Je tisserai de la joie autour de ses ailes pour la voir arquer son corps nu sa chevelure d'encre noire sauvage comme une impulsion de calligraphe et elle s'envolera rejoindre les anges les oiseaux puis quelques muses aussi. Il fera si beau que la gravité et la raison prendront des jours de congé et l'on dansera et l'on caressera les étoiles et peut-être que l'on brillera de leur éclat si l'on nous voit d'en bas mais nous ne seront pas mort et pas non plus vivant non nous seront juste nous dans l'instant présent c'est tout ce qui importera nous deux là-haut heureux ivres de notre utopie.
Ce ne sera pas un rêve et si c'est le cas alors on ne se réveillera pas pour demeurer ainsi dans le ciel éternel dis tu veux bien qu'on reste ensemble à jamais pour que rien ne vienne nous séparer car je crois que je t'aime à la folie ce n'est pas normal d'être ainsi si ? je ne sais pas.
C'est par une journée d'été chaude je glande dans ma chambre en culpabilisant car je dois réviser mes examens mais je suis trop occupé à ne rien faire. Je cherche des idées nouvelles de nouvelles mais rien ne me vient en réalité je suis trop excité pour réfléchir correctement ça n'empêche pas que je reste coincé dans mon lit à fixer le plafond comme s'il y a une question existentielle dessus que je dois décrypter. Je me lève j'ouvre le frigo pour me rafraichir la gorge et un peu le cerveau mais je n'ai plus de boissons alors je mets mes sandales qui me rappellent mon vieux père et moi dans soixante ans et je sors. Dehors il fait trop chaud la sueur colle mon T-shirt Obey sur la peau j'ai envie de l'enlever mais je n'ai pas de pectoraux à montrer aux demoiselles et ça m'embarrasse un peu du coup je n'ose pas. Les rues sont vides c'est bizarre y'a toujours du monde à Casanegra mais je ne cogite pas plus que ça j'ai de la vapeur qui me sort des oreilles c'est une cocotte-minute tellement les rayons frappent fort sur mon crâne. Les gens sont peut-être chez eux à profiter de la clim ou de leur jacuzzi moi je n'ai ni l'un ni l'autre juste un bain de temps en temps c'est tout ce qu'un étudiant peut se payer et aussi du soda pas cher c'est d'ailleurs pour ça que je suis descendu au lieu de réviser mes examens merde merde merde.
On dirait que la ville entière suffoque y'a de la fumée qui sort des murs et même que ça craque comme une peau trop sèche ils devraient inventer des crèmes hydratantes pour les maisons sinon la moitié ne tiendra pas la canicule bon j'avoue il fait quand même beau le ciel est d'un bleu vierge et campagnard comme chez Proust et le soleil on dirait un dessin d'enfant tellement il est jaune et gros. J'ai envie d'une glace tout d'un coup parfum sel azur à déguster au crépuscule au sommet d'un toit avec des amis imaginaires pour voir la ville tout en bas avec nos âmes qui soupirent d'allégresse à vouloir grandir vite et en même temps jamais.
Puis je me rends compte d'un truc bizarre (vraiment).
La température baisse, la lumière décroît.
Comme si le soleil se couche mais il est quatorze heures j'en suis sûr.
Et il commence à faire très froid genre de la buée me sort de la bouche et mon corps frissonne et du givre se forme tout autour de la ville. Snow in summer, comme ça. Il neige il fait nuit le ciel n'est pas le vrai car il y a des étoiles et ce n'est jamais le cas à Casanegra. Personne dans les rues on dirait que je suis le seul habitant de la ville mais nous sommes des millions normalement alors je me dis qu'ils sont peut-être chez eux à profiter du radiateur ou de leur cheminée et que moi pauvre étudiant je me réchauffe les doigts avec ma plaque chauffante et un plat de nouilles mais en fait non.
C'est un rêve, tout simplement.
Pas besoin de stresser alors autant en profiter même si je commence à me les geler ce n'est pas commun d'halluciner en plein jour mais c'est sûrement ça d'avoir le soleil qui tape si fort sur la tête. Du coup j'avance mes sandales font krsch krsch sur la neige à croire que je marche sur du smoothie nature ou citron ou noix de coco j'ai d'un coup envie de lécher la neige pour gouter et savoir mais ce n'est pas sain même dans les rêves je pense.
