Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: mythiris le 03 Juin 2015 à 09:27:07
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Avertissement
Schopenhauer recommandait de n’engager de discussion qu’avec ceux qui ont assez de raison pour admettre la vérité, si elle est dans l’autre camp. Aussi prié-je les autres d’avoir l’humilité d’un peu d’introspection ou la prudence de ne pas me lire. Si l’un d’eux s’obstinait à contester mes écrits, je lui opposais l’ultime stratagème de la dialectique éristique, l’injure.
Je rencontrai Schopenhauer un soir de Bourgogne. J’avais le vin mauvais. Son pessimisme m’agaçait. Ses emportements m’exaspéraient.
Son ouvrage de dialectique éristique avait été publié après sa mort sous le titre enjôleur de « L'art d'avoir toujours raison ». Les clés de sa philosophie nous avaient été remises à titre posthume.
Quelques mois plus tard, j’exhumai des réflexions de Schopenhauer devant un public imaginaire. On me mit en garde contre l’idée de le ressusciter. Je n’en eus cure, je frottai la bouteille. Le génie du philosophe surgit, faisant fuir le troupeau des penseurs. Nous étions deux, nous étions seuls. Pas de témoins, personne pour me croire. Je poursuivis ma pathographie sous forme de fiction.
Schopenhauer était maître dans l’art de la manipulation. Il me rappelait ce Don Juan qui faisait se pâmer les demoiselles en leur prétendant avoir trouvé le moyen imparable de les séduire. Mais il les respectait trop pour l’utiliser, craignant qu’elles ne finissent dans ses bras à leur cœur défendant. Et c’était toujours à la demande de la belle, avide de savoir, qu’il se résolvait à l’embrasser.
- Avez-vous lu De la quadruple racine du principe de la raison suffisante et Sur la vision et sur les couleurs avant d’aborder Le Monde comme Volonté et comme Représentation ?
Mes cheveux se hérissèrent, soulevant ma casquette comme pour saluer l’apparition.
- Qui êtes-vous, votre voix est la mienne, mais cette pensée m’est étrangère. Suis-je deux ? Etes-vous le diable ?
- Je passai quelques fois pour son avocat. Vous permettez que je m’asseye ?
- Vous voulez intercéder pour Schopenhauer ?
- N'est-il pas irrévérencieux de retourner contre le philosophe les raisonnements qu’il destinait à la controverse, lorsqu’il n’a plus la possibilité de se dédouaner ?
- Avait-il ces scrupules lorsqu’il rappelait qu’il est vain de défendre une opinion à tout prix, tout en affirmant la sienne comme la seule valable ?
- C’est vrai... C’est la seule vérifiable.
- Quand il forcissait le discours de ses détracteurs pour mieux les terrasser ?
- Le diable est dans les détails.
- Quand il imposait à tous sa weltanschauung ?
- Il semble que vous ne la partagez pas. Permettez-moi de m’asseoir. Je ne boirai pas votre vin.
- Vous me rassurez. Je vous en prie, asseyez-vous, Monsieur ... ?
- Appelez-moi Arthur. Je représente M. Schopenhauer.
- Arthur ?
- Schopenhauer. Vous rapporterez mes propos dans un style journalistique. Vous prétendrez l’avoir ressuscité ?
- Qui vous a permis d’interférer avec ce que dit mon personnage, Arthur ?
- Qui vous a permis de raconter sa vie ?
- De quel droit prenez-vous autant de liberté par rapport aux dialogues que j’écris, Arthur ?
- De quel droit prenez-vous autant de liberté avec la réalité ? Vous usurpez un nom pour distraire le lecteur. Pour l’égayer, vous l’égarez.
- Vous êtes tombé de l’état d’étant à celui de concept, Arthur. Je me réserve le droit de vous utiliser comme bon me semble. Licence poétique !
- Doctorat en philosophie !
- Le monde est une représentation. Le monde est ma représentation, Arthur. Je suis unique, comme tout le monde !
- Vous me plagiez honteusement. Je l’avais écrit le premier, bien avant vous. Et qui a jamais entendu parler de votre représentation du monde ? Alors que je vous rappelle que je suis le seul héritier de Kant.
Sa philosophie m’avait semblé fragile. Sa théorie de la connaissance, sa métaphysique, son esthétique et la morale se fondaient sur une vérité intuitive ressassée jusqu’à la nausée : le monde est ma représentation. Son œuvre toute entière reposait sur ce socle : malgré l’effort de la science pour l’objectiver, nous ne connaissons du monde que ce dont nous sommes conscients, grâce à cette fonction du cerveau qu’est l’intellect. Cette idée était déclinée en mille réflexions mais n’est pas nouvelle. Il la tenait de Berkeley.
