Le promeneur des plaines
Certaines histoires paraissent incroyables. On dit pourtant parfois que les histoires les plus abracadabrantes sont les plus vraies, car elles sont trop farfelues pour avoir été inventées.
Celle-ci est vraie. Je pourrais vous le garantir. Mais quel intérêt ? Vous ne me croiriez pas. Cruel paradoxe que cette introduction, n’est-ce pas ?
Ces faits ont eu lieu du temps où je tenais un petit ranch sans prétention, au cœur de l’Utah. Mes ancêtres ont eu la curieuse idée de planter leurs racines à la limite du désert. En regardant d’un côté, par la fenêtre de la cuisine, on avait ainsi une belle vue les vastes plaines vertes, couronnées des montagnes Rocheuses au loin. C’est là que paissaient les vaches du ranch.
En passant le regard à travers les rideaux du salon – à fleurs, les rideaux, une merveilleuse idée de ma femme – on avait un panorama impressionnant sur le désert et ses tonalités rouges si particulières.
C’est là que j’ai fait ma vie, le cul à cheval entre la poussière et les vagues mouvantes de l’herbe grasse.
L’été, ces terres sont soumises à des orages, parfois très violents. J’ai vu l’eau dévaler les montagnes à l’assaut du désert, en vagues furieuses tant l’eau semblait dégringoler des hauteurs. Une version moderne de Noé… sauf que les terres sont tellement arides que dès le lendemain, le sol a déjà tout absorbé. Plusieurs fois, nous nous sommes retrouvés bloqués dans la maison, sous une pluie battante et des roulements de tonnerre furieux qui faisaient trembler les murs, à prier pour que nos vaches ne soient pas foudroyées.
Mais je parle d’exceptions. Si la pluie balaie le coin, c’est souvent avec douceur. En revanche, les canicules ne sont pas rares – nous n’étions pas à la frontière du désert pour rien ! Il arrivait fréquemment que la maison essuie des tempêtes de sables venues de l’ouest – heureusement peu violentes, car une elles fatiguent, une fois arrivées aux plateaux herbeux. Il nous est arrivé plusieurs fois de désensabler le mur.
Une terre comme celle-ci est féconde en matière de légendes ; pourtant, je n’avais jamais entendu parler de quoi que ce soit en rapport avec ce que j’ai vu.
Je ne saurais pas dire de date. Ma mémoire n’a jamais été douée pour ces choses-là. En revanche, je me rappelle parfaitement du reste.
Il nous était arrivé de voir, sur la plaine, ces terribles soirs d'orage, une forme. La première fois que je la vis, je me demandai si mes yeux ne m'avais pas joué un tour, entre les flashs aveuglants de chaque éclair. Le temps que j'aille chercher Elsa, la forme avait disparu.
La seconde fois, quelques années plus tard, nous subîmes une nouvelle sécheresse, et l'orage battait son plein, lorsqu'Elsa vint me voir en hurlant qu'un fantôme marchait dans le désert. Depuis ce jour, à chaque orage, elle se cachait dans la maison, tandis que moi, je guettait impatiemment de revoir cette chose étrange.
Je ne la revis que deux fois, et j'acquis la certitude qu'il s'agissait d'un homme - du moins, une forme humaine - qui ne semblait sortir qu'à l'orage, armé de ce qui semblait être un grand bâton.
Je tentai une fois de le rejoindre, mais il disparut alors que je sortais de la maison. La seconde fois, je l'observai depuis derrière les rideaux, et je vis qu'il arpentait la plaine, comme une âme perdue.
Ce fameux jour, nous étions en plein été. Un été fort en chaleur, nous n’avions pas vu de pluie depuis des semaines, et le troupeau en pâtissait beaucoup. Nous avions perdu plus de dix bêtes, et je commençais sérieusement à envisager de les emmener plus loin vers l’est, chez un ami rancher, afin de leur faire profiter de son puits plus abondant et de ses terres plus vertes. J’en avait parlé avec Elsa – ma femme, Elsa – et elle était d’accord.
Ce soir-là, nous dînâmes de steaks – que nous restait-il d’autre ? – et discutâmes du lendemain. Elsa avait noté une masse sombre et compacte venue de l’est. C’était la dernière chance. Si c’étaient des nuages de pluie, alors notre problème serait résolu. S’ils n’arrivaient pas jusqu’à nous, je prendrais la route dès le matin pour demander assistance.
La journée avait été très sèche, et j’avais peu d’espoir. La poussière avait tout envahi. Elle restait presque en suspension, tant l’air était pesant. J’avais dû aller très loin à l’est, jusqu’à la rivière la plus proche, pour permettre aux bêtes de boire tout leur soûl et brouter une herbe moins jaune que la nôtre – ainsi que pour nous constituer une petite réserve d’eau potable – notre puits était à sec.
J’avais peur. L'air était chaud que le moindre mouvement me faisait transpirer. Il semblait solide, et plutôt que marcher, nous semblions lutter contre un genre de matière compacte. Si les nuages amenaient la pluie, nous étions sauvés. Mais il y avait également le risque de voir arriver un orage sec, dont les éclairs pouvaient mettre le feu à la brousse.
