(ex-"Les chevauchées fantastiques")Personne ne pouvait dire jusqu’à quand grand-père resterait parmi nous. Je lui rendais visite aussi souvent que possible, comme pour reprendre au temps ses heures perdues. Ce jour-là, une pluie fine tombait d’un ciel couleur de cendres. Je devinais la silhouette de grand-mère, qui attendait derrière la porte vitrée de leur petite maison de banlieue proprette. Aussi loin que portent mes souvenirs, cette maison avait toujours été la plus blanche du quartier, avec cet air pimpant auquel le climat chagrin ne savait rien ôter.
J’avais à peine franchi le seuil que déjà grand-mère insistait pour me débarrasser de mon manteau.
‒ Tu n’as même pas de parapluie ! s’offusqua-t-elle en passant une main dans mes cheveux.
‒ Ne t’inquiète donc pas, lui répondis-je. Ce n’est qu’une petite averse de rien du tout…
‒ Quand même, tu aurais pu relever ton capuchon.
Je me prêtais de bonne grâce au jeu de ces conversations qui n’avaient d’autre but que de donner à chacune le temps de s’habituer à la présence de l’autre. J’avais aussi compris que grand-mère appréciait ces bavardages qui retardaient la question que je posais inévitablement :
‒ Comment va-t-il ?
A chaque fois, grand-mère souriait de ce sourire triste qui se fige au coin des lèvres puis se fane avant d’avoir pu illuminer le regard.
‒ Toujours pareil…
Elle disait pareil à la manière d’un naufragé perdu sur la pointe d’un iceberg, se répétant qu’il est en sécurité tout en sachant que la glace sous ses pieds dérive vers l’inconnu.
Je fis un pas vers le salon mais elle m’interrompit en posant sa main sur mon avant-bras.
‒ Ce que tu fais… Je sais que cela part d’un bon sentiment, mais… Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée…
Mon silence l’invita à poursuivre :
‒ Il m’a appelée Zerelda trois fois la semaine dernière !
Pour grand-mère, réalité et fiction restaient deux côtés d’une même pièce, soit pile, soit face. J’étais d’avis qu’il s’agissait plutôt de deux univers aux frontières perméables, à l’instar du rêve et l’éveil. Je souris et lui caressai doucement la main :
‒ L’amour n’est pas une question de prénom…
J’entrai dans le salon et trouvai grand-père assis dans son fauteuil, légèrement orienté vers la fenêtre. Il tourna la tête à mon arrivée et entreprit de se lever, dépliant sa silhouette longiligne dans un mouvement presque fluide. Il avait peu perdu de sa vigueur et encore moins de son élégance. Un sourire éclaira son visage ; le même sourire que je connaissais depuis toute petite.
‒ Bonjour, dit-il en m’observant derrière ses lunettes. Votre visage m’est familier… Seriez-vous une de mes étudiantes ?
J’ignorai la main qu’il avait poliment tendue et me serrai dans ses bras, ainsi que je l’avais toujours fait. Il se raidit un peu, mal à l’aise.
‒ Oui, répondis-je dans un souffle, la tête posée contre sa poitrine. J’ai été une de tes étudiantes... Mais je suis surtout ta petite-fille, Estelle…
‒ Oh…
Il se détendit et son étreinte se fit plus franche.
‒ Estelle, as-tu dit ? Je suis désolé... Je suis un peu fatigué. J’ai tendance à oublier. Quel… Quel jour sommes-nous ?
‒ Mardi.
‒ Mardi oui, bien sûr. Mais… Quel jour ? De quel mois ?
Dans l’esprit de grand-père, la ligne droite et rigide du temps s’était muée en courbes fleuries de belles arabesques dont les hampes se séparent et se croisent, avec des extrémités enroulées les unes autour des autres. J’aurais pu lui dire le jour. J’aurais pu lui dire le mois. Même l’année n’avait plus de sens pour lui.
