Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: camdailclot le 17 Novembre 2008 à 05:47:55

Titre: Ulysse et les sirènes
Posté par: camdailclot le 17 Novembre 2008 à 05:47:55
Les sirènes d'Ulysse


      En quittant Cyrcé le cœur d'Ulysse était fragile. La séduction laisse toujours des cicatrices. Attaché solidement au mât de son navire en attendant d'atteindre le rocher des sirènes, il laissait son âme à la dérive entre les séquelles d'un amour impossible et la douce image d'Ithaque où l'attendait Pénélope. Son cœur était trop vaste et trop sensible il tanguait dans une tempête de sentiments contradictoires.
   Lentement une étrange mélopée monta au dessus du ronronnement régulier des vagues. Un chant doux et mélancolique. Au début il du tendre l'oreille pour essayer de saisir le sens des paroles. Puis, peu à peu, il se laissa pénétrer et envahir.
   Il entendit d'abord la voix de sa mère, une voix douce qui le berçait pour calmer ses pleurs de nourrissons. Une vague d'émotion le submergea. Dans ses narines il sentait l'odeur de sa peau, cet âge il n'aurait jamais voulu le quitter. La caresse de cette voix chargée d'amour, retrouver cette fusion protectrice, ce bonheur total. Il hurla son prénom. Il tira sur ses liens qui entamaient sa chair.    Les sirènes ne cessèrent pas leur cruelle imitation. Il entendait sa mère l'appeler et pleurer d'être séparée de lui, il cria encore son nom. Il essayait désespérément de s'arracher à ses chaînes. La voix devenait plaintive triste à en mourir.
   Tous ses souvenirs d'enfance remontaient par vagues déchirant son âme et lacérant son cœur. La voix de sa mère s'éloignait, poignante, il allait la perdre une deuxième fois. Il se mit à hurler, le sang coulait le long de ses membres entravés. Il cru devenir fou.
   Une autre voix se superposa à la première, celle de Cécilia la première jeune fille qu'il avait aimée. Il l'avait délaissée lorsqu'il tomba amoureux de Pénélope.
   Cécilia lui parlait doucement de leurs premiers émois, elle lui racontait les souffrances qu'elle avait endurées lors de leur séparation, elle lui appris qu'elle s'était ensuite donné la mort par amour pour lui. Elle lui décrivait les souffrances qu'elle avait du supporter après avoir absorbé le poison qui avait étouffé son dernier souffle de vie. Elle pleurait et gémissait pour le supplier de mettre fin aux éternelles souffrances qui la tourmentaient jusqu'au royaume d'Hades. 
   Une troisième voix arriva lentement pour se joindre aux deux autres. Son ami Héraclite qui était mort dans ses bras sous les murailles de Troie. Son ami qui gémissait de douleur et qui l'exhortait à venir l'achever pour abréger son supplice.
   Ulysse tendait  tous ses muscles dans un effort désespéré, il insultait et suppliait ses compagnons pour qu'ils le délivre. Protégés par les bouchons d'oreilles et par le serment qu'ils avaient fait ils restaient de marbre. Ulysse leur criait de lancer le navire sur les récifs pour venir en aide à ceux qui le sollicitaient, peu importait les conséquences. Il ajoutait à ses souffrances morales les élancements douloureux de ses liens qui meurtrissaient sa chair.
   Les voix de tous les gens qu'il avait aimé et qu'il aimait se mélangeaient pour l'exhorter à venir sans tarder leur apporter secours. Comment rester indifférent,  son impuissance à agir le torturait plus que les blessures qu'il s'infligeait à vouloir se libérer.
   Le vent se leva, favorable, les rameurs sourds à ses suppliques et aux chants des sirènes redoublèrent d'effort.
   En s'éloignant le chant des sirène s'étouffait pour devenir inaudible. Ulysse se laissa tomber, pantelant, écartelé par ses liens. Tout se mélangeait, l'histoire de sa vie, toutes les cicatrices de son âme s'étaient rouvertes et dévastaient son esprit épuisé. De tous les souvenirs qu'il pensait enfouis à jamais dans les méandres de son cerveau, seuls les plus douloureux remontaient à la surface. Il haletait et hoquetait de souffrance.
   La disparition des chants diaboliques ne l'apaisa pas. Ses compagnons le détachèrent. Il se laissa choir en tremblant sur le pont, puis il se retourna une dernière fois, lentement vers le maudit récif. Les sirènes avaient disparu. Il ne restait que les carcasses des navires naufragés et les squelettes blanchis des équipages morts.
   Il comprit d'un coup que le passé est un cimetière d'idées mortes. Il se releva et tomba en pleurant dans les bras de ses compagnons. Il les remercia de l'avoir sauvé du désastre et repensa à Ithaque.
   Jamais il ne leur parla de ce qu'il avait entendu.
Titre: Re : Ulysse et les sirènes
Posté par: Verasoie le 18 Novembre 2008 à 11:22:02
Lu ^^ j'aime beaucoup cette interprétation que tu fais du chant des sirènes. C'est vrai que je n'avais jamais lu de texte le décrivant (dans l'Odyssée Homère dit seulement que c'est charmeur et irrésistible, si je me souviens bien, lol), alors cette idée des souvenirs attirants, surtout celui de sa mère, me plaît.

Il me semble juste que l'orthographe correct est "Circé", pour la magicienne. ^^
Titre: Re : Ulysse et les sirènes
Posté par: camdailclot le 18 Novembre 2008 à 12:25:35
En fait c'est exact, Homère ne décrit pas le chant des sirènes
c'était un défi dans un atelier d'écriture auquel je participe.
merci de me lire et de commenter