Zugzwang
zugzwang : se dit de la situation d'un joueur
qui est obligé de jouer un coup qui le fait perdre
ou dégrade sa position.
- On va pas se mentir, c’est bien gentil les beaux penseurs qui nous parlent de découverte, d’échanges culturels, d’ouverture à l’Autre, mais dans le fond, ce qu’on admire chez Christophe Colomb, c’est l’esprit de conquête.
Elle m'avait dit qu'ils cherchaient un type dans mon genre, va voir, ça ne coute rien. Alors j'étais allé voir et je m’étais demandé ce que je foutais là. Faut dire que je me demande ce que je fous là un peu n’importe où. Ça doit être ça, mon genre. On m’avait fait passer un entretien banal où j'avais dû dire mes trois défauts, mes quatre qualités et ce que m'avaient appris les échecs successifs qui avait marqués ma vie. Un entretien d'embauche, c'est comme tout, faut juste comprendre et se plier au rituel. Les conseillers pôle emplois qui te font croire que c'est une négociation me font rire. Tout ce que veut l'entreprise, c'est que tu rampes devant elle. Alors j'avais rampé.
On m’avait rappelé quelques semaines plus tard pour me dire que ma candidature avait été retenue et Lucie avait sauté de joie. Au moins, ça faisait quelqu’un d’heureux. Dès le lendemain elle m’avait trainé dans les magasins pour m’acheter des fringues. Trois ans que j'avais pas mis un costume pour me rendre au boulot. Je peux pas dire que ça m'avait manqué.
— Et c’est aussi ce qu’il y a d’admirable dans la conquête d’un marché : tout abandonner, comme des milliers avant nous, pour aller soumettre des espaces encore vierges, se les approprier, messieurs, régner.
À la première réunion, on était tout une armada de types apathiques devant une projection grandiose de power points estampillés « Déf(ê)tes », ce nom stupide qui m’a fait haïr encore un peu plus les agents markéting. Ça m'avait rassuré de voir que j'étais pas le seul à ne pas être à l'aise dans ce costume de croquemort. On avait tous cet air un peu piteux, un peu écrasé, de ceux à qui on n’a pas cessé de répéter à chaque fin d’entretien qu’ils étaient trop et pas assez. C’est à ce moment que Monsieur Delhommeau avait fait ce discours censé marquer notre conscience professionnelle à jamais. Conquérir le marché de la déprime. Le malheur des gens comme filon, et nous, nous étions des chercheurs d'or en route vers le Klondike. J’aurais bien aimé savoir ce qu’il y connaissait à la déprime, le Delhommeau, avec ses dents trop blanches et sa mèche ravageuse. Ravageur, oui, c’est un adjectif fait pour lui. Il avait le type coyote encravaté, le genre qui hante La Défense, attaché-case en main et crocs aiguisés, prêt à bouffer tous ceux qui gêneraient sa course. J’aurais jamais dû accepter, mais il y avait Lucie qui me poussait gentiment. Il faut accepter, chéri, ça nous fera du bien à tous les deux. Moi, tout ce que je voulais, c'était une petite vie pépère, ne pas faire de vague, vivre heureux avec Lucie. Mais après un licenciement, y a pas de vie pépère et on n’a pas réussi à vivre heureux. La faute à la nouvelle feuille d’impôts dans la boite aux lettres, à la tâche de moisissure qui s’étendait au plafond de notre appart miteux, à la fatigue qui s’accumulait dans les cernes de Lucie au fil des heures sup', à notre envie de gamin frustrée et à celle qu’on ne voulait pas s’avouer de gentils consommateurs pas foutus de se payer un écran télé. Alors on se retrouve habillé en croquemort sous les ordres d’un coyote.
— Ce que je vous propose messieurs, ce n'est ni plus ni moins que la gloire, un business florissant, des perspectives d'avenir. Et pour cela, messieurs, j'ai besoin de vous, de votre investissement total. Messieurs, je vous offre un nouveau monde.
Je crois que Lucie aurait bien aimé ce mot, « perspective ». Ça faisait trop longtemps qu’on pensait notre monde en deux dimensions : le lit et le gouffre. Monsieur Delhommeau nous avait conduits à l’open-space dans lequel nous allions devoir passer de longues heures. De très longues heures. C’est là qu’on avait commencé à vraiment se rendre compte de ce qu’allait être notre boulot. Je crois que ça n’avait plu à personne. La question flottait en l’air, savoir si on aurait les couilles de partir là, maintenant.
Personne n’est parti.
