avait jamais vu, bien sûr – c'était le directeur de l'Académie, après tout, il n'avait pas de temps à consacrer à ses élèves – mais elle était presque sûre qu'il ressemblerait plus à un... eh bien, à un Sage, que ces vieux bonhommes tout rouges qui se grognaient dessus sans réfléchir.
Elle attendit, fit le tour plusieurs fois pour trouver une ouverture et tenta même de forcer le passage pour atteindre le centre de la foule, mais cela ne suffit pas. Elle se résolut donc à toussoter.
Aussitôt les conversations se turent et les regards outrés se tournèrent vers elle.
« Qui est cette jeune fille ? demanda l'un.
— Probablement une servante qui s'est perdue, répondit l'autre.
— Heu, je...
— Est-ce que quelqu'un pourrait la renvoyer ? Nous avons d'importants débats à mener séance tenante !
— Doit-on se montrer si cruels ? Elle recherche peut-être un peu de protection, tout simplement.
— Dites, vous...
— C'est vrai ! Et qui pourrait l'en blâmer, après les événements terribles de ce matin ?
— Moi ! Je n'apprécie pas qu'on vienne déranger nos discussions pour des broutilles si...
— Je suis un Sage, vous savez. »
Le silence tomba de nouveau, plus long, plus pesant.
« Allons, ce n'est pas l'heure des plaisanteries, ma chère, déclara l'un des vieux croûtons. L'heure est grave, quelqu'un a retourné le Pape et ce n'est pas le moment pour les enfants de se trouver si près d'une telle source de non-Sagerie.
— Je ne plaisante pas, et je ne suis pas une enfant. Je fais partie de cette Académie et je serai un Sage dans quelques semaines, quand j'aurai mon diplôme. »
Soulagement général.
« Ah, petite. Ce n'est pas si simple, vous savez. Déjà, c'est une affaire d'homme, ne serait-ce que pour la barbe, et...
— Ma barbe est déjà plus longue que la vôtre. J'ai obtenu la meilleure note toutes promotions confondues en taille de barbe.
— Oui, bien sûr, bien sûr, mais vous comprenez, il s'avère que... »
Souris abandonna. Il n'y avait rien à gagner de ce côté-là. Les vieillards seraient aussi obtus que ses professeurs et refuseraient qu'une fille soit leur égale.
Non, si elle voulait savoir ce qui se passait, elle allait devoir le découvrir par elle-même et faire ce qu'elle savait le mieux faire : devenir toute petite pour aller fureter un peu partout. Cependant, elle ne se jeta pas au hasard dans l'exploration comme elle l'aurait fait quelques années plus tôt ; à la place, elle utilisa un peu de ce qu'elle avait appris sur les bancs de l'Académie.
C'est-à-dire : où s'installer pour voir sans être vu et écouter sans être entendu ?
Souris balaya des yeux tout ce qu'elle voyait de la Table. Le vieil homme avait assuré qu'il existait un coupable. Le malfaiteur avait bien dû se cacher quelque part pour voir le résultat de son œuvre. Derrière l'amphithéâtre de la Corbeille à Fruit ? Non, trop loin, il n'aurait pas eu suffisamment de contrôle sur la situation. Plus près, c'était impensable aussi : trop de monde qui pouvait le repérer, et malgré leur suffisance et leur misogynie butée, les Sages n'étaient pas stupides non plus. Il ne restait plus qu'un endroit possible et impensable pour quiconque de sensé. Mais Souris n'était pas sensée et savait très bien que la solution la plus improbable était souvent la bonne. Il allait falloir se rendre sous la Table.
Souris l'avait déjà fait à deux reprises : la première fois, elle était petite fille et n'en gardait aucun souvenir, sinon que sa mère, servante de l'Académie, l'avait rattrapée in extremis puis privée de dessert tout le reste de la semaine ; la deuxième fois, en revanche, datait de son adolescence : en pleine crise de rébellion, elle avait décidé de partir à l'aventure vers l'inconnu et s'était retrouvée morte de trouille, suspendue au Bord, à attendre qu'on vienne la chercher. Ce jour-là, elle avait cru apercevoir des yeux brillants qui l'observaient depuis les ombres, et ces yeux l'avaient hantée dans tous ses cauchemars jusqu'à ce qu'elle entre à l'Académie.
A présent, elle allait en avoir le cœur net. Elle était persuadée de détenir la solution. Tout ce qu'il fallait, c'était une corde solide en tissu de mouchoir, un peu de cran, et... Hop ! On se laisse tomber du Bord. En dessous, tout était tel qu'elle l'avait laissé la dernière fois. Sombre, effrayant et affreusement vide sous ses pieds. Elle ne se laissa pas abattre et se laissa glisser un peu plus le long de sa corde.
