Le Monde de L'Écriture
Salon littéraire => L'Atelier => Cuisiner la langue : ustensiles et méthodes => Discussion démarrée par: Loïc le 08 Mars 2015 à 14:02:52
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Dans mes nouvelles, on me reproche souvent l'absence de chute (et le fait qu'on dirait un bout de texte long). Effectivement, je pense avoir du mal à finir une nouvelle.
Je lance donc la réflexion sur le sujet :
1) Qu'est-ce qui pour vous fait une bone chute ?
2) Comment arrivez-vous à la chute ?
C'est assez restrictif/mal posé comme question, mais à voir où ça nous mènera.
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1) Qu'est-ce qui pour vous fait une bone chute ?
A mon avis, il y a plusieurs possibilités:
- L'inévitable effet de surprise (qui doit être subtil; le lecteur ne doit pas avoir l'impression désagréable que l'auteur a cherché à le piéger)
- Une fin qui suscite une réflexion à approfondir (du coup, le récit va m'accompagner, voir me hanter le reste de la journée et au-delà, plutôt qu'être oublié sitôt la page tournée; ce que les personnages ont fait est-il bien ou pas? Comment aurais-je réagi dans la même situation? Est-ce une situation à laquelle je peux m'identifier? etc.)
- Une fin pas forcément inattendue, mais qui marque le point émotionnellement culminant du récit (l'histoire est en soi finie, mais je suis amené à me demander comment les personnages vont vivre après ce qui leur est arrivé...)
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2) Comment arrivez-vous à la chute ?
Comme le récit couché sur le papier ne correspond jamais vraiment à ce qu'on a en tête avant la rédaction, il arrive souvent qu'une idée de chute qui semblait excellente au stade des réflexions préliminaires tombe complètement à plat à la fin de l'écriture...
Donc soit le récit est déjà extrêmement structuré dans la tête de l'auteur avant même de commencer à écrire, ou alors, ce que je viens d'essayer avec un nouveau projet d'écriture, l'auteur commence à rebours en rédigeant d'abord la chute!
Est-ce que d'autres parmi vous ont déjà essayé ça? Pour ma part, je ne sais pas encore ce que cela donnera à la fin...
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C'est des questions assez compliquées, en fait
Je dirais qu'une bonne chute, c'est celle qui répond aux questions avant tout. Qui dénoue les fils d'intrigue posés par l'auteur, qui résout les situations, qui donne une unité au texte. En fait, j'y ai jamais vraiment réfléchi avant - je fonctionne plus ou moins à l'instinct et si j'ai pas la fin en tête quand je commence, j'essaye de trouver quelque chose qui termine. Je sais pas trop comment le dire mieux : j'arrête un texte quand j'ai la sensation de n'avoir rien à apporter de plus au lecteur pour qu'il comprenne l'histoire dans son entièreté.
Du coup, ça m'amène à résoudre les questions posés en cours de route (motivation des personnages, but, passé, fonctionnement de l'univers, etc). S'il reste des questions dans la tête du lecteur à la fin, alors oui, il va avoir un sentiment d'inachevé, de partie d'un tout plus grand. A la limite, ces questions peuvent émerger de la fin (créer une fin ouverte), mais dans tous les cas, l'histoire présentée est close et il n'y a rien de plus à y ajouter.
Le reste, la manière dont tu conclues stylistiquement, est justement affaire de style justement et il y a à ce niveau autant de fins que d'histoires.
Du coup voilà, c'est mon expérience, elle n'est pas très éloquente, mais j'espère qu'elle t'aide à y voir un poil plus clair ? En fait, il faudrait que je relise un texte de toi où on t'a dit que la fin n'était pas une fin pour que je puisse être plus précis :D Tu as un titre en tête ?