— L’adage le dit bien « Le malheur des uns fait le bonheur des autres » ; je vous propose une mise en pratique.
C'est comme ça que j'ai commencé comme vautour professionnel, plus précisément comme « chargé de développement » au sein de la branche « commerciale » de Déf(ê)tes. Je faisais partie de ceux qui restaient au bureau, les yeux dans l’écran et le reste pendu au téléphone pour conseiller les clients, prendre les commandes, rencarder, écouter les réclamations, prendre des notes. C’est pour ? Un divorce ? Nous avons justement une offre promotionnelle sur le pack « Bon vent », ça vous intéresse ? Voulez-vous que je contacte un traiteur pour le buffet ? Vraiment, que du noir ? On vous offre les banderoles, pour décorer, je vous assure, c’est toujours plus sympa annoncé comme ça.
Un boulot presque comme les autres. Je crois que les clients m’appréciaient. Je devais avoir la voix juste atone comme il faut, de celui qui ne prend pas parti. Il fallait les laisser penser qu’ils contrôlaient entièrement l’organisation de leurs échecs, c’était important pour eux, avoir l’impression d’avoir encore la main sur quelque chose. Je crois même qu’au début j’étais content. C'était une raison comme une autre de se lever le matin et Lucie me souriait à nouveau.
Y avait un type que j’aimais bien dans le service animation, Marc. Un bon gars un peu joufflu, qui se cachait toujours derrière un sourire moqueur. On se retrouvait souvent le midi pour bouffer ensemble. Je lui disais les dernières conneries du Coyote et lui me racontait les fêtes qu’il avait organisées la veille, ce type fraichement licencié qui avait fini la soirée dans la fontaine de chocolat en gueulant « Je ne veux pas travailler », cette belle-mère qui avait absolument tenu à danser un pasodoble avec son futur ex-gendre, et ce moment magique où on avait brulé tous les meubles d’une chambre de gamine qui ne serait plus jamais occupée. Ils avaient fait un grand feu de joie dans le jardin et tous les invités avaient fait une ronde autour, c’était très beau.
Très vite, Déf(ê)tes est devenu une des start-up les plus en vue du marché. Il n'avait pas raté son coup le Delhommeau. On a dû rapidement renforcer les équipes et créer de nouveaux services. C'est comme ça qu'il a eu l'idée pack Serenity. Quelques croquemorts ont été réquisitionnés pour s’en occuper. Je crois que même si j’avais su comment ça allait tourner, je nous aurais pas trouvé de surnoms plus appropriés. On les a mis dans un coin de l’open-space pour leur créer un semblant d’intimité. Les clients au bout du fil ne devaient pas entendre l’agitation autour. C'est que c’est le genre de décision qu'il vaut mieux prendre dans le calme. Sur les étagères de l’équipe Serenity, il y avait quelques-uns de ces fameux packs. C’était des petits coffrets noirs en carton vernis, très sobres. J’en ai ouvert un, une fois, par curiosité. Il y avait plusieurs sacs plastiques avec de grands rouleaux de scotch, des sels de bain et une petite boite à part avec des lames et une jolie corde nouée.
De son côté, Marc avait de plus en plus de boulot. Il était devenu chef de l’équipe animation et tentait de jongler entre fêtes de licenciement et ruptures surprises. Il avait les cernes de plus en plus creuses et son sourire se transformait peu à peu en rictus douloureux.
« Putain, je lui avais bien dit de pas prévoir autant d’alcool et de surtout tenir le mari à distance de la cuisine. J’espère que la madame Lefèvre a profité de la fête avant de se faire planter, avec tout l’argent qu’elle avait mis dedans... »
On était à la cantine et il s’est resservi un verre de rouge.
« Deux fois que ça arrive. En une semaine. »
Mon équipe a été augmentée, elle aussi. On nous a confié une nouvelle tâche liée au lancement de notre pack « Vengeance ». On appelait de temps en temps, bonjour madame machin, je vous félicite pour votre rupture ; bonjour monsieur truc, maintenant que vous êtes licencié, je voulais simplement vous rappeler qu'on compte plus de soixante pour cent de chômage dans votre branche ; t'as foiré ton exam, bidule, faut te rendre à l'évidence, t'as jamais été fait pour ça. Je crois que j’avais jamais eu l’impression de mettre les mains dans la crasse humaine à ce point. On exécutait les désirs immondes de salopards revanchards. Le pire, c’est que j’étais un des meilleurs pour ça. J'avais pas osé en parler à Lucie. Je ne voulais pas qu’elle voit le monstre je devenais à chaque fois que je m’asseyais à mon bureau et que je décrochais le téléphone. Je m’étonnais moi-même à rester aussi calme dans n’importe quelle situation. Toujours cette voix neutre, une voix de petit soldat, de gentil exécutant. J’appelais, je m’infiltrais et je blessais à chaque fois. Je n’ai jamais voulu savoir combien de personnes sont passées de ma ligne à celle de l’équipe Serenity. Lucie a senti mon revirement. Elle ne comprenait pas ce qui se passait, et ça l'inquiétait. Parfois elle me caressait en me demandant ce qui n’allait pas. Je bafouillais une vague réponse sur la fatigue, une mauvaise passe, t'en fais pas, ça va aller.