Et c'est là que je la voie.
Dans un parc avec le sol tout tapissé de vitrail multicolore et des arbres bleus fluorescent pour éclairer les environs qui brûlent les flocons de neige qui s'en approchent trop. Je la vois et je me fige non pas que j'ai froid en réalité je transpire presque comme si j'ai couru un marathon avec des anges mais ça n'a aucune importance car elle est là coincée dans un linceul de glace au milieu d'une fontaine gelée.
Une femme et pas n'importe laquelle.
Ice Queen.
Elle a les yeux fermés et la peau blanche qu'on dirait un cadavre de vierge qu'un vampire aurait vidé de son sang du coup on la croirait morte alors qu'elle dort seulement c'est ce que j'espère en tout cas car ce serait trop triste sinon réveilles-toi réveilles-toi réveilles-toi que je me répéte dans ma tête car j'ai trop peur de troubler son sommeil si je le lui dis à haute voix.
Ah.
Elle se réveille.
Ses yeux sont des océans tellement immenses tellement grands que des mouettes y dansent en trempant leurs pattes dans la mer qui grouille de sel et de poisson et de vie. Elle me remarque elle me regarde et du coup j'ai l'impression que ma vue mon ouïe mon odorat se font essorer à l'air marin alors je me sens tout bizarre même que j'oublie le froid un moment et le soda et mes examens (chut !).
Crack.
Le cercueil de glace se fissure et se brise en copeaux qui volent tout partout alors je me protège le visage avec les bras mais un morceau s'incruste et c'est comme du verre alors je saigne et des gouttes de sang rouges salissent la neige trop blanche. La fille est libre elle respire sa poitrine bouge lentement sous sa robe c'est splendide je la voie je la sens je peux presque la toucher rien que quelques mètres et mes mains sur sa peau de velours qu'on dirait une marionnette ou un rêve de drogué qui frise l'overdose mais aussi la vérité ultime ah oui, oui, oui oui oui c'est peut-être ça finalement. Elle me fixe.
On se fixe.
Les flocons de neige tombent tout autour de nous et en réalité c'est des pétales roses de cerisiers qui se détachent de leurs branches trop fluettes qui les retiennent en vain car elles veulent découvrir le monde mais vont s'écraser et se faire piétiner sans rien voir n'empêche que c'est romantique pour le coup.
Elle pleure.
Une larme coule et gèle sur sa joue puis elle remue les lèvres pour parler mais aucun son ne sort alors je scrute les mouvements de sa bouche pour déchiffrer le message.
- Je. Suis. Désolée.
C'est ça qu'elle dit.
Je crois.
Puis elle ferme les yeux et s'effondre cygne narcoleptique que je rattrape au dernier moment sauf qu'elle est froide si froide que j'ai la peau qui brûle et qui vire au violet pourtant je ne la lâche pas oh non jamais même si je dois en crever d'ailleurs c'est ce qui risque d'arriver et alors ? Quel meilleur trépas que d'avoir une déesse endormie sous les bras.
Je l'embrasse, histoire de ne pas regretter, et d'un coup la douleur disparaît comme si son aura de givre a décidé de laisser tomber. Je nous relève, elle est fichtrement légère.
Oh.
Mon ombre s'étend le soleil revient et la neige fond je transpire mais pas elle on dirait que la chaleur ne la touche pas.
Alors je l'emmène chez moi.
J'ai le plus beau climatiseur de l'univers.
La chance.
Vous avez dit bizarre ?
Excentrique ?
Lunatique ?
Dérangé ?
Peut-être, mais je ne suis que moi, enfin, moi et moi.
Nous sommes deux, je crois.
Il est vingt deux heures je fais la vaisselle en chantonnant je viens de dîner mais je ne pars pas me coucher en réalité la soirée ne fait que commencer. Non que je compte réviser mes cours prennent la poussière dans un coin je ne veux plus y penser c'est bon j'ai abandonné tant pis je rate ma vie. Là tout ce qui m'intéresse c'est la princesse assoupie dans mon lit !