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Personnellement, je ne me lance jamais dans la rédaction d'une nouvelle à chute avant d'en avoir brodé en pensée (et avec un bloc-note au besoin) chaque détail. À vrai dire, je commence par délimiter des thèmes (de quoi ma nouvelle va-t-elle parler ?) qui me mèneront à une intrigue (comment va-t-elle se dérouler ?). Cette intrigue, généralement, je la travaille en commençant par la fin (toujours en pensée, donc). Quand je sais à peu près comment mon texte se termine, j'imagine le début - l'entrée en matière. Le corps du récit est donc la dernière chose à laquelle je réfléchis. Ensuite, je me demande comment stylistiquement je vais écrire et alors je passe à la rédaction, dans l'ordre naturel cette fois-ci.
Pour mes chutes, bien souvent, je fais en sorte qu'il y ait une ambiguïté dans le texte qui se propose au lecteur. Le lecteur devra donc user de son imagination pour combler le vide avant de se rendre compte, lors de la chute, que son interprétation n'était pas tout à fait exacte ou qu'il ne s'agissait que d'un jeu de métaphores pour parler en fait d'autre chose. Il ne faut donc pas donner tous les éléments au lecteur dès le début pour que soit il ne soit pas sûr, soit il se pose des questions (dont la bonne réponse ne doit pas lui venir à l'esprit trop facilement). (J'ai par exemple écrit une fois un texte qui raconte comment un homme mène le protagoniste au bas de la cage d'escalier, puis dans la rue, puis dans le parc, et je l'ai écrit de sorte que le lecteur pense que le protagoniste est un petit enfant qui allait faire une sortie à la place de jeu, mais au final, il s'avère être un chien et alors certains éléments jusque-là illogiques - comme le fait qu'il soit attentif au poteaux et aux bornes incendie qu'il croise - prennent sens. Jusque là on se disait : "oulah, l'est-i pas un tantinet bizarre, ce mioche ?").
Un autre moyen, procurant une chute un peu moins hard mais correcte cependant, serait de veiller que le lecteur soit titillé tout le long par une question qu'il ne parvient pas à résoudre (par exemple : mais qui diable a-t-il assassiné Mme Lenoir ? ou comment va-t-il s'en sortir ? ou encore qu'est-ce qu'un Orzvbrictuklon ?). Et alors la chute est simplement la résolution de cette question. Au fait, je trouve que c'est là une bonne définition de la chute : la résolution des questions du lecteur ou, comme dans le cas précédent, d'une ambiguïté, qui amène le lecteur à repenser à l'ensemble du fil pour finalement se dire "ah mais en fait, c'est logique !".
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Et puis il existe des tas de textes intéressants, drôles, énigmatiques, poétiques ou fantastiques qui n'ont pas de chute.
Un texte ne doit pas forcément être un tour de passe-passe dont on attend le bouquet final comme au feu d'artifice.
J'aime beaucoup les textes de Philippe Delerm, ou les "Tropismes" de Nathalie Sarraute.
Ce sont des textes fascinants qui n'ont absolument pas de chutes.
Les "chants de Maldoror" sont des textes poétiques sans chute.
Je pense que le texte, ou la nouvelle " à chute" est une catégorie, mais elle n'est pas exclusive.
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Tout à fait d'accord avec toi, Gage ! Il y a des nouvelles sans chute tout à fait superbes.
Pourtant, je trouve que les nouvelles ayant une chute sont bien souvent plus amusantes à lire et réservent de meilleurs moments - bien entendu, c'est là un avis personnel.
De plus, on parle ici de "chutes" (c'est même le titre du fil), alors c'est normal que l'on n'approfondisse pas sur les autres types de nouvelles.
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Bien sûr, Jlemonde, je m' immisçais juste au sujet de la toute première phrase de Loïc :
Dans mes nouvelles, on me reproche souvent l'absence de chute
pour le rassurer :huhu:.
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Pour mes nouvelles, je commence souvent par la chute. Je recherche ensuite une trame (décalée) qui sera le corps de l'histoire.
par exemple :
Thème d'une série de nouvelles : Le temps
Chute : Vivre longtemps
Trame : Une soupière raconte sa vie à travers les siècles
Idée de développement : Début où la soupière vit la perte d'un être cher (contraste avec la chute)
Suite : ce qu'elle traverse au fil du temps
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Dans mes nouvelles, on me reproche souvent l'absence de chute (et le fait qu'on dirait un bout de texte long).