Mon commentaire, qu’il lisait par-dessus mon épaule, le vexa :
- Sans doute, l’idée est de Berkeley, mais j’ai découvert sa face cachée : l’essence du monde, c’est la volonté. Le corps veut. Pas de place pour la liberté. Nous passons de la souffrance du désir à l’ennui qui suit sa satisfaction. La volonté est l’origine irrationnelle des forces en rapport dans le monde.
Sa suffisance m’indisposait. Aux deux maladies de l’âme, la peur et l’envie, les Ninjas avaient ajouté l’orgueil. Leur peuple avait disparu dans le massacre d’Iga pour avoir préféré un combat incertain à une retraite sans gloire.
- Le tort tue.
- Vous nous avez habitué à mieux, Arthur. Comment l’orgueil, qui nous a chassés du jardin d’Eden, pourrait nous le faire retrouver, Arthur ? C’est par la gnose que vous espérez remonter à l’essence du monde, Arthur ?
- Merci de ne pas ponctuer vos phrases systématiquement par mon prénom.
- Vous êtes égocentrique, Arthur. Songez au lecteur qui peine à suivre ce dialogue et aime savoir à tout moment qui parle. Vous n’avez pas d’autre consistance que celle que je vous donne. Pas d’autre voix ici que celle que je vous prête. Si vous me contestez, je vous renvoie à votre néant.
- Vous voulez me confondre en me dictant mes réponses ? Bonne chance. Sachez que chaque partie de mon système, véritablement organique, contribue au fonctionnement du tout.
Si je l’avais pris au mot, en ouvrant son Essai sur les femmes, j’aurais déclaré l’organisme non viable, sans avoir à le disséquer entièrement. A la lueur de la psychanalyse, les propos qu’il tenait là suffisaient à discréditer toute sa philosophie. Surtout quand on savait les relations difficiles qu'il entretenait avec sa mère.
- Laissez ma mère en dehors de ça. Ce Freud sur lequel vous appuyez votre démonstration m’a honteusement plagié.
- Est-ce que cela rend ses propos discutables, Arthur ?
- Démontrer l’inanité d’une vie de travail à partir de quelques citations sans l'examiner me parait téméraire.
- Vous-même ne vous priviez pas d'être expéditif.
- Diffamez, diffamez. Cela ne fera que mieux ressortir l’élévation de mon intuition. La philosophie grecque avait reconnu l’existence de la matière. Certains de mes prédécesseurs ont distingué les substances matérielle et immatérielle pour rendre compte de l’âme. Votre Descartes par exemple a trouvé une solution douteuse. Il a jeté le corps et gardé l’eau du bain métaphysique. Il a retenu le cogito comme preuve indiscutable : je puis douter de tout, sauf du fait que je suis en train de douter. Quelle foutaise. Je refuse ce subterfuge ! On n’accède pas à la réalité par l’âme. Seul le corps est principe d’individuation. Le sujet connaissant, par son identité avec le corps devient individu ; ce corps lui est donné comme un objet parmi d’autres, mais aussi comme ce principe que je nomme volonté. C’est par le corps que la volonté se manifeste.
- Mon œuvre rend compte de l’énigme de la vie. C’est une expérience terrifiante. De celles, chargées d’émotions et teintées de mysticisme que nous pouvons ressentir en contemplant le ciel, lorsque l’immensité de l’univers nous projette hors de nous-mêmes.
Toute la vérité de l’être s’exprime dans le concept de volonté, de vouloir-vivre. L’expérience de la peur, comme celle du sublime nous plonge dans la réalité. La frayeur nous fait percevoir les phénomènes mais masque les rapports qu’ils ont entre eux. L’émotion prend le pas sur la pensée. Les fonctions intellectuelles sont soumises aux fonctions affectives. La représentation du monde apparaît seconde. La connaissance construite est asservie au vouloir, à la vie réelle.
- Vous avez raison de poser le cœur avant le mental, Arthur. Mais pourquoi disserter sur la peur qui est sa maladie ? Que ne vous êtes-vous contenté du sublime, Arthur ?