Elle ne me croyait pas, bien sûr. Ou pire, elle comprenait que ça n’avait plus rien à voir avec elle. J’aurais voulu pouvoir la prendre dans mes bras et lui murmurer qu’on allait s’en sortir. Elle se mettait à sangloter à côté et je n’arrivais pas à bouger.
« Jean, un type de Serenity. Il a disparu depuis une semaine. Sa sœur a lancé un avis de recherches, ils devaient manger ensemble pour son anniv lundi, un truc comme ça. Il parait qu’on aurait chouré un des packs du bureau.
— Tu crois qu’il s’est ...?
— Ben voyons.
— Voyons quoi ?
— Évidemment. »
Le seul qui s'en sortait bien, c’était le Coyote. Tous les lundis matins, il convoquait ses troupes et nous tenait son discours de motivation, sa harangue de chef avant la bataille. Il annonçait la hausse de notre chiffre d'affaire avec un sourire carnassier. Il nous appelait ses cowboys et je crois que c’est à ce moment que j’ai commencé à vouloir être un indien.
Marc a fini par ne plus venir, lui non plus. Nervous breakdown on m’a dit. Il aurait pété un plomb pendant une fête et menacé de buter tout le monde. Complètement saoul. Avec le temps, il a avalé son cynisme et son sourire lui est resté en travers de la gorge. Je me suis senti vraiment seul au bureau. Mes résultats et les enquêtes clients montraient que j’étais extrêmement doué pour le harcèlement téléphonique. Alors on m’en a confié de plus en plus et je n’ai pas su refuser, malgré tout. C’est devenu insupportable. J’arrivais au bureau et je tremblais rien qu’à l’idée de prendre le téléphone. Je savais que toute la journée, le combiné allait dégueuler des pleurs jusqu’au plus profond de ma tête, que vers 11h, déjà, j’aurais le cœur au bord des lèvres et une furieuse envie de rentrer chez moi pour prendre Lucie dans mes bras. Mais elle me fuyait. Elle refusait mes rares caresses ou mes baisers. Ça se comprenait, j'avais la langue chargée de venin et les mains remplies de dégout. Je n’osais même plus me regarder dans une glace. J'étais devenu pire qu’un vautour.
Aujourd'hui j'ai appelé une fille pour lui proposer tout une gamme de faireparts pour son futur bébé alors qu'elle venait de faire une fausse couche. L'idée venait de sa mère, elles étaient brouillées depuis des années, depuis que la nana avait quitté le domicile familial. La mère m’avait précisé sa demande presque en riant. Je crois que s’il n’y avait pas eu le téléphone et quelques centaines de kilomètres entre nous je l’aurais frappée. Il fallait faire mal, prendre le couteau et le retourner dans la plaie jusqu’à ce qu’elle pisse le sang. J'ai entendu la fille chialer au téléphone. Je ne me suis pas arrêté là. J’ai enchainé les questions faussement maladroites, la forçant à donner plus de détails. Les larmes lui prenaient complètement la gorge. Elle suffoquait au téléphone et je ne lui laissais aucun répit. Elle a fini par raccrocher. C’était bien. Je n’étais pas sûr de tenir beaucoup plus longtemps. Le Coyote m’a convoqué dans son bureau à peine quelques minutes plus tard.
« Je tiens d'abord à vous féliciter pour votre excellent travail. Vos chiffres sont plus qu'impressionnants et les questionnaires de satisfaction à votre égard sont des plus élogieux. Quel bonheur de pouvoir vous compter dans notre équipe. Aussi, au vu de ces résultats et de votre ancienneté dans notre maison, j'ai le plaisir, mon cher, de vous nommer à la direction notre pôle « recherche et développement » afin d'optimiser au mieux notre conquête. »
Sourire mielleux et rire de hyène. Notre équipe, notre maison, notre pôle, notre conquête. J’en pouvais plus de ce nous, de nos pleurs, nos morts, nos saloperies. Est-ce que vous aussi, vous avez envie de vomir en vous levant le matin, Delhommeau ? Est-ce que vous avez l’impression que chaque fois que vous prenez votre téléphone, il va vous laisser dans la main une crasse que vous ne pourrez jamais laver ? Vous pleurez ? Est-ce que vous pleurez vous aussi tous les soirs, loin des bras de Lucie qui ne peut plus vous entendre ?