Qui au juste te reproche l'absence de chutes Loïc ?
Et si réellement il faut des chutes dans les nouvelles et qu'on te dit que tes textes ressemblent à des bouts de textes longs, pourquoi écris-tu des nouvelles ? Peut-être que tu as + de disposition pour les textes longs justement non ? ;)
en tout cas, écrire pour trouver une chute, organiser un texte en fonction d'une chute, ça doit donner des résultats assez catastrophiques, non ?
ça me donne envie de lire tes nouvelles moi Loïc, le fait qu'elles n'aient pas de chutes :) (elles sont sur le forum?)
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en tout cas, écrire pour trouver une chute, organiser un texte en fonction d'une chute, ça doit donner des résultats assez catastrophiques, non ?
Pas forcément...
fb (https://www.facebook.com/notes/denis-kientzel/la-soupi%C3%A8re-de-saint-germain/3190570781668?pnref=lhc)
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en tout cas, écrire pour trouver une chute, organiser un texte en fonction d'une chute, ça doit donner des résultats assez catastrophiques, non ?
Perso, je ne pense pas. Si c'est forcé, c'est sûr que le lecteur va le sentir et le résultat ne sera pas bon. Mais si c'est bien conçu et amené subtilement... Au contraire, j'ai l'impression qu'il faut passablement de talent pour partir tête baissée dans la rédaction d'un texte et improviser en cours de route une chute qui tient la route. Cela dit, il est tout à fait correct qu'une chute n'est pas obligatoire...
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L'improvisation n'est pas innée. C'est une technique qui s'apprend. Mais il est bon de s'exercer auparavant à la pantomime. C'est comme si tu écris avec un masque neutre : tout passe par les yeux et la posture, autrement dit l'écrit de ce que tu ressens et sa mise en forme. Le spectateur ou le lecteur ne verront que le masque et les gestes.
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Merci pour toutes vos réponses.
Avant de répondre à vos réponses, une question que j'ajoute :
Qu'est-ce qu'une chute, pour vous. Parce que la définition de la nouvelle contient la chute. Donc une nouvelle-pas à chute est-elle possible ? :mrgreen:
Une fin qui suscite une réflexion à approfondir (du coup, le récit va m'accompagner, voir me hanter le reste de la journée et au-delà, plutôt qu'être oublié sitôt la page tournée; ce que les personnages ont fait est-il bien ou pas? Comment aurais-je réagi dans la même situation? Est-ce une situation à laquelle je peux m'identifier? etc.)
En même temps, ça c'est inhérent à tout écrit, non ?
Rain : oui, ça éclaire un peu. Niveau nouvelles où ça m'a été reproché, il y a Alline (mais ce n'est pas le seul problème qui mène au sentiment d'inachevé) et Tombe la neige.
Personnellement, je ne me lance jamais dans la rédaction d'une nouvelle à chute avant d'en avoir brodé en pensée (et avec un bloc-note au besoin) chaque détail. À vrai dire, je commence par délimiter des thèmes (de quoi ma nouvelle va-t-elle parler ?) qui me mèneront à une intrigue (comment va-t-elle se dérouler ?). Cette intrigue, généralement, je la travaille en commençant par la fin (toujours en pensée, donc). Quand je sais à peu près comment mon texte se termine, j'imagine le début - l'entrée en matière. Le corps du récit est donc la dernière chose à laquelle je réfléchis. Ensuite, je me demande comment stylistiquement je vais écrire et alors je passe à la rédaction, dans l'ordre naturel cette fois-ci.
Mes tentatives de planification sont toujours tombées à l'eau ^^ Pas vraiment mon mode d'écriture.
la résolution des questions du lecteur ou, comme dans le cas précédent, d'une ambiguïté, qui amène le lecteur à repenser à l'ensemble du fil pour finalement se dire "ah mais en fait, c'est logique !".
Yep, ça concorde plus ou moins avec ce que dit Rain et ça me semble assez éclairant comme définition.
Je pense que le texte, ou la nouvelle " à chute" est une catégorie, mais elle n'est pas exclusive.