Je lui proposai de reprendre place dans son fauteuil et m’installai face à lui. Nous restâmes ainsi quelques instants à nous dévisager en souriant. Il y avait quelque chose de rituel dans nos entrevues. Depuis le temps, on aurait pu croire qu’il s’agissait d’une pièce que nous répétions. Je pouvais anticiper presque toutes ses répliques, à commencer par : j’ai été professeur pendant près de trente ans…
‒ Savais-tu que j’ai été professeur pendant près de trente ans ? Antiquité, Moyen-Âge, Renaissance, Révolutions… Je leur en ai fait voir de toutes les couleurs, à mes étudiants ! Mais la période qui m’a le plus fasciné, c’est la conquête de l’Ouest, jusqu’à la Guerre Civile et les années qui ont suivi…
‒ Vraiment ? répondis-je en me réjouissant de son regard pétillant à l’évocation de ces souvenirs. Cette période de trente ans s’était construite comme un oignon dans l’esprit de grand-père. Chaque année avait ajouté une nouvelle pelure autour d’un même bulbe. Désormais, la maladie épluchait cette racine de souvenirs couche après couche mais, contrairement à d’autres épisodes uniques qui avaient déjà disparu de sa mémoire, cette période de trente ans restait un oasis d’eau clair au milieu d’un esprit troublé.
Mais bien sûr ! Imagine donc : ce territoire gigantesque…
‒ Bien sûr ! Imagine-toi l’après-guerre : ce territoire gigantesque et hors-la-loi… Une société brisée père contre fils, frère contre frère… Les rancœurs à étouffer… Les sensibilités à ménager… Et au milieu de cela, une région qui exprime à elle seule toute cette complexité : the Old West… L’immense Ouest américain ! Des plaines à perte de vue… Un horizon ponctué par les ranchs et les exploitations…
Grand-père s’interrompit pour boire dans le verre posé à côté de lui. Je retrouvais dans ces moments l’esprit du grand-père de mon enfance, le professeur qui me semblait si grand et qui m’impressionnait, mais aussi celui qui me semblait si proche et si complice lorsqu’il racontait l’histoire de ces vastes territoires rougis au feu du soleil couchant. Sauf qu’il parlait plus lentement désormais... Il cherchait ses mots et s’exprimait par phrases courtes.
Quelques hommes incarnent à eux seuls les paradoxes de cette société…
‒ Et au milieu de l’Ouest, reprit grand-père, quelques hommes incarnent seuls les paradoxes de cette période : Butch Cassidy, Sundance Kid et le reste du Wild Bunch ; Billy the Kid, plus solitaire. Mais surtout, surtout, Jesse James et son gang…
Grand-père avait toujours eu ce talent presque théâtral pour s’adresser aux étudiants. Malgré une élocution moins énergique, cette aptitude ne l’avait pas abandonné. Il savait simplifier la complexité et personnifier l’abstraction. Raconter la conquête de l’Ouest à la lumière des exploits de ces hors-la-loi était tellement plus saisissant qu’au travers de simples références de dates et de lieux.
Parmi tous les outlaws, Jesse James était son héros, à la fois maudit et préféré. Le symbole d’une époque, le porte-drapeau d’une génération. Grand-père savait encore raconter les premiers braquages de banques à Liberty, Russelville et Gallatin ; les invraisemblables attaques de diligences et de trains de la Pacific Railroad à Council Bluffs, Glendale et Blue Cut ; le vol de la recette de la grande foire annuelle de Kansas City.
A l’adolescence, j’avais trouvé ces récits de westerns un peu ternes. J’avais à cet âge d’autres intérêts que ces histoires de cowboys et de desperados qui me semblaient à la fois appartenir au passé de l’Histoire et à mon propre passé. Aujourd’hui pourtant, dans la lutte inégale contre l’oubli et le refus de l’oubli, je ne me lassais pas d’entendre grand-père répéter ses anecdotes. J’en tirais un profond sentiment de nostalgie et comblais moi-même les lacunes de ses récits. L’entendre raconter les aventures de Jesse James, c’était comme se rouler dans une vieille couverture retrouvée par hasard dans un tiroir, portant encore l’odeur d’une enfance qui ne reviendrait pas.