Le matelas rougit il n'a pas l'habitude qu'une fille soit si proche de lui et moi aussi pardi. Du coup on cramoisit ensemble avec mon vieux compagnon de crastination encore moelleux malgré ces années passées à m'allonger dessus. Faut dire que je suis léger quand même.
J'ai dit que je n'ai pas l'habitude des filles mais j'en ai connu une au lycée, Gamila. Une grasse garce nullement gracieuse et gravement gargarisante, elle était toute gaga de moi mais se gavait trop de crème pâtissière, sans compter sa grossière ganache et ses manières garçonnes. Pas fan des gamines comme ça alors je l'ai plaquée sans prendre de gants. Bam uppercut gauche gargantuesque (si si) dans le rideau graisseux qu'à fait glouglou comme un navire qui coule. Chui un mauvais gars je sais.
Revenons à ma belle.
Je l'admire je la dévore c'est un dessert glacé dans cette nuit estivale je fonds sous sa froide morsure et sa caresse givrée qui fait affluer le sang dans une zone qui ne devrait pas oh mon Dieu ne serais-je qu'un sale pervers ?
- Oui. Répond-il de là-haut.
- C'est ballot, que je rétorque à Monsieur Dieu.
Pendant ce temps la fille ouvre les yeux comme ça pouf !
Et v'là t'y pas que son regard océan me fait un essorage express au sel marin. Moins puissant que la première fois mais quand même, ça secoue. C'est sans doute cela que ressentent les drogués car je n'ai qu'une envie c'est de renouveler la sensation. Je ne peux plus me passer d'elle je suis son esclave je tuerai même pour qu'elle m'aime. Je foutrais le chaos dans l'univers si elle me l'ordonne. Cette pensée me grise.
L'amour c'est vraiment quelque chose.
- Vous êtes en sécurité ici.
Je prononce ces mots sans réfléchir, comme si quelqu'un a actionné la manivelle "prince charmant" de mon répertoire. Elle promène ses yeux tout autour de mon studio miteux, je vois le puzzle de sa mémoire qui prend forme, le passé qui se reforme puis ka-ching ! Flashforward au présent le compte est bon. Redevenue maîtresse de la situation, elle me toise de pied en cap et parle. J'entends sa voix pour la première fois.
- C'est bien gentil, mais je ne suis en sécurité nulle part...
Un rictus se forme sur son visage, malicieux ?
- ...car je suis mon plus grand danger, en réalité.
D'accord.
J'adore.
Voyant que je trépigne d'excitation, elle hausse un sourcil dédaigneux, puis se relève pour zieuter la ville du balcon.
Crack. Ça, c'est le bruit de ma mâchoire qui se déboite d'étonnement.
- Quoi ? Qu'elle demande, irritée.
- T-tu mesures combien ?
- Un mètre quatre vingt sept.
- Ah ha ! cela explique pourquoi je m'écrase autant les cervicales pour te mirer.
- T'es juste un gringalet, comme tous les gens de cette ville j'imagine. L'air est si vicié ici...
- Tu veux dire que c'est tout à fait normal les filles de ta taille, là d'où tu viens ?
- Bien sûr.
Et là je m'imagine une ville comme ça, des blondes, des brunes, des rousses aux grandes hanches bien fermes, jouant sur la plage en bikini avec leur poitrine qui fait boing boing quand elles courent au ralenti. He he he. Ehehehe. He.
Crack. Ça, c'est son poing sur ma gueule. Bien fort.
- Efface ce sourire pervers de ta face.
De toute façon t'es aussi plate qu'une planche toi ! Je me dis pour moi-même. Elle me lance un mauvais regard, comme si elle lit dans mes pensées, mais se retient de me tabasser davantage, je l'ai quand même sauvée.
Puis, mue par une sorte d'instinct maternel qui sait que son fils cache des trucs dans sa chambre, voilà qu'elle farfouille dans mon studio et tombe direct sur mon coin revues pornos. Trop choqué et embarrassé pour bouger le moindre muscle, elle se contente de me lancer un sourire complice et lève un pouce en l'air.
