Je suis un enfant du vide, et pourtant, me voilà dans cette chambre, dans ce quelque part qui n'est pas un n'importe où, avec ses murs, sa porte et sa fenêtre qui me cloisonnent, avec sa chaise, sa table qui me disposent à boire ou à manger, comme elles aiguillent mes allers-retours incessants en son sein ; et me voilà, tout aussi bien, dans cette ville de verticales et d'angles droits, bloqué dans mes élans, coupé du lointain, et même au-delà, au grand air, que je plisse les yeux ou tende les doigts, arrêté net par l'horizon, paralysé dans le bleu du ciel. Où que j'aille, je suis à moi-même un obstacle. Et c'est à cette chair restreinte, à ce corps enclot dans sa silhouette singulière, que je dois la sensation de vide : l'immense ne se sait néant que dans l'intime du regard. Me voilà donc, la mesure d'un vide incommensurable.
Mais plus que m'absorber, m'évanouir dans ses abîmes, plus que me pendre à ses espaces interminables et me répandre sur ses volumes absurdes, ce n'est, au contraire, que nourri d'insignifiance, que déposé sur la fine pellicule de ma conscience qu'il trouve les raisons de son immensité, qu'il recueille son ouverture : l'infini me doit un tribut, sa reconnaissance. Il n'est là, disposé face à moi, que pour y gagner en consistance, que pour s'y avaler et s'y laisser prendre ; sans moi, le voilà qui serait bien seul, bien désuet, qui s'étendrait au-delà de toute imagination pour n'en exciter jamais aucune. Ses propres silences l'effraieraient, sans doute, et peut-être aurait-il même arrêté sa course démesurée s'il n'avait eu, quelque part en son sein, de regard modeste, petit, étroit, pour le voir grandir.
Je suis un enfant du vide, et pourtant, me voilà comme son nuage et lui ma pluie, comme son équilibre et lui ma folie : rejeton devenu pôle, sens fini pour l'infini de son insensé ; c'est pourquoi je le grignoterai, lui, son immensité et ses silences, pourquoi si un jour, je me veux plein, il me faudra bien digérer ses néants, lui rendre justice, c'est-à-dire le représenter tel qu'il est.