‒ Le plus fascinant avec Jesse James, reprit grand-père, c’est la manière dont fiction et réalité s’entremêlent, déjà de son vivant. Il savait se servir de la presse à son profit… Il défendait ses intérêts et faisait passer un message plus proche de la fiction que de la réalité... Il avait de son vivant un statut de légende auprès des déçus de la Guerre Civile. Plus tard, la veine fictionnelle produisit ses plus belles pépites…
Telle une mauvaise actrice précipitant son mouvement, je me tournai vers le rayonnage de bibliothèque qui ornait un mur du salon avant même qu’il le pointe du doigt. Il ne remarqua pas cet excès d’anticipation. Mon plus beau trésor…
‒ Voilà mon plus beau trésor, dit-il avec une pointe de fierté. Sur ces étagères se trouve l’une des plus belles collections consacrée à l’Ouest américain en général, et à Jesse James en particulier ! Les 123 numéros de l’hebdomadaire Jesse James Stories, la plupart dans un état irréprochable… L’intégrale de The James Boys Weekly, dont l’unique numéro qui me manquait m’a d’ailleurs coûté une petite fortune… Mais je ne regrette pas l’investissement. Des romans, des biographies, de vieilles bandes dessinées… On peut dire qu’il y a là l’œuvre d’une vie. Ma vie…
Il prononça ces deux derniers mots dans un souffle, avec cet air songeur qui se faisait de plus en plus insistant.
‒ La plupart de ces livres ont été publiés au début du… poursuivit-il en hésitant. Entre… Quel… Quel jour sommes-nous déjà ?
Mon cœur se serra à la vue de ce vieil homme soudain confus et vulnérable, trébuchant sur les dates. Comment ne pas se révolter face à la maladie qui l’autorisait à se rappeler le nombre exact de numéros d’un hebdomadaire épuisé depuis longtemps, mais lui refusait de mémoriser la date du jour ?
Pour ne pas céder à l’abattement, j’avais décidé de saisir une opportunité dans son cruel déclin. Les rituels bien rodés de nos échanges présentaient un avantage que je devais exploiter : ils me permettaient d’introduire des changements infimes mais répétés, de légères anomalies dans un système en apparence stable mais qui, avec le temps, se modifiait de manière imperceptible.
‒ Cela m’amuse de t’entendre parler de Jesse James de la sorte, dis-je en feignant un rire léger.
‒ C’est vrai, répondit-il. Aujourd’hui encore, je ne m’explique pas cette familiarité avec Jesse… Comme s’il s’agissait d’un membre de la famille… Que j’avais passé ma vie en sa compagnie… L’autre jour encore, j’ai rêvé que…
Je me penchai et appuyai les coudes sur mes genoux avant de lui glisser, sur le ton de la confidence :
‒ Grand-père, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je crois que tu as encore oublié…
‒ Oublié ? répéta-t-il en fronçant les sourcils. Oublié quoi ?
Je me penchai un peu plus et pris sa main entre les miennes :
‒ Après toutes ces années, tu as oublié qui tu es vraiment. Tu as oublié que tu es Jesse James…
‒ Que je… Mais… Je ne suis pas sûr de… Je ne m’appelle pas… Et puis Jesse James est mort… Il est mort en… En…
Lorsque la fiction rattrape la réalité et que la réalité se dissipe dans la fiction, est-il mal de s’approprier un fragment d’histoire pour servir une cause honnête, pour réaliser le rêve impossible d’un vieil homme perdu dans les brumes d’un présent devenu incompréhensible ? Je serrai la main de grand-père, puis la lâchai et me levai pour chercher dans la bibliothèque un ouvrage ressemblant en tous points à d’autres biographies du célèbre hors-la-loi du Missouri. Je repris ma place sous le regard confus de grand-père et ouvrit le livre sur mes genoux, dans une attitude un peu cérémoniale trahissant tout à la fois mes piètres talents d’actrice et ma nervosité.
