Le suicide. (ou Le-garçon-heureux-à-ce-qu'il-paraît.)
Le 25 mai 2015.
Aujourd’hui, journée banale pour les autres, journée un peu plus spéciale pour moi.
Aujourd’hui, je n’avais pas envie de rentrer chez moi. Je n’avais pas envie de rentrer dans cette piscine de fumée de cigarette, dans ce nœud de conflits, dans cette rivière d'épines. Ça faisait quelques temps que j’envisageais d’en finir, de toute façon. Je regardais les crochets aux plafonds et je m’y imaginais pendu, ou bien je m’imaginais me planter un couteau de la cuisine dans le ventre. J'avais imaginé ma mort tant de fois. J’imaginais beaucoup, mais je n’agissais jamais.
Aujourd’hui, je n’ai dit à personne qu’en rentrant chez moi, j’avais prévu de, finalement, prendre une bonne dose de médicaments et d’attendre sagement sur mon lit que la Mort, armée de sa grande faux, vienne me chercher.
Aujourd’hui je savais que rien ne se finirait si je ne décidais pas d’en finir moi-même, alors j’ai pris une décision : mourir. Quand les gens se demanderont pourquoi j’ai fait ça, je sais déjà ce qu’ils diront, ils n’auront pas tord : « Oh, lui ? Tu sais, son père le battait, on m’a dit. Tu te souviens de ce jour où il est revenu avec un gros coquard ? il avait dit que c’était au foot, mais je suis sûre que c’est son père. »
Les gens savent, pourtant personne n’agit. Les gens connaissent la violence mais n’agissent jamais. Les gens savent qu’il y a cette femme qui se prend des gifles tous les jours, où cet enfant qui subit de violentes agressions physiques en rentrant des cours. Les gens savent, mais apparemment, ils s’en foutent. Les gens ont pitié du malheur mais ils sont très peu à faire quelque chose.
Tous les jours, je rentre à pieds de l’école pour rentrer chez moi. Je n’ai que trois rues à descendre. Parfois, je prends un détour pour rentrer plus tard et voir mon père le moins longtemps possible. Aujourd’hui, je n’ai pas pris de détour car j’étais pressé d’en finir avec tout ça.
Je suis sorti de l’école, j’ai dit « à demain » à Lorenzo, mais il ne m’a pas répondu car il était sur son portable. Il sort avec Lisa, donc il est heureux. Tant mieux pour lui.
J’ai marché plusieurs dizaines de mètres, le long des élèves attendant leurs bus et des parents attendant leur enfant dans leur voiture. Puis, plus loin, dans le bas de l’avenue, la foule s’estompait et il n’y avait alors que quelques passants. Il ne me restait plus que le passage pour piétons à traverser. Et… je ne sais pas, j’avais la tête ailleurs, probablement déjà dans les nuages. Je pensais, je pensais, je pensais… je marchais, la tête baissée, et je n’ai pas eu le temps de relever la tête quand j’ai vu cette bagnole se ruer vers moi. Elle m’a heurté de plein fouet, m’envoyant valser plusieurs mètres vers l’arrière. Je suis mort sur le coup.
Le 26 mai 2015.
Le lendemain, les élèves de mon école s’étaient tous réunis autour d’une photo, de quelques fleurs et de quelques bougies en souvenir de moi. Certains étaient présents par contrainte, d’autres par pure sincérité. Ils pleuraient si fort ! Jamais je n’aurais pensé qu’on pleurerait autant pour moi.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Il s’est fait écrasé par une voiture.
- C’est injuste de mourir à cet âge là, surtout qu’il avait la santé, les amis, la famille… comme c’est malheureux…
Les plus curieux parlaient, les plus sincères se taisaient, le regard fixé droit sur cette photo de moi.
- Un garçon heureux, à ce qu’il paraît.
- Oui, ça se voyait sur son visage.
Quelques murmures dans l’assemblée, puis un long et lourd silence.
Un silence qui restera si personne ne parle.
Pour Guillaume.