Schopenhauer prétendait avoir trouvé la voie secrète qui permet d’appréhender la totalité. Nous n’avions pas la possibilité d’explorer toute sa philosophie. Comment d’aller à l’essentiel ? Arthur soupira :
- Faites un carottage.
- Guidez-moi, Arthur. Choisir la métaphysique ?
- Abandonnez aux conteurs de fables les questions indécidables, comme celles portant sur l’existence de Dieu. Croyants et athées interprètent tout différemment. Ils n’ont jamais d’arguments décisifs ; s’ils emportent l’adhésion, ils le doivent à la rhétorique ou à la lassitude, à la sophistique ou à la terreur, mais jamais à la logique. Personnellement, je suis athée, Dieu merci.
- Explorer votre théorie de la connaissance, Arthur ?
- Laissez la conscience de chacun déterminer l’endroit précis où la berge devient marécage. Vous n’allez pas vous désembourber des questions limites. La distinction entre le sujet et l'objet est inopérante dans une représentation holistique du monde. Partez d'une éthique. Distinguez le sujet de l’acte. Ainsi, vous pourrez vous représenter l'envergure de ma pensée.
- Et les limites de votre raisonnement, Arthur ?
- Je vous attends.
Il souriait. Pourtant, je le voyais souffrir. D’une souffrance qui lui faisait comprendre de manière aiguë celle des autres. Nous étions un, il appartenait tout entier à l’autre. Sa lecture du monde nous défaisait de l’illusion du bonheur ou de la culpabilité de ne pas réussir notre vie. Si nous nous sentions fautif quand les difficultés nous accablaient, la philosophie de Schopenhauer nous délivrait : dans sa vision mutilée du monde, le malheur était le lot de tous. J’allais à peine vers mes soixante ans. J’étais trop jeune pour le comprendre. Il m’effraya. Je lançais la bouteille sur lui de toutes mes forces. Elle éclata sur le mur, dessinant un point d’interrogation écarlate. Son fantôme s’approcha de moi, mains tendues vers mon cou. Il me serra dans les bras avant de disparaître tandis que je m’écroulais.
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Bonsoir Mythiris,
Bon autant l'avouer : je n'ai jamais lu Schopenhauer, donc je n'ai presque rien compris à ce récit. C'est entièrement ma faute et j'assume pleinement mon ignorance ; inutile donc de faire preuve d'éristisme à mon encontre !
Par contre, j'avais beaucoup aimé ton texte précédent. Seulement, tu n'as toujours pas répondu à mon commentaire !
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Un texte que j'aurais lu avec délectation lorsque je possédais certaines clés pour en apprécier tous les rouages. Ma saison en classe de philo est loin ! Mais cela ne m'empêche pas de mesurer les questionnements et autres problématiques exposés là. Par ailleurs, la forme de dialogue intérieur ajoute à l'intérêt du texte.
Alors mon commentaire est certes indigent, mais il témoigne au moins du plaisir que j'ai eu à vous lire
Petite parenthèse: chaque prof de philo que j'ai eu m'a apporté un quelque chose qui m'a suivie et imprégnée à vie.
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@ exctasy
Coïncidence. J’allais le faire... ce matin. Je me disais justement que ce n’était pas très poli de n’avoir pas encore répondu. J’ai du mal avec les compliments qui me touchent. Ils sont d’autant plus précieux qu’ils sont rares et qu’ils ne sont pas flatteurs. Je te remercie d’avoir commenté mon texte précédent. Pour celui-ci, j’ai entrepris de lire Schopenhauer, qui postule que la vie est souffrance, que le bonheur n’existe pas. Il n’est pas drôle et j’essayais de le rendre plus accessible. Carambar, encore raté ! Je vais laisser décanter, puis je simplifierai. Je pense aussi qu’à première lecture, je n’aurais pas compris grand-chose. J’écrivais pour me soulager, maintenant, il faut que j’apprenne à écrire pour partager.
@ Soliflore. Je vais faire un texte clé sur porte, le simplifier pour jouir aussi du réconfort d’être compris. ... et m'assurer que je l'ai bien compris moi-même.
Merci.
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Oh, tu sais, je ne suis pas vraiment un échantillon représentatif des lecteurs du MDE. Perso, j'ai trouvé ça compliqué, mais allez, j'ai honte mais j'avoue : je n'ai pas fait d'effort de réflexion pour essayer de comprendre !
Essaie de varier et simplifier, pour voir comment les lecteurs (plus sérieux que moi) réagissent, mais n'abandonne pas pour autant et aussi vite ce style qui semble te soulager !