‒ « Dès l’annonce du meurtre de Jesse James », commençai-je à lire, « un faisceau d’indices alimenté par plusieurs témoins et chercheurs accrédita la thèse selon laquelle James orchestra lui-même son décès puis adopta une autre identité. Plusieurs amis proches de Jesse James étaient dans la confidence et manipulèrent les preuves du meurtre supposé, de manière à convaincre les autorités judiciaires que Jesse était bel et bien mort, le rendant dès lors libre de ses mouvements, avec sa famille, sous un autre nom. »
Je levai brièvement les yeux pour constater que grand-père m’écoutait avec attention. Le texte que j’avais préparé était un amalgame de différentes théories plus ou moins fumeuses, expurgées de toute référence temporelle pouvant trahir les anachronismes de ma démarche. J’avais patiemment préparé le terrain lors de mes précédentes visites pour m’assurer que le vernis de crédibilité appliqué à mon récit couvrait bien les incohérences que grand-père aurait pu détecter. Je poursuivis ma lecture :
‒ « Sous son nouveau nom, Jesse James se rendit de Kansas City à Memphis, puis à la Nouvelle-Orléans, où il embarqua pour le Mexique. Quelques années plus tard, il revint s’établir dans l’Oklahoma, puis enfin au Texas, où il réside encore actuellement. »
Je refermai le livre et le gardai sur mes genoux. Grand-père me regardait avec des yeux brillants.
‒ Je me souviens, un peu… Pas de tout, mais quand même… Tu sais, j’ai tendance à oublier, maintenant… Mais ce que tu viens de lire, ces voyages, je crois bien que je le savais déjà. C’est juste que… Je ne me rappelais plus… Ainsi donc, murmura-t-il, je suis…
Sa phrase resta en suspens avec la délicatesse d’un voile de mousseline soulevé par un léger courant d’air. Je retins presque mon souffle, pour laisser à grand-père tout l’espace de réflexion dont il avait besoin.
‒ Mais oui, après tout... Cela expliquerait bien des choses…
Grand-mère entra, portant le service à thé sur un plateau. Grand-père se tourna vers elle et un large sourire illumina son visage :
‒ Zerelda ! s’écria-t-il. Regarde, nous avons de la visite. C’est… c’est…
‒ Estelle, répondis-je pour épargner à grand-père la gêne de ce nouvel oubli.
‒ Estelle, notre petite-fille ! N’est-ce pas merveilleux, Zee ?
Grand-mère me jeta un regard incertain auquel je répondis par un discret hochement de tête. Grand-père avait l’air si heureux, si sûr de ses sentiments en regardant grand-mère. Tellement mieux que son attitude embarrassée lorsqu’il lui demandait si elle était une ancienne collaboratrice.
Grand-mère posa le plateau sur le guéridon et servit le thé sous le regard affectueux de grand-père. Le livre glissa de mes genoux et tomba sur le tapis avec un bruit sourd. Grand-père se pencha pour le ramasser et grand-mère en profita pour écraser discrètement une larme.
‒ Je t’aime, Zee… dit-il en prenant la tasse que grand-mère lui tendait d’une main tremblante.
‒ Moi aussi, répondit-elle d’une voix à peine audible. Je t’aime, Jesse…
La pluie avait cessé lorsque je quittai la maison blanche et proprette de mes grands-parents. Le ciel déjà m’apparaissait moins gris. Je me retournai avant de traverser la rue et devinai la silhouette de grand-mère, qui m’adressait un petit signe de la main derrière la porte vitrée. Un reflet m’empêchait de bien voir son visage mais j’espérais qu’un sourire, même léger, s’y dessinait. J’imaginai grand-père dans la pièce d’à côté, assis dans son fauteuil, se remémorant une vie trépidante de westerns, au rythme de chevauchées libres et fantastiques dans les plaines immenses d’un Old West qui n’appartenait qu’à lui. Je l’imaginai revivre le braquage un peu absurde de la banque des frères Obocock à Corydon, dans l’esprit d’un Robin des bois devenu cowboy. Et peu importe si la fiction l’emportait sur la réalité ! J’avais plaisir à penser qu’il faisait sien le brigandage du Chicago and Alton Express, non plus sur un quelconque chemin de fer du Missouri, mais sur des rails sans fin reliant une aride terre d’oubli à un monde de liberté. Je voulais croire que lorsqu’il n’y aurait plus rien, que la nuit se ferait infinie, un dernier souvenir traverserait l’esprit de grand-père telle une étincelle s’échappant d’une vie à la fois vécue et rêvée.
Après tout, l’amour n’est pas qu’une question de prénom.