- Que du femdom, j'approuve. Les gringalets c'est fait pour qu'on les piétinne avec des...
Groooowl.
Elle n'a pas le temps de finir sa phrase qu'un bruit fort troublant se fait entendre. Comme un ventre qui gargouille d'une super grosse faim, ou un ours hurlant d'une vasectomie sans anesthésie, mais la première option semble plus réaliste (et puis mon voisin qu'avait un ours domestique a déménagé).
Elle se tient l'abdomen sans oser respirer, le visage cramoisi de honte. Alors elle fait partie de ceux qui ne supportent pas que leur estomac gronde en public, bon à savoir. Je sors vite un calepin et répertorie son premier point faible connu, puis lui tend un paquet de beignets de crevettes entamé. Elle pioche dedans, mange sans le moindre son, alors que moi ça fait krch krch normalement. Les princesses ont un système de mastication sophistiqué, je note cette remarque aussi, histoire de rassembler le plus d'informations pour l'apprivoiser.
- Tu ne seras point repus avec ces beignets maigrelets, veux-tu que je te préparasse des pâtes ?
- Des pâtes... ?
Elle fait la moue, me charme avec ses grands yeux affamés. Je sais qu'elle me joue la comédie mais ça n'a aucune importance. Elle est juste trop belle.
Je regarde l'heure, vingt trois heures, pas le temps de cuisiner cinq étoiles ma grande.
- Je dois aller bosser dans moins d'une heure, et il est hors de question que t'aille te perdre seule dans le Dédale si tard. Tu n'es pas d'ici d'ailleurs, si ?
- Non.
Alors elle se redirige vers le balcon, en gardant la fenêtre fermée cette fois, puis se remet à admirer Casanegra... ou pas. Son regard perce plutôt l'horizon, loin, très loin vers le nord, au-delà de la plage et plus vers l'océan, illuminé par les dizaines de villas-montgolfières qui le surmontent.
- Ciodellaqua, voilà qui je suis. Enfin, plus tout à fait, mais c'est une longue histoire. Souviens-t'en, gringalet.
Je rêve, ou elle m'a traité de gringalet trois fois en moins de deux pages ?
- Mon nom est...
- Enchantée, grin-ga-let !
Grrr... Elle me donne envie d'étrangler des chatons en chaine puis d'avaler un haltère pour plonger dans l'eau étancher ma haine.
Je l'aime.
Trifouillant impunément dans ma modeste bibliothèque cette fois, elle demande.
- C'est où que tu travailles à une heure pareille ?
- Un vieux café littéraire spécial insomniaques et somnanbules théinomanes, le Hard-boiled Wonderland. Ah, que je me dis, tu n'as qu'à venir, la boss te cuisinera un petit quelque chose.
Elle hausse les épaules, l'air de dire qu'elle n'a aucune objection à formuler, du coup on se met en route. Sur le seuil de la porte elle me frôle avec ses longs cheveux noirs de lavande. L'odeur trotte dans mes narines et c'est comme si un ange maladroit a fait pleuvoir son eau de cologne sur moi. Alors je prie Dieu, Bouddha, Jésus et le Colonel Sanders de me réincarner en un de ses cheveux si jamais je crève.
Oui, nul doute que le paradis sur terre, faut le chercher dans le capillaire des belles demoiselles !
Surprenant!!! c'est l'impression que m'a laissé ton texte... cette absence de ponctuation et cette façon d’écrire des phrases interminables donnent un style particulier, on est comme happé et il faut retenir son souffle jusqu'au point... ça me fait penser à une fuite en avant qui va bien je trouve avec la représentation du rêve. Par contre, je suis restée aux portes de ton histoire, peut-être trop de pistes différentes pour moi et du coup je me suis perdue!
merci en tout cas pour le partage et pour certaines trouvailles comme
On dirait que la ville entière suffoque y'a de la fumée qui sort des murs et même que ça craque comme une peau trop sèche ils devraient inventer des crèmes hydratantes pour les maisons sinon la moitié ne tiendra pas la canicule
j'aime beaucoup l'image !!!