Nous avons mangé en silence, ce soir-là. Nous priions.
Elsa, épuisée par la chaleur, partit se coucher tôt. Moi, je restai debout face à la fenêtre, guettant les nuages, les priant de lâcher enfin l’eau bienfaitrice. Ils se dirigeaient bel et bien vers nous, roulant au ralenti depuis les montagnes, comme une avalanche grise et poisseuse.
Bientôt, le soleil qui descendait à l’ouest illumina le plafond de ses nuances roses, qui créaient un drôle de contraste contre le gris-noir du ciel. La nuit tomba vite. Les nuages progressaient avec lenteur et lourdeur, comme si eux aussi devaient lutter contre l’air. Ils envahirent tout. Toute la région fut bientôt recouverte d’une chape de plomb, qui pourtant ne voulait toujours pas claquer.
Enfin, après d’interminables heures, un vif éclat envahit l’espace, suivi de suite d’un claquement terrible.
L’orage. Enfin.
Le roulement retentit longuement dans la plaine, et j’attendais toujours, impatient. Mais rien. Un deuxième éclair fleurit dans le ciel, suivi d’un deuxième coup de tonnerre. Toujours rien ; pas la moindre goutte. Mes épaules s’affaissèrent. C’était donc ainsi ; un orage de chaleur. Sans pluie. Sans eau.
A ce moment-là, j’aurais pu choisir d’aller me coucher. A quoi bon rester devant la fenêtre, à espérer un miracle ? Mais, j’ignore pourquoi, je restai. Au fond de moi, j’avais peut-être envie d’y croire jusqu’au bout.
Je restai ainsi, posté à ma fenêtre, à contempler la lande mitraillée de la pluie électrique. Rien ne semblait persuader les nuages de libérer autre chose que des éclairs. Cependant, alors que mon regard parcourait les étendues désertiques, il capta quelque chose : une forme, longiligne, qui semblait errer sur la plaine.
Mon sang ne fit qu’un tour : une de nos bêtes aurait-elle réussi à passer les barrières et s’enfuir ? Un homme se serait-il perdu ? Ou alors, était-ce cet homme, encore, qui venait rôder sur la plaine ? Dans tous les cas, il n’y avait pas à hésiter : j’enfilai mon manteau, ouvris la porte et, me bagarrant contre les rafales de vent qui me la repoussaient au visage, je sortis dans la tempête.
J’avançai vers la forme que j’avais aperçue. Je luttai contre le vent et les vagues de poussière qui me submergeaient, et peu à peu, la silhouette se précisa : il s'agissait bien de cet homme, cette ombre qui nous inquiétait tant. Il semblait de forte stature - là était son secret pour résister aux rafales qui le prenaient d'assaut - qui portait une longue tige dans la main droite. Je me rapprochai de lui à travers la tempête. Il fallait que je le prévienne, que je lui dise de baisser son bâton. Il allait attirer la foudre... Peut-être était-il aveugle, peut-être était-il sourd et n'entendait-il pas les grondements de tonnerre qui roulaient sur la plaine, peut-être était-il faible et ne se rendait-il pas compte...
J'arrivai à sa hauteur et lui fit signe d'abaisser son mât. A ma grande surprise, ce fut lui qui me regarda avec réprobation, comme si je le gênais dans sa promenade. Il abaissa le bâton dans ma direction, comme pour me pointer d'un air accusateur.
A ce moment, un nouveau grondement couvrit la plaine, suivit d'une nouvelle rafale qui souleva suffisamment de poussière pour le cacher à ma vue.
Je réalisai que j'étais désorienté. Dans l'orage, tout s'était mélangé ; je ne savais ainsi plus où se trouvait la plaine et où se trouvait le désert ; où était le ranch ?
J'eus tout à coup une étrange sensation, comme si j'avais été soudainement plongé dans une ruche, alors que l'air semblait s'être encore opacifié autour de moi. Il y eut un fracas épouvantable face à moi, durant lequel je fus ébloui. Un bref instant, je nageai dans un océan de lumière. Mes yeux mirent de longues secondes à revenir à leurs fonctions : tout était recouvert de bleu. Lorsque enfin je pus voir ce qui m'entourait, je n'en revins pas.
Là où, quelques instants auparavant, je me trouvais, il n’y avait plus qu’une marque sombre dans la terre, comme une gigantesque étoile aux branches acérées, à l’endroit où la foudre était tombée. De l’homme, plus aucune trace.
Je peux vous dire que jamais je ne suis rentré chez moi aussi vite. J’avais l’impression d’avoir vu le diable en personne, et à ce moment, rien ne m’a paru plus important que de retrouver ma chère Elsa dans notre lit. Le type semblait m'avoir littéralement envoyé la foudre dessus !
Le lendemain, la tempête s’était calmée. Je n'ai pas hésité un instant à en parler à Elsa, et je l'emmenai à l'endroit de l'incident - la marque noire était toujours là. Elle nous a décidés à déménager, Elsa et moi.