Soudain, un courant d'air un peu plus fort que les autres la fit tanguer et passer pour de bon sous la Table. Son univers changea alors du tout au tout : le bas devint le haut, le haut devint le bas et elle tomba droit vers le Dessous de Table. Il lui fallut un moment pour se relever, et un autre pour s'accoutumer à l'obscurité.
Elle était encerclée.
Tout autour d'elle, des yeux l'observaient. Elle ne voyait pas grand chose de plus, à peine de vagues silhouettes élancées qui s'approchaient de plus en plus. Des femmes. Qui n'avaient rien à voir avec les servantes de l'Académie. Souris recula, consciente de l'atmosphère tendue qui pesait autour d'elle, buta contre une de ses assaillantes et s'effondra sous les coups de masse qu'on lui porta derrière le crâne.
* * *
Lorsqu'elle se réveilla, Souris mit un moment à se rappeler où elle se trouvait. Il lui suffit de lever les yeux pour se souvenir – et subir un violent vertige. Elle baissa la tête un peu trop vite et se retrouva nez à nez avec une... carte ? Qui faisait à peu près deux fois sa taille ? Le coup qu'elle avait reçu sur
« Ah, elle s'est réveillée, » déclara la carte. Il y avait une dame dessinée dessus. Elle affichait un air serein, érudit, noble. Il y avait quelque chose d'apaisant dans cette vision.
« Bonjour, mon enfant. Oh, vous n'avez pas l'air bien. Apportez-lui un peu d'eau, les filles ! »
Jaillissant du néant, deux femmes – de chair et de sang, celles-ci – s'approchèrent de Souris avec une bouteille d'eau et un seau. Elle se servit allègrement de l'un, puis de l'autre. Lorsqu'elle eut fini, la carte reprit.
« Je m'excuse pour la violence de notre accueil. Vois-tu, un maraudeur rôde sur nos terres depuis la nuit dernière et mes filles le traquent. Elle manquent parfois un peu de tact quant à la manière d'aborder les étrangers.
— Je comprends... Je crois. Qui êtes-vous ?
— Je suis la Papesse, Deuxième Arcane et membre du conseil des Lames. Ces filles sont mes prêtresses. Certains nous appellent les Sorcières, mais c'est un peu démodé. Nous sommes les gardiennes des choses secrètes et oubliées. Si le monde tourne, c'est grâce à nous. Et toi, petite invitée, qui es-tu ?
— Je m'appelle Souris et je suis une apprentie Vieux Sage. Je suis venue chercher quelqu'un : le Pape, notre doyen, a été renversé cette nuit. Les autres pensent que cela va nous porter malheur, alors je voudrais ramener le coupable pour leur prouver que non.
— Oh malheur de malheur de malheur ! » s'écria la Papesse en s'écroulant, toute sérénité disparue. Autour d'elles, les Sorcières commençaient à s'agiter comme les élèves de l'Académie l'avaient fait. Super, se dit Souris. Voilà qui va beaucoup m'aider. Au temps pour les secrets ancestraux.
Elle s'éloigna discrètement de la cohue générale pour prendre un peu d'air et remarqua au loin une ombre plus sombre que les autres. Elle se coula en silence dans sa direction : c'était un petit diablotin qui ricanait face à la débâcle des prêtresses de la Papesse. Il ne remarqua pas Souris avant qu'il soit trop tard.
« Je te tiens !
— Misère ! Je me suis fait avoir ! Qu'est-ce que le patron va dire ?
— Patron ? Quel patron ? Pour qui est-ce que tu travailles ?
— Ben, pour le Diable, qui d'autre ? Oh merde... »
Un éclair de lumière aveugla Souris tandis qu'une flamme grandissait tout près d'elle. Lorsqu'elle s'éteignit, une nouvelle carte se trouvait là.
« Qui m'invoque ? tonna-t-il.
— Votre sous-fifre, répondit Souris qui ne se laissa pas démonter. Dites, vous utilisez souvent ce genre d'effet pyrotechnique ? C'est un peu dangereux, non ?
— Quoi ? Heu, oui. C'est une marque de fabrique. Bon, qu'est-ce que vous voulez ? J'ai une panique à instaurer et une peste à répandre.
— Pourquoi vous faites tout ça ?