Cf. ma question un peu plus haut du coup ^^
Et si réellement il faut des chutes dans les nouvelles et qu'on te dit que tes textes ressemblent à des bouts de textes longs, pourquoi écris-tu des nouvelles ? Peut-être que tu as + de disposition pour les textes longs justement non ? ;)
Parce que l'investissement nécessaire n'est pas du tout le même ?
Pour le reste, encore une fois, je pense que nous avons des définitions de nouvelles et de chute relativement différentes et qui nous empêchent de nous entendre complètement dans ce topic ^^
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Pour moi, la chute est indissociable de la nouvelle. Je veux dire, la chute, c'est juste le terme qui désigne la fin, ce qui termine le récit. La nouvelle est une œuvre courte, intense, avec peu d'intrigues (en général un seul point d'intrigue, à la rigueur une sous-intrigue). La chute, c'est ce qui résout ce point d'intrigue. Ce n'est pas nécessairement un revirement ou un twist qu'il faut brouillé tout le reste du temps, ce n'est pas forcément une grande surprise ni un paroxysme (pour moi le paroxysme peut venir avant) : c'est simplement un dénouement qui complète le récit et en fait une œuvre à part entière, qui se suffit à elle-même.
Selon mon dictionnaire (le CNRTL), pour avoir quelque chose de concret :
CHUTE, subst. fém.
II.− P. méton.
A.− Ce qui choit; ce qui a chu.
1. Partie finale de quelque chose.
b) Domaine des arts
− Finale d'un morceau en prose ou en vers; l'idée qui le termine, le trait final.
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Personnellement, je pense qu'une nouvelle à proprement parler (une nouvelle type XIX° siècle) est indissociable de sa chute, surprenante, qui amène à réfléchir sur quelque chose (ou bien à hésiter pour le fantastique).
Mais moi, ce que je fais, c'est un texte assez court qui se termine comme si c'était un texte long (je suis pas sûre d'être claire... En gros c'est la même trame en plus simple et moins long qu'un roman. Ça se termine comme ça, c'est une fin, point.). Je fais mon histoire comme ça, je ne réfléchis pas à une chute, j'écris vraiment ça différemment que s'il devait y avoir une chute.
Pas sûre que ça ait beaucoup aidé mais je voulais un peu donner mon avis ^^.
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Une fin qui suscite une réflexion à approfondir (du coup, le récit va m'accompagner, voir me hanter le reste de la journée et au-delà, plutôt qu'être oublié sitôt la page tournée; ce que les personnages ont fait est-il bien ou pas? Comment aurais-je réagi dans la même situation? Est-ce une situation à laquelle je peux m'identifier? etc.)
En même temps, ça c'est inhérent à tout écrit, non ?
Oui, mais dans le cadre d'une nouvelle, je pense qu'il est particulièrement important que l'élément suscitant la réflexion à approfondir soit concentré à la fin du récit, si possible avec ce petit élément de surprise qui sort le lecteur de son train de pensée habituel...
Après, on voit bien dans ce fil qu'il y a autant d'avis que de participants... C'est génial, l'écriture, non? :P
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Loïc, tu ne voudrais pas nous montrer une ou plusieurs des nouvelles pour lesquelles on t'a reproché qu'il n'y ait pas de chutes ? ;)
elles sont sur le forum ?
En tout cas oui c'est intéressant cette discussion je trouve.
peut-être que ça vaudrait le coup qu'on donne un peu + des exemples (j'avoue je lis assez peu de nouvelles, ça m'intéresserait de savoir les uns et les autres si vous avez des exemples en tête quand vous parlez de ce que vous aimez bien ou de ce que vous pensez qu'il faut essayer de faire ;) )
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Loïc, tu ne voudrais pas nous montrer une ou plusieurs des nouvelles pour lesquelles on t'a reproché qu'il n'y ait pas de chutes ? ;)
elles sont sur le forum ?
Pssst, il faut lire les messages des autres en entier, il a déjà répondu à cette question :
Alline (http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,11330.0.html)
Tombe la neige (http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,4535.0.html)