Pourquoi tu n’arrêtes pas de fumer ?
Cette question, on me l’a posée des centaines de fois.
Pourquoi je n’arrête pas de fumer ?
Je peux répondre que j’aime ça, que moi l’image vieillotte de la femme émancipée, chemise d’homme et clope au bec, ça m’excite.
Je peux répondre que ça me calme, que je suis trop accroc. Ce n’est pas vrai. La raison je ne peux pas, je ne dois pas leur donner. Bien sûr, à toi je peux le dire. Parce que toi tu connais déjà l’histoire. Tu en as été témoin.
Tiens j’en allume une.
C’est marrant de parler de ça avec toi. Je suis partie loin pour ne plus croiser les témoins de cet épisode de ma vie et je tombe sur toi. Toi qui sais et je ne peux pas faire semblant. Quand on y repense c’est bête quand même.
J’ai commencé à fumer, quoi, deux semaines, trois semaines avant l’accident ? Il aurait fallu tellement peu de choses pour que je n’aie pas à répondre à cette question.
Le plus comique quand on y pense c’est que le tabac, ça me dégoutait. Je n’ai accepté de tirer sur cette cigarette que parce qu’elle voulait que je le fasse. Tu sais, je n’ai jamais pu le dire à personne mais elle n’était pas toujours gentille avec moi. Si j’avais refusé c’est sûr, elle se serait mise en colère. Tu sais comment c’est, on ne doit pas dire de mal des morts.
Si je racontais cette histoire aux autres, ils ne comprendraient pas. Ils penseraient que je suis un peu folle. C’est une cigarette qui est à l’origine du drame. Ca, personne ne le sais. Personne ne doit savoir.
C’est lourd à porter le secret des circonstances de la mort d’une petite fille.
Qu’auraient pensé les gens si je leur avais dit ? Pas de moi, d’elle ? Moi, ce jour-là je suis devenue une mauvaise fréquentation, la coupable.
Elle n’aurait pas dû être là. Je ne voulais pas qu’elle vienne, mais tu sais on ne pouvait pas lui dire non. Je ne pouvais pas. Moi, je voulais juste jouer avec Etienne. Tu sais mon ami, celui qui habitait à huit cents kilomètres. Je t’en ai déjà parlé. Nous étions amoureux depuis nos 6 ans.
Personne ne savait qu’elle était là. Elle avait pris son petit vélo pour faire les huit kilomètres qui nous séparaient. Sans rien dire aux adultes.
Il fait bon dans une grange de foin au mois de Novembre quand il pleut. Nous n’étions pas des délinquants. Nous descendions entre les ballots et nous remontions à la force de nos bras et nos jambes appuyés sur les parois. Le trou faisait quatre ou six mètres de profondeurs, pas plus. C’était à celui qui irait le plus vite. J’étais douée à ce jeu.
Quand on pense que tout ça c’est arrivé à cause d’une cigarette même pas allumée. Tu sais, elle avait du mal à en trouver. Elle n’avait pas beaucoup d’argent, alors elle a voulu la retrouver au fond du trou.
Moi, je m’en foutais, y en avait plein dans le sac, et puis je n’aimais pas tellement ça en fait.
Elle n’y voyait rien au fond. Elle a allumé son briquet. Je lui ai crié d’arrêter. Elle était contente ça éclairait bien.
Elle a crié mon nom trois fois je crois. Étienne m’a fait sortir avant que nous soyons prisonniers des flammes. Je ne sais pas si je lui en veux ou si je lui en suis reconnaissante. Je n’ai jamais su.
Il me serait fort pendant que je l’appelais dehors et que le feu montait dans le ciel. Longtemps j’ai crié son nom. Est-ce que l’on entend quand on meurt à douze ans asphyxiée dans la paille ?
Son visage est toujours celui d’une enfant. Je vais avoir vingt-neuf ans. A chaque fois que j’en allume une je le vois, son joli minois. Si j’arrête de fumer je vais l’oublier. J’ai essayé, j’ai peur. On dit que l’on n’oublie pas les gens qu’on aime.
C’est faux.
Au début, j’ai arrêté de retourner une cigarette comme elle le faisait toujours. Les autres, ils croyaient que c’était pour faire un vœu et ils se moquaient un peu. Les cons.
Ça n’a pas marché, je ne retourne plus de cigarettes mais je fume toujours.
Étienne et moi, on ne se parle plus. C’est mieux. Ça fait mal. Être ensemble, ça faisait mal aussi parce que ça ne sera plus jamais pareil. Plus jamais je ne danserais, pieds nus, au son de son violon, comme quand nous avions six ans. Lui, il l’a su tout de suite quand je criais. Il est parti vivre à huit mille kilomètres, c’est plus facile.
Tu sais, elle n’était pas toujours gentille avec moi mais je l’aimais plus que moi-même.
Je dois arrêter de fumer.
Je ne dois pas oublier.