« Eh bien, cowboy, t'en dis quoi ?
— Je… je démissionne. »
Les mots sont sortis de ma bouche avant que j’ai pu les prononcer. Le Coyote a un regard étonné.
« Ouais, je démissionne. Je démissionne et je vous emmerde, Delhommeau. Je vous emmerde ! »
Il blêmit un peu. Pas beaucoup. Je ne dois de toute façon pas être le premier à lui exploser dans les doigts. Sauf que mon explosion à moi, elle va faire du bruit. Je vais lui montrer ce que j’en pense de Déf(ê)tes et de toute sa merde téléphonique. Conquête de la déprime mon cul. Je vais courir jusqu’à chez moi, retrouver Lucie et lui faire l’amour pendant mille ans. Partir à la reconquête du bonheur. Ouais, du bonheur, carrément. J’ai pas peur des mots, moi, j’ai plus peur de rien. Je suis un indien, ou presque. Je crois que je ne suis jamais senti aussi bien. Je me lève brusquement, je fais tomber la chaise sur laquelle j’étais assis et je m’en branle. Delhommeau se redresse à peine, il attend de voir la suite. De toute façon, ma décision est prise. Je rentre dans l’open-space et me dirige vers mon poste. Prendre l’écran, le jeter par terre, l'écraser. Les autres autour ont sursauté. Ils forment une espèce de cercle silencieux alors que je m’attaque au téléphone que je cogne rageusement contre le bord de mon bureau. Des bouts de plastique blanc volent à travers la pièce et je me mets à gueuler.
« Pour Jean ! Pour Marc ! Pour Lucie ! Pour nos vies, bordel, pour nos vies ! »
Monsieur Delhommeau m’a rejoint sans bruit. Quand je pose les restes de téléphone, il me dit calmement :
« Sortez. »
Je dégaine mon plus bel air de défi. Si tu crois que je vais me laisser faire comme ça… J’attrape un marqueur rouge qui trainait là et sans quitter le Coyote des yeux, je trace des peintures de guerre sur mes joues.
« Un salopard. Une enflure. Voilà ce que vous êtes, Delhommeau. Vous savez comment on vous surnomme ? Le coyote, en vrai charognard que vous êtes. Non. Vous êtes pire qu'un charognard. Vous et vos rêves de conquêtes… Mais c'est du vent, de la merde. C'est rien votre conquête, rien du tout. Vous ne faites que créer des larmes, du chaos. Tout ce que vous créez, c'est ce gout amer au fond de la bouche que je vous souhaite un jour de sentir. C'est peut-être tout ce qu'il vous restera de votre humanité. »
Deux vigiles ont rejoint le Delhommeau :
« Sortez. »
Je me laisse faire, mais la tête haute. Je croise le regard apathique de mes collègues croquemorts.
« Et vous, qu'est-ce que vous faites encore là ? Vous vous rendez pas compte de ce que vous faites au monde ? De ce que vous vous faites, à vous ? Je sais bien que chialez aussi, le soir, dans votre lit, quand vous êtes sûr que personne ne vous entend. Mais barrez-vous d'ici, bordel. Ce roi de papier et ses rêves de conquêtes, qu'ils aillent se faire foutre. »
Personne ne s'est levé. Peut-être que mon discours n'était pas convaincant. J’avais pourtant trouvé ça beau, moi.
Dehors je me mets à courir. J’ai besoin de courir, et de gueuler dans la rue. Tout sortir d’un coup, tout ce dégout accumulé qui m’empêche de respirer, je veux retrouver Lucie et l’embrasser, lui caresser les cheveux et les seins, qu’on se réfugie dans les bras l’un de l’autre et qu’on se mette sous une couette, là où la vie ne pourra plus nous atteindre. J’arrive à la porte, enfin. Je l’ouvre d’un coup. Lucie est en train d’installer une banderole salement familière dans l’entrée. Elle se retourne, l’air un peu triste.
« Je me suis dit que ce serait plus sympa si je te l’annonçais comme ça. »