— Parce que c'est mon boulot. Héhé, non, je plaisante. Pour le pouvoir bien sûr. Est-ce que tu sais à quelle place je suis dans le conseil des Lames ? A la quinzième place. QUINZE. Alors que ce pédant de Pape est cinquième, et cette grognasse de Papesse est deuxième. JE serai le premier. JE dirigerai le conseil ! Et si je dois renverser tous les autres sur mon chemin, c'est tant mieux ! Le monde périclitera sous les mauvaises influences des Arcanes à l'envers. D'ailleurs, le prochain sur la liste, c'est ce saltimbanque de Bateleur. Ensuite, je serai le maître ! MOUAHAHAHAHAHA ! »
Pas tant que je serai là, pensa Souris, mais elle se garda bien de le prononcer à voix haute. Il faut que je trouve une solution pour l'arrêter. Il va me réduire en cendres.
« Je pense que vous avez un problème, » dit-elle sans réfléchir. Le Diable se retourna vers elle.
« Pardon ? »
Le silence était affreux. Il sonnait comme une flamme qui vous consume. Sois un Vieux Sage, pensa-t-elle. Un Vieux Sage digne et énigmatique. Frappe là où ça fait mal. Utilise ta barbe. Elle n'était pas tout à fait sûre que ces pensées venaient bien d'elle.
« Parlez-moi de votre mère, » poursuivit-elle en se caressant la barbe de l'air le plus pénétrant possible. La tension monta d'un cran. Cette fois c'était sûr, la pestilence allait tomber sur elle.
Et puis d'un coup, le Diable éclata en sanglots et déballa toute son enfance avec le reste du paquet de cartes. Souris ne savait plus tellement où se mettre mais écouta avec le plus grand sérieux de Vieux Sage les paroles qu'on lui confiait.
« Vous savez, déclara-t-elle lorsque le Diable eut fini son récit, je pense que vous avez surtout besoin de vacances. Vous allez finir par vous brûler les ailes à force de vouloir dominer le conseil. Vous vous mettez la pression comme un diable – sans mauvais jeu de mot. Qu'est-ce que vous comptez faire après ? Tenter de conquérir le monde ? Parce que vous ne vous arrêterez pas là. Je connais les gens comme vous, ils ne s'arrêtent jamais avant que ce soit trop tard. Vous voulez que je vous dise ? Allez faire un tour à la Cuisine, posez-vous quelques temps, allez bronzer dans le four peut-être. Parce que si vous continuez comme ça, vous foncez droit au burn-out et vous aurez tout gagné.
— Oui vous... vous avez sans doute raison. Merci, Vieux Sage. Je crois que je vais suivre votre conseil. Je vais partir faire le tour de la Maison. Ça me fera le plus grand bien. Au revoir. »
Et dans un nuage de fumée, le Diable s'en fut.
Souris tomba sur les rotules, épuisée mais fière de son travail. Elle se serait bien laissée aller à un fou rire, mais elle sentait qu'elle n'était toujours pas seule. Elle eut un soupir las.
« Vous pouvez sortir des ombres, il est parti. Vous êtes qui d'abord ?
— LA MORT AU TAROT.
— Ah. Je vais mourir ?
— NON, RIEN A VOIR. JE SUIS LA POUR ASSISTER AUX CHANGEMENTS. TU VIENS DE TRANSFORMER LE MONDE, SOURIS.
— C'était vous, n'est-ce pas ? Dans ma tête, tout à l'heure. Je reconnais la voix.
— C'ETAIT MOI. MAIS C'EST TOI QUI M'A APPELE. JE NE VIENS JAMAIS TOUT SEUL.
— Je vois. »
Elle prit conscience de ce que signifiaient ces mots. Elle avait agit en Vieux Sage. Elle était un Vieux Sage. Elle n'avait pas besoin des diplômes des croûtons du dessus pour s'en rendre compte. Quelque part, c'était un peu frustrant. Mais ce quelque part était enfoui très loin sous la satisfaction d'avoir enfin trouvé sa place et prouvé sa valeur. Maintenant, il fallait juste qu'elle le fasse comprendre aux autres.
« Ça va être long. Le Diable n'est pas le seul à se diriger droit vers un burn-out.
— MAIS TU AS DEJA FAIT LE PLUS DUR. TU T'ES CONVAINCUE TOI-MÊME. »
Souris sourit et se releva. Elle avait encore du boulot. Il y avait un Pape à remettre à l'endroit et une foule d'apprentis Sages à calmer. Autant s'y mettre tout de suite.
« Vous me raccompagnez là-haut ?
— AVEC PLAISIR. »